-4-ieX
Digitized by the Internet Archive
in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archive.org/details/delallemag02sta
PE
L'ALLEMAGNE,
PAR MME LA ÇARONNE
DE STAËL HOLSTEIN.
SECONDE EDITION.
TOME SECOND.
PARIS,
H. NICOLLE, A LA LIBRAIRIE STEREOTYPE,
Rue de Seine, No. 12. 1810.
RE-IMPRIME par
JOHN MURRÂY, ALBEMARLE-STREET, LONDRES.
1813.
Univers»^
BIBLlGfHECA
DD
TABLE DES CHAPITRES,
SUITE DE LA SECONDE PARTIE.
La Littérature et les Arts Page 1
Chap. XV. De V Art Dramatique ibid.
Chap. XVI. Des Drames de Lessing 20
Chap. XVII. Les Brigands et Don Carlos de Schiller 31
Chap. XVIII. Walstein et Marie Stuart .... 50
Chap. XIX. Jeanne d'Arc, et la Fiancée de Messine 95
Chap. XX. Guillaume Tell 121
Chap. XXL Goetz de Berlichingen et le Comte
D'Egmont 134
Chap. XXII. Iphigénie en Tauride, Torquato Tasso,
Sçc 159
Chap. XXIII. Faust 176
Chap. XXIV. Luther, Attila, Les Fils de la Vallée,
La Croix sur la Baltique, Le Vingt-quatre Fé-
vrier, par Werner 22 1
Chap. XXV. Diverses Pièces dit Théâtre Allemand
et Danois 245
Chap. XXVI. De la Comédie 264
Chap. XXVII. De la Déclamation 285
Chap. XXVIII. Des Romans 310
Chap. XXIX. Des Historiens Allemands, et de J. de
Millier en particulier 342
Chap. XXX. Herder 3.55
Chap. XXXI. Des Richesses littéraires de l'Alle-
magne, et de ses Critiques les plus renommés, A. W.
et F. Schlegel 3(3 i
Chap. XXXII. Des Beaux-Arts en Allemagne. . . S£0
FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.
SUITE
DE LA SECONDE PARTIE.
LA LITTERATURE
ET LES ARTS.
MM
CHAPITRE XV.
De l'Art Dramatique,
Le théâtre exerce beaucoup d'empire sur
les hommes : une tragédie qui élève Tarne,
une comédie qui peint les mœurs et les ca-
ractères, agit sur Fesprit d'un peuple presque
comme un événement réel ; mais pour obte-
TOME II. B
2 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
nir un grand succès sur la scène, il faut avoir
étudié le public auquel on s'adresse, et les
motifs de toute espèce sur lesquels son opi-
nion se fonde. La connoissance des hommes
est aussi nécessaire que l'imagination même
à un auteur dramatique : il doit atteindre
aux sentiments d'un intérêt général, sans
perdre de vue les rapports particuliers qui
influent sur les spectateurs ; c'est la littéra-
ture en action qu'une pièce de théâtre, et le
génie qu'elle exige n'est si rare que pareequ'il
se compose de l'étonnante réunion du tact
des circonstances et de l'inspiration poétique,
llien ne seroit donc plus absurde que de
vouloir à cet égard imposer à toutes les
nations le même système; quand il s'agit
d'adapter l'art universel au goût de chaque
pays, l'art immortel aux mœurs du temps,
des modifications très importantes sont in-
évitables ; et de là viennent tant d'opinions
diverses sur ce qui constitue le talent drama-
tique : dans toutes les autres branches de la
littérature on est plus facilement d'accord.
On ne peut nier, ce me semble, que les
Français ne soient la nation du monde la
plus habile dans la combinaison des effets du
théâtre: ils l'emportent aussi sur toutes les
DE L'ART DRAMATIQUE. 3
autres par la dignité des situations et du
style tragique. Mais, tout en reconnoissant
cette double supériorité, on peut éprouver
des émotions plus profondes par des ou-
vrages moins bien ordonnés ; la conception
des pièces étrangères est quelquefois plus
frappante et plus hardie, et souvent elle ren-
ferme je ne sais quelle puissance qui parle
plus intimement à notre cœur, et touche de
plus près aux sentiments qui nous ont per-
sonnellement agités.
Comme les Français s'ennuient facile-
ment, ils évitent les longueurs en toutes
choses. Les Allemands, en allant au théâtre,
ne sacrifient d'ordinaire qu'une triste partie
de jeu dont les chances monotones rem-
plissent à peine les heures; ils ne demandent
donc pas mieux que de s'établir tranquille-
ment au spectacle, et de donner à Fauteur
tout le temps qu'il veut pour préparer les
événements et développer les personnages :
l'impatience française ne tolère pas cette
lenteur.
Les pièces allemandes ressemblent d'ordi-
naire aux tableaux des anciens peintres : les
physionomies sont belles, expressives, re-
cueillies ; mais toutes les figures sont sur le
b 2
4 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
même plan, quelquefois confuses, ou quel-
quefois placées l'une à côté de l'autre, comme
dans les bas-reliefs, sans être réunies en
groupes aux yeux des spectateurs. Les Fran-
çais pensent, avec raison, que le théâtre,
comme la peinture, doit être soumis aux lois
de la perspective. Si les Allemands étoient
habiles dans Fart dramatique, ils le seroient
aussi dans tout le reste ; mais en aucun
genre ils ne sont capables, même d'une
adresse innocente : leur esprit est pénétrant
en liçne droite, les choses belles d'une ma-
nière absolue sont de leur domaine ; mais les
beautés relatives, celles qui tiennent à la con-
noissance des rapports et à la rapidité des
moyens, ne sont pas d'ordinaire du ressort
de leurs facultés.
Il est singulier qu'entre ces deux peuples
les Français soient celui qui exige la gra-
vité la plus soutenue dans le ton de la tra-
gédie ; mais c'est précisément parecque les
Français sont plus accessibles à la plaisan-
terie qu'ils ne veulent pas y donner lieu,
tandis que rien ne dérange l'imperturbable
sérieux des Allemands : c'est toujours dans
son ensemble qu'ils jugent une pièce de thé-
âtre, et ils attendent, pour la blâmer comme
DE L'ART DRAMATIQUE. i
pour l'applaudir, qu'elle soit finie. Les im-
pressions des Français sont plus promptes;
et c'est en vain qu'on les préviendront qu'une
scène comique est destinée à faire ressortir
une situation tragique, ils se moqueroient de
l'une sans attendre l'autre; chaque détail doit
être pour eux aussi intéressant que le tout:
ils ne font pas crédit d'un moment au plaisir
qu'ils attendent des heaux-arts.
La différence du théâtre français et du
théâtre allemand peut s'expliquer par celle
du caractère des deux nations ; mais il se
joint à ces différences naturelles des oppo-
sitions systématiques dont il importe de con-
noître la cause. Ce que j'ai déjà dit sur la
poésie classique et romantique s'applique
aussi aux pièces de théâtre. Les tragédies
puisées dans la mythologie sont d'une toute
autre nature que les tragédies historiques ;
les sujets tirés de la fable étoient si connus,
l'intérêt qu'ils inspiroient étoit si universel,
qu'il suffisoit de les indiquer pour frapper
d'avance l'imagination. Ce qu'il y a d'émi-
nemment poétique dans les tragédies grec-
ques, intervention des dieux et l'action de
la fatalité, rend leur marche beaucoup plus
facile ; le détail des motifs, le développe-
6 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
ment des caractères, la diversité des faits,
deviennent moins nécessaires quand l'événe-
ment est expliqué par une puissance sur-
naturelle ; le miracle abrège tout. Aussi l'ac-
tion de la tragédie, chez les Grecs, est elle
d'une étonnante simplicité ; la plupart des
événements sont prévus et même annoncés
dès le commencement : c'est une cérémonie
religieuse qu'une tragédie grecque. Le spec-
tacle se donnoit en l'honneur des dieux, et
des hymnes interrompus par des dialogues et
des récits peignoient tantôt les dieux clé-
ments, tantôt les dieux terribles, mais tou-
jours le destin planant sur la vie de l'homme.
Lorsque ces mêmes sujets ont été transportés
au théâtre français, nos grands poètes leur
ont dorme plus de variété; ils ont multiplié
les incidents, ménagé les surprises, et resserré
le nœud. Il falloit en effet suppléer de quel-
que manière à l'intérêt national et religieux
que les Grecs prenoient à ces pièces et que
nous n'éprouvions pas ; toutefois non con-
tents d'animer les pièces grecques, nous avons
prêté aux personnages nos mœurs et nos
sentiments, la politique et la galanterie mo-
dernes ; et c'est pour cela qu'un si grand
nombre d'étrangers ne conçoivent pas Tad-
DE L'ART DRAMATIQUE. f
miration que nos chefs-d'œuvre nous inspi-
rent. En effet, quand on les entend dans
une autre langue, quand ils sont dépouillés
de la beauté magique du style, on est surpris
du peu d'émotion qu'ils produisent et des in-
convenances qu'on y trouve ; car ce qui ne
s'accorde ni avec le siècle, ni avec les mœurs
nationales des personnages que Ton repré-
sente, n'est-il pas aussi une inconvenance ?
et n'y a-t-il de ridicule que ce qui ne nous
ressemble pas ?
Les pièces dont les sujets sont grecs ne per-
dent rien à la sévérité de nos règles drama-
tiques; mais si nous voulions goûter, .comme
les Anglais, le plaisir d'avoir un théâtre his-
torique, d'être intéressés par nos souvenirs,
émus par notre religion, comment seroit-il
possible de se conformer rigoureusement,
d'une part, aux trois unités, et de l'autre, au
genre de pompe dont on se fait une loi dans
nos tragédies ?
C'est une question si rebattue que celle des
trois unités, qu'on n'ose presque pas en re-
parler ; mais de ces trois unités il n'y en a
qu'une d'importante, celle de l'action, et l'on
ne peut jamais considérer les autres que
comme lui étant subordonnées. Or, si la
8 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
vérité de Faction perd à la nécessité puérile
de ne pas changer de lieu et de se borner à
vingt-quatre heures, imposer cette nécessité,
c'est soumettre le génie dramatique à une gêne
dans le genre de celle des acrostiches, gêne
qui sacrifie le fond de l'art à sa forme.
Voltaire est celui de nos grands poètes
tragiques qui a le plus souvent traité des
sujets modernes. Il s'est servi, pour émou-
voir, du christianisme et de la chevalerie, et
si Ton est de bonne foi, Ton conviendra, ce
me semble, qu'Alzire, Zaïre etTancrède font
verser plus de larmes que tous les chefs-
d'œuvre grecs et romains de notre théâtre.
Dubelloy, avec un talent bien subalterne, est
pourtant parvenu à réveiller des souvenirs
français sur la scène française; et quoiqu'il
ne sût point écrire, on éprouve, par ses pièces,
un intérêt semblable à celui que les Grecs
dévoient ressentir quand ils voyoient repré-
senter devant eux les faits de leur histoire.
Quel parti le génie ne peut-il pas tirer de
cette disposition? Et cependant il n'est
presque point d'événements qui datent de
notre ère dont l'action puisse se passer ou
dans un même jour, ou dans un même lieu;
la diversité des faits qu'entraîne un ordre
DE L'ART DRAMATIQUE. §
social plus compliquéjles délicatesses de sen-
timent qu'inspire une religion plus tendre,
enfin, la vérité de mœurs qu'on doit observer
dans les tableaux plus rapprochés de nous,
exigent une grande latitude dans les compo-
sitions dramatiques.
On peut citer un exemple récent de ce
qu'il en coûte pour se conformer, dans les
sujets tirés de l'histoire moderne, à notre
orthodoxie dramatique. Les Templiers de
M. Renouard sont certainement l'une des
pièces les plus dignes de louange qui ait
paru depuis long-temps; cependant qu'y a-
t-il de plus étrange que la nécessite où l'au-
teur s'est trouvé de représenter l'ordre des
templiers accusé, jugé, condamné, et brûlé,
le tout dans vingt-quatre heures? Les tri-
bunaux révolutionnaires alloient vite; mais
quelle que fût leur atroce bonne volonté, ils
ne seroient jamais parvenus à marcher aussi
rapidement qu'une tragédie française. Je
pourrois montrer les inconvénients de l'unité
de temps avec non moins d'évidence dans
presque toutes nos tragédies tirées de l'his-
toire moderne; mais j'ai choisi la plus re-
marquable de préférence pour faire ressortir
ces inconvénients.
10 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
L'un des mots les plus sublimes qu'on puisse
entendre au théâtre se trouve dans cette
noble tragédie. A la dernière scène, Ton ra-
conte que les templiers chantent des pseaumes
sur leur bûcher; un messager est envoyé pour
leur apporter leur grâce, que le roi se déter-
mine à leur accorder.
Mais il n'étoit plus temps^ les chants avoient cessé.
C'est ainsi quelepoëte nous apprend que
ces généreux martyrs ont enûn péri dans les
flammes. Dans quelle tragédie païenne pour-
roit-on trouver l'expression d'un tel senti-
ment? et pourquoi les Français seroient-ils
privés au théâtre de tout ce qui est vraiment
en harmonie avec eux, leurs ancêtres et leur
croyance?
Les Français considèrent l'unité de temps
et de lieu comme une condition indispen-
sable de l'illusion théâtrale; les étrangers
font consister cette illusion dans la peinture
des caractères, dans la vérité du langage et
dans l'exacte observation des mœurs du siècle
et du pays qu'on veut peindre. Il faut s'en-
tendre sur le mot d'illusion dans les arts :
puisque nous consentons à croire que des ac-
teurs séparés de nous par quelques planches
DE L'ART DRAMATIQUE. Il
sont des héros grecs morts il y a trois mille
ans, il est bien certain que ce qu'on appelle
l'illusion, ce n'est pas s'imaginer que ce qu'on
voit existe véritablement; une tragédie ne
peut nous paroître vraie que par l'émotion
qu'elle nous cause. Or, si, par la nature des
circonstances représentées, le changement de
lieu et la prolongation supposée du temps
ajoutent à cette émotion, l'illusion en devient
plus vive.
On se plaint de ce que les plus belles tragé-
dies de Voltaire, Zaïre et Tancrède, sont fon-
dées sur des mésentendus; mais comment
ne pas avoir recours aux moyens de l'intrigue,
quand les développements sont censés avoir
lieu dans un espace aussi court! L'art dra-
matique est alors un tour de force, et pour
faire passer les plus grands événements à tra-
vers tant de gênes, il faut une dextérité sem-
blable à celle des charlatans qui escamotent
aux regards des spectateurs les objets qu'ils
leur présentent.
Les sujets historiques se prêtent encore
moins que les sujets d'invention aux condi-
tions imposées à nos écrivains: l'étiquette
tragique qui est de rigueur sur notre théâtre
s'oppose souvent aux beautés nouvelles dont
12 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
les pièces tirées de l'histoire moderne seroient
susceptibles.
Il y a dans les mœurs chevaleresques une
simplicité de langage, une naïveté de senti-
ment pleine de charme; mais ni ce charme,
ni le pathétique qui résulte du contraste des
circonstances communes et des impressions
fortes ne peut être admis dans nos tragédies:
elles exigent des situations royales en tout st
néanmoins l'intérêt pittoresque du môy< o Ige
tient à toute cette diversité de scènes et de
caractères, dont les romans des troubadours
ont fait ressortir des effets si touchants.
La pompe des alexandrins est un plus
grand obstacle encore que la routine même
du bon goût, à tout changement dans la
forme et le fond des tragédies françaises:
on ne peut dire en vers alexandrins qu'on
entre ou qu'on sort, qu'on dort ou qu'on
veille, sans qu'il faille chercher pour cela
une tournure poétique; et une foule de sen-
timents et d'effets sont bannis du théâtre
non par les règles de la tragédie, mais par
l'exigence même de la versification. Racine
est le seul écrivain français qui, dans la scène
de Joas avec Athalie, se soit une fois joué de
ces difficultés: il a su donner une simplicité
DE L'ART DRAMATIQUE. 13
aussi noble que naturelle au langage d'un en-
fant; mais l'admirable effort d'un génie sans
pareil n'empêche pas que les difficultés trop
multipliées dans l'art ne soient souvent un
obstacle aux inventions les plus heureuses.
M. Benj. Constant, dans la préface si jus-
tement admirée qui précède sa tragédie de
Walstein, a fait observer que les Allemands
peignoient les caractères dans leurs pièces,
et les Français seulement les passions. Pour
peindre les caractères, il faut nécessairement
s'écarter du ton majestueux exclusivement
admis dans la tragédie française; car il est
impossible de faire connoître les défauts et
les qualités d'un homme, si ce n'est en le
présentant sous divers rapports; le vulgaire
dans la nature se mêle souvent au sublime,
et quelquefois en relève l'effet: enfin, on ne
peut se figurer l'action d'un caractère que
pendant un espace de temps un peu long,
et dans vingt-quatre heures il ne sauroit être
vraiment question que d'une catastrophe.
L'on soutiendra peut-être que les catastro-
phes conviennent mieux au théâtre que les
tableaux nuancés; le mouvement excité par
les passions vives plaît davantage à la plupart
des spectateurs que l'attention qu'exige l'ob^>
U LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
servation du cœur humain. C'est le goût
national qui seul peut décider de ces diffé-
rents systèmes dramatiques; mais ce qui est
juste, c'est de rcconnoître que, si les étran-
gers conçoivent l'art théâtral autrement que
nous, ce n'est ni par ignorance, ni par bar-
barie, mais d'après des réflexions profondes
et qui sont dignes d'être examinées.
Shakespear, qu'on veut appeler un bar-
bare, a peut-être un esprit trop philosophique,
une pénétration trop subtile pour le point
de vue de la scène; il juge les caractères
avec l'impartialité d'un être supérieur, et les
représente quelquefois avec une ironie pres-
que machiavélique; ses compositions ont
tant de profondeur, que la rapidité de Fac-
tion théâtrale fait perdre une grande partie
des idées qu'elles renferment: sous ce rapport,
il vaut mieux lire ses pièces que les voir. A
force d'esprit Shakespear refroidit souvent
l'action, et ies Français s'entendent beaucoup
mieux à peindre les personnages ainsi que
les décorations, avec ses grands traits qui font
effet à distance. Quoi ! dira-t-on, peut-on
reprochera Shakespear trop de finesse dans
les aperçus, lui qu: se permit des situations
si terribles? Shakespear réunit souvent des
DE L'ART DRAMATIQUE. 15
qualités et même des défauts contraires; il
est quelquefois en-deçà quelquefois en-delà
de la sphère de Fart ; mais il possède encore
plus la connoissance du cœur humain quç
celle du théâtre.
Dans les drames, dans les opéras comiques
et dans les comédies, les Français montrent
une sagacité et une grâce que seuls ils pos-
sèdent à ce degré; et d'un bout de l'Eu-
rope à l'autre, on ne joue guère que des
pièces françaises traduites: mais il n'en est
pas de même des tragédies. Comme les
règles sévères aux-quelles on les soumet font
qu'elles sont toutes plus ou moins renfermées
dans un même cercle, elles ne sauroient se
passer de la perfection du style pour être ad-
mirées. Si l'on vouloit risquer en France,
dans une tragédie, une innovation quelcon-
que, aussitôt on s'écrieroit que c'est un mé-
lodrame; mais n'importe-t-il pas de savoir
pourquoi les mélodrames font plaisir à tant
de gens? En Angleterre, toutes les classes
sont également attirées par les pièces de
Shakespear. Nos plus belles tragédies en
France n'intéressent pas le peuple; sous pré-
texte d'un goût trop pur et d'un sentiment
trop délicat pour supporter de certaines émo-
16 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
tions, on divise l'art en deux; les mauvaises
pièces contiennent des situations touchantes
mal exprimées, et les belles pièces peignent
admirablement des situations souvent froides
à force d'être dignes: nous possédons peu
de tragédies qui puissent ébranler à la fois
l'imagination des hommes de tous les
rangs.
Ces observations n'ont assurément pas pour
objet le moindre blâme contre nos grands
maîtres. Quelques scènes produisent des
impressions plus vives dans les pièces étran-
gères ; mais rien ne peut être comparé à
l'ensemble imposant et bien combiné de nos
chefs-d'œuvre dramatiques : la question
seulement est de savoir si en se bornant,
comme on le fait maintenant, à l'imitation
de ces chefs-d'œuvre, il y en aura jamais de
nouveaux. Rien dans la vie ne doit être
stationnaire, et Fart est pétrifié quand il ne
change plus. Vingt ans de révolution ont
donné à l'imagination d'autres besoins que
ceux qu'elle éprouvoit quand les romans de
Crébillon peignoient l'amour et la société du
temps. Les sujets grecs sont épuisés; un
seul homme, Lemercier, a su mériter encore
une nouvelle gloire dans un sujet antique,
DE L'ART DRAMATIQUE. 17
Agamemnon; mais la tendance naturelle du
siècle c'est la tragédie historique.
Tout est tragédie dans les événements qui
intéressent les nations ; et cet immense drame,
que le genre humain représente depuis six
mille ans, fourniroit des sujets sans nombre
pour le théâtre, si l'on donnoit plus de li-
berté à l'art dramatique. Les règles ne sont
que Titinéraire du génie; elles nous appren-
nent seulement que Corneille, Racine et Vol-
taire ont passé par-là; mais si Ton arrive au
but, pourquoi chicaner sur la route Pet le but
n'est-il pas d'émouvoir l'ame en Fennoblissant?
La curiosité est un des grands mobiles du
théâtre : néanmoins l'intérêt qu'excite'la pro-
fondeur des affections est le seul inépuisable.
On s'attache à la poésie, qui révèle l'homme
à l'homme; on aime avoir comment la créa-
ture semblable à nous se débat avec la souf-
france, y succombe, en triomphe, s'abat et
se relève sous la puissance du sort. Dans
quelques unes de nos tragédies il y a des
situations tout aussi violentes que dans les
tragédies anglaises ou allemandes ; mais ces
situations ne sont pas présentées dans toute
leur force, et quelquefois c'est par l'affecta-
tion qu'on en adoucit l'effet, ou plutôt qu'on
TOME II. C
18 LA LITTÉRÀTUÏÏE ET LES ARTS.
1 efface. L'on sort rarement d'une certaine
nature convenue qui revêt de ses couleurs les
mœurs anciennes comme les mœurs modernes,
le crime comme la vertu, l'assassinat comme
la galanterie. Cette nature est belle et soi-
gneusement parce, mais on s'en fatigue à la
longue; et le besoin de se plonger dans des
mystères plus profonds doit s'emparer invin-
ciblement du génie.
Il seroit donc à désirer qu'on pût sortir de
l'enceinte que les hémistiches et les rimes
ont tracée autour de l'art; il faut permettre
plus de hardiesse, il faut exiger plus de con-
noissance de l'histoire; car si l'on s'en tient
exclusivement à ces copies toujours plus
pales des mêmes chefs-d'œuvre, on finira par
ne plus voir au théâtre que des marionnettes
héroïques, sacrifiant l'amour au devoir, pré-
férant la mort à l'esclavage, inspirées par
l'antithèse dans leurs actions comme dans
leurs paroles, mais sans aucun rapport avec
cette étonnante créature qu'on appelle
l'homme, avec la destinée redoutable qui
tour à tour l'entraîne et le poursuit.
Les défauts du théâtre allemand sont fa-
ciles à remarquer: tout ce qui tient au man-
que d'usage du monde, dans les arts comme
DE L'ART DRAMATIQUE. 39
dans la société, frappe d'abord les esprits les
plus superficiels; mais, pour sentir les beau-
tés qui viennent de l'âme, il est nécessaire
d'apporter dans l'appréciation des ouvrages
qui nous sont présentés un genre de bonho-
mie tout-à-fait d'accord avec une haute su-
périorité. La moquerie n'est souvent qu'un
sentiment vulgaire traduit en impertinence.
La faculté d'admirer la véritable grandeur à
travers les fautes de goût en littérature comme
à travers les inconséquences dans la vie, cette
faculté est la seule qui honore celui qui juge.
En faisant connoître un théâtre fondé sur
des principes très différents des nôtres, je ne
prétends assurément, ni que ces principes
soient les meilleurs, ni sur-tout qu'on doive
les adopter en France: mais des combinai-
sons étrangères peuvent exciter des idées
nouvelles; et quand on voit de quelle stéri-
lité notre littérature est menacée, il me paroît
difficile de ne pas désirer que nos écrivains
reculent un peu les bornes de la carrière: ne
feroient-ils pas bien de devenir à leur tour
conquérants dans l'empire de l'imagination ?
Il n'en doit guère coûter à des Français pour
suivre un semblable conseil.
ç 2
20 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
CHAPITRE XVI.
Des Dra?nes de Lessinç.
Le théâtre allemand n'existoit pas avant
Leasing, on n'y jouoit que des traductions
ou des imitations des pièces étrangères. Le
théâtre a plus besoin encore que les autres
branches de la littérature d'une capitale où
les ressources de la richesse et des arts soient
réunies; et tout est dispersé en Allemagne.
Dans une ville il y a des acteurs, dans l'autre
des auteurs, dans une troisième des specta-
teurs; et nulle part un foyer où tous les
moyens soient rassemblés. Lessing employa
l'activité naturelle de son caractère à donner
un théâtre national à ses compatriotes, et il
écrivit un journal intitulé La Dramaturgie,
dans lequel il examina la plupart des pièces
traduites du français qu'on représentoit en
DES DRAMES DE LESSING. 2\
Allemagne: la parfaite justesse d'esprit qu'il
montre dans ses critiques suppose encore
plus de philosophie que de connoissance de
l'art. Lessing en général pensoit comme
Diderot sur Fart dramatique. Il croyoit que
la sévère régularité des tragédies françaises
s'opposoit à ce qu'on pût traiter un grand
nombre de sujets simples et touchants, et
qu'il falloit faire des drames pour y suppléer.
Mais Diderot dans ses pièces mettoit l'affec-
tation du naturel à la place de l'affectation
de convention, tandis que le talent de Les-
sing est vraiment simple et sincère. Il a
donné le premier aux Allemands l'honorable
impulsion de travailler pour le théâtre d'a-
près leur propre génie. L'originalité de sou
caractère se manifeste dans ses pièces; ce-
pendant elles sont soumises aux mêmes prin-
cipes que les nôtres; leur forme n'a rien
de particulier, et quoiqu'il ne s'embarrassât
guère de l'unité de temps ni de lieu, il ne
s'est point élevé comme Goethe et Schiller à
la conception d'un système nouveau. Minna
de Barnhelm, Emilia Galotti et Nathan le
Sage sont les trois drames de Lessing qui
méritent d'être cités.
Un officier d'un noble caractère, après
22 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
avoir reçu plusieurs blessures à Tannée, se
voit tout à coup menacé dans son honneur
par un procès injuste: il ne veut pas laisser
voir à la femme qu'il aime, et dont il est aimé,
l'amour qu'il a pour elle, déterminé qu'il est
à ne pas lui faire partager son malheur en l'é-
pousant. Voilà tout le sujet de Minna de
Barnhelm. Avec des moyens aussi simples
Lessing a su produire un grand intérêt ; le
dialogue est plein d'esprit et de charme, le
style très pur, et chaque personnage se fait
si bien connoître, que les moindres nuances
de leurs impressions intéressent, comme la
confidence d'un ami. Le can d'un vieux
sergent, dévoué de toute son ame au jeune
officier qu'on persécute, offre un mélange
heureux de gaieté et de sensibilité ; ce genre
de rôle réussit toujours au théâtre ; la gaieté
plaît davantage quand on est assuré qu'elle
ne tient pas à l'insouciance, et la sensibilité
paroît plus naturelle quand elle ne se montre
que par intervalles. Dans cette même pièce
il y a un rôle d'aventurier français tout-à-fait
manqué; il faut avoir la main légère pour
trouver ce qui peut prêter à la moquerie dans
les Français; et la plupart des étrangers ne
les ont peints qu'avec des traits lourds, et
DES DRAMES DE LESSING. 23
dont la ressemblance n'est ni délicate ni
frappante.
Emilia Galotti n'est que le sujet de Virgi-
nie transporte dans une circonstance moderne
et particulière ; ce sont des sentiments trop
forts pour le cadre, c'est une action trop éner-
gique pour qu'on puisse l'attribuer à un nom
inconnu. Lessing avoit sans doute un senti-
ment d'humeur assez républicain contre les
courtisans, car il se complaît dans la pein-
ture de celui qui veut aider son maître à
déshonorer une jeune fille innocente; ce cour-
tisan Martinelli est presque trop vil pour la
vraisemblance, et les traits de sa bassesse
n'ont pas assez d'originalité : l'on .sent que
Lessing Ta représenté ainsi dans un but hos-
tile, et rien ne nuit à la beauté d'une fiction
comme une intention quelconque qui n'a pas
cette beauté même pour objet. Le person-
nage du prince est traité par l'auteur avec
plus de finesse; les passions tumultueuses et
la légèreté de caractère, dont la réunion est
si funeste dans un homme puissant, se font
sentir dans toute sa conduite; un vieux mi-
nistre lui apporte des papiers parmi lesquels
se trouve une sentence de mort: dans son im-
patience d'aller voir celle qu'il aime, le prince
24 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
est prêt à la signer sans y regarder ; le mini-
stre prend un prétexte pour ne la pas donner,
frémissant de voir exercer avec cette irré-
flexion une telle puissance. Le rôle de la com-
tesse Orsina, jeune maîtresse du prince qu'il
abandonne pour Emilie, est fait avec le plus
grand talent ; c'est un mélange de frivolité
et de violence qui peut très bien se rencontrer
dans une Italienne attachée à une cour. On
voit dans cette femme ce que la société. a
produit, et ce que cette société même n'a pu
détruire ; la nature du midi combinée avec ce
qu'il y a de plus factice dans les mœurs du
grand monde, et le singulier assemblage de la
fierté dans le vice, et de la vanité dans la sen-
sibilité. Une telle peinture nepourroit entrer
ni dans nos vers, ni dans nos formes conve-
nues, mais elle n'en est pas moins tragique.
La scène dans laquelle la comtesse Orsina
excite le père d'Emilie à tuer Je prince pour
dérober sa fille à la honte qui la menace, est
de la plus grande beauté; le vice y arme la
vertu, la passion y suggère tout ce que la
plus austère sévérité pourroit dire pour en-
flammer l'honneur jaloux d'un vieillard; c'est
le cœur humain présenté dans une situation
nouvelle, et c'est en cela que consiste le vrai
DES DRAMES DE LESSING. 25
génie dramatique. Le vieillard prend le poi-
gnard ; et ne pouvant assassiner le prince, il
s'en sert pour immoler sa propre fille. Orsina,
sans le savoir, est Fauteur de cette action
terrible, elle a gravé ses passagères fureurs
dans une aine profonde, et les plaintes insen-
sées de son amour coupable ont fait verser le
sang innocent.
On remarque dans les rôles principaux des
pièces de Lessing un certain air de famille,
qui feroit croire que c'est lui-même qu'il a
peint dans ses personnages; le major Tellheim
dans Minna, Odoard le père d'Emilie, et
le Templier dans Nathan, ont tous les trois
une sensibilité fière, dont la teinte estrmisan-
tropique.
Le plus beau des ouvrages de Lessing c'est
Nathan le Sage; on ne peut voir dans aucune
pièce la tolérance religieuse mise en action
avec plus de naturel et de dignité. Un Turc,
un Templier et un Juif sont les principaux
personnages de ce drame, la première idée
en est puisée dans le conte des trois anneaux
de Bocace ; mais l'ordonnance de l'Ouvrage
appartient en entier à Lessing. Le Turc, c'est
le sultan Saladin, que l'histoire représente
comme un homme plein de grandeur ; le
26 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
jeune Templier a dans le caractère toute la
sévérité de l'état religieux qu'il professe, et le
Juif est un vieillard qui a acquis une grande
fortune dans le commerce, mais dont les lu-
mières et la bienfaisance rendent les habitudes
généreuses. Il comprend toutes les croyances
sincères, et voit la Divinité dans le cœur de
tout homme vertueux. Ce caractère est d'une
admirable simplicité. L'on s'étonne de l'at-
tendrissement qu'il cause, quoiqu'il ne soit
agité ni par des passions vives ni par des cir-
constances fortes. Une fois cependant on veut
enlever à Nathan une jeune fille à laquelle il
a servi de père, et qu'il a comblée de soins
depuis sa naissance : la douleur de s'en sépa-
rer lui seroit amère ; et pour se défendre do
l'injustice qui veut la lui ravir, il raconte com-
ment elle est tombée entre ses mains.
Les chrétiens immolèrent tous les juifs à
Gaza, et dans la même nuit Nathan vit périr
sa femme et ses sept enfants ; il passa trois
jours prosterné dans la poussière, jurant une
haine implacable aux chrétiens; peu à peu
Ja raison lui revint, et il s'écria: " Il a y pour-
" tant un Dieu, que sa volonté soit faite !"
Dans ce moment un prêtre vint le prier de
pe charger d'un enfant chrétien, orphelin dès
DES DRAMES DE LESSING. 2?
le berceau, et le vieillard hébreux l'adopta,
L' ttendrissement de Nathan en faisant ce
récit émeut d'autant plus, qu'il cherche à se
contenir, et que la pudeur de la vieillesse lui
fait désirer de cacher ce qu'il éprouve. Sa
sublime patience ne se dément point, quoi-
qu'on le blesse dans sa croyance et dans sa
fierté, en l'accusant comme d'un crime d'a-
voir élevé Reca dans la religion juive ; et sa
justification n'a pour but que d'obtenir le
droit de faire encore du bien à l'enfant qu'il
a recueilli.
La pièce de Nathan est plus attachante en-
core par la peinture des caractères que par
les situations. Le Templier a dans lame
quelque chose de farouche qui vient de la
crainte d'être sensible. La prodigalité orien-
tale de Saladin fait contraste avec l'économie
généreuse de Nathan. Le trésorier du sultan,
un derviche vieux et sévère, l'avertit que ses
revenus sont épuisés par ses largesses. — "Je
" m'en afflige," dit Saladin, " parceque je
" serai forcé de retrancher de mes dons ;
V quant à moi, j'aurai toujours ce qui fait
" toute ma fortune, un cheval, une épée et.
" un seul Dieu." — Nathan est un ami des
hommes ; mais la défaveur dans laquelle le
LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
nom de juif Ta fait vivre au milieu de la so-
ciété, mêle une sorte de dédain pour la nature
humaine à l'expression de sa bonté. Chaque
scène ajoute quelques traits piquants et spiri-
tuels au développement de ces divers per-
sonnages ; mais leurs relations ensemble ne
sont pas assez vives pour exciter une forte
émotion.
A la fin de la pièce on découvre que le
Templier et la fille adoptée par le juif sont
frère et sœur, et que le sultan est leur oncle.
L'intention de Fauteur a visiblement été de
donner dans sa famille dramatique l'exemple
d'une fraternité religieuse plus étendue. Le
but philosophique vers lequel tend toute la
pièce en diminue l'intérêt au théâtre ; il est
presqu' impossible qu'il n'y ait pas une cer-
taine froideur dans un drame qui a pour ob-
jet de développer une idée générale quelque
belle qu'elle soit : cela tient de l'apologue,
et l'on diroit que les personnages ne sont pas
là pour leur compte, mais pour servir à
l'avancement des lumières. Sans doute il
n'y a pas de fiction, il n'y a pas même d'évé-
nement réel dont on ne puisse tirer une
pensée; mais il faut que ce soit l'événement
qui amène la réflexion, et non pas la ré*
DES DRAMES DE LESSING. 29
flexion qui fasse inventer l'événement: l'ima-
gination dans les beaux-arts doit toujours
agir la première.
Il a paru depuis Lessing un nombre infini
de drames en Allemagne ; maintenant on
commence à s'en lasser. Le genre mixte du
drame ne s'introduit guère qu'à cause de la
contrainte qui existe dans les tragédies : c'est
une espèce de contrebande de l'art; mais
lorsque l'entière liberté est admise, on ne
sent plus la nécessité d'avoir recours aux
drames pour faire usage des circonstances
simples et naturelles. Le drame ne conser-
verait donc qu'un avantage, celui de peindre,
commes les romans, les situations de notre
propre vie, les mœurs du temps où nous
vivons; néanmoins, quand on n'entend pro-
noncer au théâtre que des noms inconnus,
on perd l'un des plus grands plaisirs que la
tragédie puisse donner, les souvenirs histo-
riques qu'elle retrace. On croit trouver plus
d'intérêt dans le drçme, parcequ'il nous
représente ce que nous voyons tous les
jours: mais une imitation trop rapprochée
du vrai n'est pas ce que l'on recherche dans
les arts. Le drame est à la tragédie ce que
les figures de cire sont aux statues; il y a
30 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
trop de vérité et pas assez d'idéal; c'est trop
si c'est de l'art, et jamais assez pour que ce
soit de la nature.
Lessing ne peut être considéré comme un
auteur dramatique du premier rang; ils'étoit
occupé de trop d'objets divers pour avoir un
grand talent en quelque genre que ce fût.
L'esprit est universel; mais l'aptitude natu-
relie à l'un des beaux-arts est nécessairement
exclusive. Lessing étoit, avant tout, un dia-
lecticien de la plus grande force, et c'est un
obstacle à l'éloquence dramatique : car le
sentiment dédaigne les transitions, les gra-
dations et les motifs; c'est une inspiration
continuelle et spontanée qui ne peut se
rendre compte d'elle-même. Lessing étoit
bien loin sans, doute de la sécheresse philo-
sophique; mais il avoit dans le caractère
plus de vivacité que de sensibilité; le génie
dramatique est plus bizarre, plus sombre,
plus inattendu que ne pou voit l'être un
homme qui avoit consacré la plus grande
partie de sa vie au raisonnement.
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 31
CHAPITRE XVII,
Les Brigands et Don Carlos de Schiller.
Schiller, dans sa première jeunesse, avoit
une verve de talent, une sorte d'ivresse de
pensée qui le dirigeoit mal. La Conjuration
de Fiesque, L'Intrigue et FAmour, enfin Les
Brigands, qu'on a joues sur le théâtre fran-
çais, sont des ouvrages que les principes de
l'art, comme ceux de la morale, peuvent ré-
prouver ; mais depuis 1 âge de vingt-cinq
ans les écrits de Schiller furent tous purs et
sévères. L'éducation de la vie déprave les
hommes légers et perfectionne ceux qui ré-
fléchissent.
Les Brigands ont été traduits en français,
mais singulièrement altérés; d'abord on n'a
pas tiré parti de l'époque qui donne un in-
32 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
térét historique à cette pièce. La scène se
passe dans le quinzième siècle, au moment
où Ton publia dans l'Empire l'édit de paix
perpétuelle qui défendoit tous les défis par-
ticuliers. Cet édit fut très avantageux, sans
doute, au repos de l'Allemagne ; mais les
jeunes gentilshommes, accoutumés à vivre au
milieu des périls et à s appuyer sur leur force
individuelle, crurent tomber dans une sorte
d'inertie honteuse quand il fallut se sou-
mettre à l'empire des lois. Rien n'étoit plus
absurde que cette manière de voir; toutefois,
comme les hommes ne sont d'ordinaire gou-
vernés que par l'habitude, il est naturel que
le mieux même puisse les révolter, par cela
seul que c'est un changement. Le chef des
brigands de Schiller est moins odieux qu'il
ne le seroit dans le temps actuel, car il n'y
avoit pas une bien grande différence entre
l'anarchie féodale sous laquelle il vivoit et
l'existence de bandit qu'il adopte; mais
c'est précisément le genre d'excuse que l'au-
teur lui donne qui rend sa pièce plus dange-
reuse. Elle a produit, il faut en convenir,
un mauvais effet en Allemagne. Des jeunes
gens, enthousiastes du caractère et de la vie
du chef des brigands, ont essayé de l'imiter.
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 33
Ils honoroient leur goût pour une vie licen-
cieuse du nom d'amour de la liberté, et se
croyoient indignes contre les abus de Tordre
social quand ils n'étoient que fatigués de
leur situation particulière. Leurs essais de
révolte ne furent que ridicules, néanmoins
les tragédies et les romans ont beaucoup
plus d'importance en Allemagne que dans
aucun autre pays. On y fait tout sérieuse-
ment, et lire tel ouvrage, ou voir telle pièce,
influe sur le sort de la vie. Ce qu'on ad-
mire comme art, on veut l'introduire dans
l'existence réelle. Werther a causé plus de
suicides que la plus belle femme du monde ;
et la poésie, la philosophie, l'idéal enfin, ont
souvent plus d'empire sur les Allemands que
la nature et les passions môme.
Le sujet des Brigands est comme celui
d'un grand nombre de fictions, qui toutes
ont pour origine la parabole de l'Enfant pro-
digue. Un fils hypocrite se conduit bien en
apparence. Un fils coupable a de bons sen-
timents malgré ses fautes. Cette opposition
est très belle sous le point de vue religieux,
parcequ'elle nous atteste que Dieu lit dans
les cœurs ; mais elle a de grands inconvé-
TOME II. D
34 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
nients lorsqu'on veut inspirer trop d'intérêt
pour le fils qui a quitté la maison paternelle.
Tous les jeunes gens dont la tête est mau-
vaise s'attribuent en conséquence un bon
cœur, et rien n'est plus absurde cependant
que de se supposer des qualités, parce-qu'on
se sent des défauts ; cette garantie négative
est très peu certaine, car de ce que l'on
manque de raison, il ne s'ensuit pas du tout
qu'on ait de la sensibilité : la folie n'est sou-
vent qu'un égoïsmc impétueux.
Le rôle du fils hypocrite, tel que Schiller
Ta représenté, est beaucoup trop haïssable.
C'est un des défauts des écrivains très jeunes,
de dessiner avec des traits trop brusques; on
prend les nuances dans les tableaux pour de
la timidité de caractère, tandis qu'elles sont
la preuve de la maturité du talent. Si les
personnages en seconde ligne ne sont pas
peints avec assez de vérité dans la pièce de
Schiller, les passions du chef des brigands y
sont exprimées d'une manière admirable.
L'énergie de ce caractère se manifeste tour
à tour par l'incrédulité, la religion, l'amour
et la barbarie ; ne trouvant point à se placer
dans l'ordre, il se fait jour à travers le crime;
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 35
l'existence est pour lui comme une sorte de
délire qui s'exalte tantôt par la fureur et
tantôt par le remords.
Les scènes d'amour entre la jeune fille et
le chef des brigands qui devoit être son
époux sont admirables d'enthousiasme et de
sensibilité; il est peu de situations plus tou-
chantes que celle de cette femme parfaite-
ment vertueuse, s'intéressant toujours au
fond du cœur à celui qu'elle aimoit avant
qu'il se fût rendu criminel. Le respect
qu'une femme est accoutumée de ressentir
pour l'homme qu'elle aime se change en une
sorte de terreur et de pitié, et Ton diroit que
l'infortunée se flatte encore d'être, dans le
ciel, l'ange protecteur de son coupable ami,
alors qu'elle ne peut plus devenir son heu-
reuse compagne sur la terre.
On ne peut juger de la pièce de Schiller
dans la traduction française. On n'y a con*
serve, pour ainsi dire, que la pantomime de
l'action ; l'originalité des caractères a dis-
paru, et c'est elle qui seule peut rendre uae
fiction vivante ; les plus belles tragédies de-
viendroient des mélodrames si l'on en ôtoit
3a peinture animée des sentiments et des
passions. La force des événements ne suffit
d 2
36 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
pas pour lier le spectateur avec les person-
nages ; qu'ils s'aiment ou qu'ils se tuent,
peu nous importe, si l'auteur n'a pas excité
notre sympathie pour eux.
Don Carlos est aussi un ouvrage de la
jeunesse de Schiller, et cependant on le con-
sidère comme une composition du premier
rang. Ce sujet de don Carlos est un des
plus dramatiques que l'histoire puisse offrir.
Une jeune princesse, fille de Henri II, quitte
la France et la cour brillante et chevale-
resque du roi son père pour s'unir à un
vieux tyran tellement sombre et sévère, que
le caractère même des Espagnols fut altéré
par son règne, et que pendant long-temps
la nation porta l'empreinte de son maître.
Don Carlos, fiancé d'abord à Elizabeth,
l'aime encore quoiqu'elle soit devenue sa
belle-mère. La réformation et la révolte
des Pays-Bas, ces grands événements poli-
tiques, se mêlent à la catastrophe tragique
de la condamnation du fils par le père: l'in-
térêt individuel et l'intérêt public se trou-
vent réunis au plus haut degré dans cette
tragédie.
Plusieurs écrivains ont traité ce sujet en
France; mais on n'a pu dans l'ancien régime
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 3;
le mettre sur le théâtre, on croyoit que
c'étoit manquer d'égards à l'Espagne que
de représenter ce fait de son histoire. On
demandoit à M. d'Aranda, cet ambassadeur
d'Espagne connu par tant de traits qui
prouvent la force de son caractère et les
bornes de son esprit, la permission de faire
jouer une tragédie de don Carlos, que l'au-
teur venoit d'achever, et dont il espéroit une
grande gloire : Que ne prend-il un autre sujet?
répondit M. d'Aranda. — M. l'ambassadeur,
lui disoit-on, faites attention que la pièce est
terminée, que l'auteur y a consacré trois ans
de sa vie. — Mais, Mon Dieu, reprenoit l'am-
bassadeur, n'y a-t-il donc que cet événement
dans l'histoire? Qu'il en choisisse un autre. — -
Jamais on ne put le faire sortir de cet ingé-
nieux raisonnement qu'appuyoit une volonté
forte.
Les sujets historiques exercent, le talent
d'une toute autre manière que les sujets d'in-
vention ; néanmoins il faut peut-être encore
plus d'imagination pour représenter l'histoire
dans une tragédie que pour créer à volonté
les situations et les personnages. Altérer es-
sentiellement les faits en les transportant sur
la scène, c'est toujours produire une impres-
38 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
sion désagréable; on s'attend à la vérité, et
Ton est péniblement surpris quand Fauteur
y substitue la fiction quelconque qu'il lui a
plu de choisir: cependant l'histoire a besoin
d'être artistement combinée pour faire effet
au théâtre, et il faut réunir tout à la fois, dans
la tragédie, le talent de peindre le vrai et
celui de le rendre poétique. Tes difficultés
d'un autre genre se présentent quand l'art
dramatique parcourt le vaste champ de l'in-
vention; on diroit qu'il est plus libre, cepen-
dant rien n'est plus rare que de caractériser
assez des personnages inconnus, pour qu'ils
aient autant de consistance que des noms
déjà célèbres. Lear, Othello, Orosmane, ! an-
crède ont reçu de Shakespear et de Voltaire
rimu\ortalité, sans avoir joui de la vie ; toute-
fois les sujets d'invention sont d'ordinaire
l'écueil du poète, par l'indépendance même
qu'ils lui laissent. Les sujets historiques sem-
blent imposer de la gêne; mais quand on
saisit bien le point d'appui qu'offrent de cer-
taines bornes, la carrière qu'elles tracent et
l'élan qu'elles permettent, ces bornes mêmes
sont favorables au talent. La poésie fidèle
fait ressortir la vérité comme le rayon du
soleil les couleurs, et donne aux événements,
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 39
qu'elle retrace l'éclat que les ténèbres du
temps leuravoient ravi.
L'on préfère en Allemagne les tragédies
historiques, lorsque l'art s'y manifeste, comme
le Prophète du passé*. L'auteur qui veut
composer un tel ouvrage doit se transporter
en entier dans le siècle et dans Lçs mœurs
des personnages qu'il représente, et Ton au-
roit raison de critiquer plus sévèrement un
anachronisme dans les sentiments et dans les
pensées que dans les dates.
C'est d'après ces principes que quelques
personnes ont blâmé Schiller d'avoir inventé
le caractère du marquis de Posa, noble Espa-
gnol, partisan de la liberté, de la tolérance,
passionné pour toutes les idées nouvelles qui
commençaient alors à fermenter en Europe.
Je. crois qu'on peut reprocher à Schiller
d'avoir fait énoncer ses propres opinions par
le marquis de Posa; mais ce n'est pas, comme
on l'a prétendu, l'espritphilosophiquedu dix-
huitième siècle qu'il lui adonné. Le marquis
de Posa, tel que l'a peint Schiller, est un en-
thousiaste allemand ; et ce caractère est si
étranger à notre temps, qu'on peut aussi-bien
* Expression de Frédéric ScKlegel, sur la pénétration d'ui\
grand historien.
40 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
le croire du seizième siècle que du nôtre. Une
plus grande erreur, peut-être, c'est de sup-
poser que Philippe II pût écouter long-temps
avec plaisir un tel homme, et qu'il lui ait
donné même pour un instant sa confiance.
Posa dit, avec raison, en parlant de Philippe
II: — " Je faisois d'inutiles efforts pour ex-
" alter son ame, et dans cette terre refroidie
" les fleurs de ma pensée ne pouvoient pro-
11 spëtér." Mais Philippe II ne se fût jamais
entretenu avec un jeune homme tel que le
marquis de Posa. Le vieux fils de Charles-
Quint ne devoit voir, dans la jeunesse et l'en-
thousiasme, que le tort de la nature et le
crime de la réformation ; s'il avoit pu se con-
fier un jour à un être généreux, il eût dé-
menti son caractère et mérité le pardon rfes
siècles.
Il y a des inconséquences dans le carac-
tère de tous les hommes, même dans celui
des tyrans; mais elles tiennent par des liens
invisibles à leur nature. Dans la pièce de
Schiller, une de ces inconséquences est sin-
gulièrement bien saisie. Le duc de Médina-
Sidonia, général avancé en âge, qui a com-
mandé l'invincible armada dissipée par la
flotte anglaise et les orages, revient, et tout le
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 41
inonde croit que le courroux de Philippe II
va l'anéantir. Les courtisans s'écartent de
lui, nul n'ose rapprocher; il se jette aux ge-
noux de Philippe, et lui dit: " Sire, vous
" voyez en moi tout ce qui reste de la flotte
" et de l'intrépide armée que vous m'aviez
" confiées/' — " Dieu est au-dessus de .moi/'
repond Philippe; "je vous ai envoyé contre
" des hommes, mais non pas contre des tem-
" pêtes; soyez considéré comme mon digne
" serviteur." Voilà delà magnanimité: et
cependant à quoi tient-elle? A un certain
respect pour la vieillesse, dans un monarque
étonné que la nature se soit permis de le faire
vieux; à l'orgueil qui ne permet pas à Phi-
lippe de s'attribuer à lui-même ses revers, en
s'accusantd'un mauvais choix; à l'indulgence
qu'il se sent pour un homme abaissé par le
sort, lui qui voudroit qu'un joug quelconque
courbât tous les genres de fierté, excepté la
sienne; enfin, au caractère même d'un de-
spote, que les obstacles naturels révoltent
moins que la plus foible résistance Volontaire.
Cette scène jette une lueur profonde sur le
caractère de Philippe II.
Sans doute le personnage du marquis de
Posa peut être considéré comme Fœuvre d'un
42 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
jeune poëte qui a besoin de donner son ame
à son personnage favori; mais c'est une belle
chose en soi-même que ce caractère pur et
exalté au milieu d'une cour où le silence et la
terreur de sont troublés que par le bruit sou-
terrain de l'intrigue. Don Carlos ne peut être
un grand homme: son pèredoit l'avoir opprimé
dès l'enfance; le marquis de Posa est un in-
termédiaire qui semble indispensable entre
Philippe et son fils. Don Carlos a tout l'en-
thousiasme des affections du cœur, Posa celui
des vertus publiques; l'un devroit être le roi,
l'autre l'ami; et ce déplacement même dans
les caractères est une idée ingénieuse: car
seroit-il possible que le fils d'un despote som-
bre et cruel fût un héros citoyen? où auroit-il
appris à estimer les hommes ? Est-ce par son
père, qui les méprise, ou par les courtisans
de son père, qui méritent ce mépris? Don
Carlos doit être faible pour être bon, et la
place même que son amour tient dans sa vie
exclut de son ame toutes les pensées politi-
ques. Je le répète donc, l'invention du per-
sonnage du marquis de Posa me paroît néces-
saire pour représenter dans la pièce les grands
intérêts des nations, et cette force chevale-
resque qui se transformoit tout à coup par
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 43
les lumières du temps en amour de la liberté.
De quelque manière qu'on eût pu modifier
ces sentiments, ils ne convenoient pas au
prince royal, ils auraient pris en lui le carac-
tère de la générosité; et il ne faut pas que la
liberté soit jamais représentée comme un
don du pouvoir.
La gravité cérémonieuse de la cour de Phi-
lippe II est caractérisée d'une manière bien
frappante dans la scène d'Elizabeth avec ses
dames d'honneur. Elle demande àl'une d'elles
ce qu'elle aime le mieux, du séjour d'Aran-
juez ou de Madrid : la dame d'honneur re-
pond que les reines d'Espagne ont coutume,
depuis des temps immémoriaux, de" rester
trois mois à Madrid, et trois mois à Aranjuez.
Elle ne se permet pas le moindre signe de
préférence pour un séjour ou pour un autre;
elle se croit faite pour ne rien éprouver, en
aucun genre, qui ne lui soit commandé.
Elizabeth demande sa fille; on lui répond
que l'heure fixée pour qu'elle la voie n'est
pas encore arrivée. Enfin le roi paroît, et il
exile pour dix ans cette même dame d'hon-
neur si résignée, parcequ'elle a laissé la reine
une demi-heure seule.
Philippe II se réconcilie un moment avec
44 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
don Carlos, et reprend sur lui, par une pa-
role de bonté, tout l'ascendant paternel. —
" Voyez," lui dit Carlos, " les cieux s'abais-
" sent pour assister à la réconciliation d'un
" père avec son fils." —
C'est un beau moment que celui où le mar-
quis de Posa, n'espérant plus échapper à la
vengeance de Philippe II, prie Elizabeth de
recommandera don Carlos l'accomplissement
des projets qu'ils ont formés ensemble pour
la gloire et le bonheur de la nation espagnole.
" Rappelez-lui," dit-il, " quand il sera dans
" l'âge mûr, rappelez-lui qu'il doit porter re-
" spect aux rêves de sa jeunesse." En effet,
quand on avance dans la vie, la prudence
prend à tort le pas sur toutes les autres vertus;
on diroit que tout est folie dans la chaleur de
j'ame, et cependant, si l'homme pouvoit la
conserver encore quand l'expérience l'éclairé,
s'il hèritoit du temps sans se courber sous son
poids, il n'insulleroit jamais aux vertus exal-
tées, dont le premier conseil est toujours le
sacrifice de soi-même.
Le marquis de Posa, par une suite de cir-
constances trop embrouillées, a cru servir don
Carlos auprès de Philippe, en paroissant le
sacrifier à la fureur de son père. 11 n'a pu
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 45
réussir dans ses projets; le prince est con-
• duit en prison, le marquis de Posa va l'y
trouver,lui explique les motifs de sa conduite,
et,pendantqu'il sejustifie,un assassin envoyé
par Philippe II le fait tomber atteint d'une
balle meurtrière aux pieds de son ami. La
douleur de don Carlos est admirable; il re-
demande le compagnon de sa jeunesse à son
père qui Fa tué, comme si Fassassin conser-
voit encore le pouvoir de rendre la vie à sa
victime. Les regards fixés sur ce corps im-
mobile qu'animoient naguère tant de pen-
sées, don Carlos, condamné lui-même à périr,
apprend tout ce qu'est la mort dans les traits
placés de son ami.
Il y a dans cette tragédie deux moines dont
les caractères et le genre de vie sont en con-
traste: Fun, c'est Domingo, le confesseur du
roi; et l'autre, un prêtre retiré dans un cou-
vent solitaire, à la porte de Madrid. Domingo
n'est qu'un moine intrigant, perfide et cour-
tisan, confident du duc d'Albe, dont le carac-
tère disparoît nécessairement à côté de celui
de Philippe ; car Philippe prend à lui seul
tout ce qu'il y a de beau dans le terrible. Le
moine solitaire reçoit, sans les connoître, don
Carlos et Posa, qui se sont donné rendez-vous
4<5 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
dans son couvent au milieu de leurs plus
grandes agitations. Le calme, la résignation
du prieur qui les accueille produisent un effet
touchant. " A ces murs," dit le pieux soli-
taire, " finit le monde."
Mais rien dans toute la pièce n'égale l'ori-
ginalité de l'avant-dernière scène du cin-
quième acte, entre le roi et le grand-inqui-
siteur. Philippe, poursuivi par sa jalouse
haine contre son propre fils, et par la terreur
du crime qu'il va commettre; Philippe envie
ses pages qui dormentpaisiblement aux pieds
de son lit, tandis que l'enfer de son propre
cœur le prive de tout repos. Il envoie cher-
cher le grand-inquisiteur pour le consulter
sur la condamnation de don Carlos. Ce moine
cardinal a quatre-vingt-dix ans, il est plus
âgé que ne le seroit Charles-Quint, dont il a
été le précepteur; il est aveugle, et vit dans
une solitude absolue; les seuls espions de l'in-
quisition viennent lui apporter des nouvelles
de ce qui se passe dans le monde: il s'in-
forme seulement s'il y a des crimes, des fautes
ou des pensées à punir. A ses jeux, Philippe
II, âgé de soixante ans, est encore jeune.
Le plus sombre, le plus prudent des despotes
lui paroît un souverain inconsidéré, dont la
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 47
tolérance introduira la réformation en Eu-
rope; c'est un homme de bonne foi, mais
tellement desséché par le temps, qu'il appa-
roît comme un spectre vivant que la mort
a oublié de frapper, parcequ'elle le croyoit
depuis long-temps dans le tombeau.
Il demande compte à Philippe II de la
mort du marquis de Posa : il la lui reproche,
parceque c'étoit à l'inquisition à le faire
périr, et s'il regrette la victime, c'est parce-
qu'on l'a privé du droit de l'immoler. Phi-
lippe II l'interroge sur la condamnation de
son fils : — " Ferez-vous passer en moi," lui
dit-il, " une croyance qui dépouille de son
" horreur le meurtre d'un fils ?" — Le grand-
inquisiteur lui répond : — " Pour apaiser
" l'éternelle justice, le fils de Dieu mourut
4t sur la croix." — Quel mot ! quelle applica-
tion sanguinaire du dogme le | touchant !
Ce vieillard aveugle fait apparoître avec
lui tout un siècle. La terreur profonde que
j'inquisition et le fanatisme même de ce
temps dévoient faire peser sur l'Espagne,
tout est peint par cette scène laconique et
rapide; nulle éloquence ne pourroit ex-
primer ainsi une telle foule de pensées mises
habilement en action.
48 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Je sais que Ton pourroit relever beaucoup
d'inconvenances dans la pièce de don Car-
los ; mais je ne me suis pas chargée de ce
travail pour lequel il y a beaucoup de con-
currents. Les littérateurs les plus ordinaires
peuvent trouver des fautes de goût dans
Shakespear, Schiller, Goethe, &c. ; mais
quand il ne s'agit dans les ouvrages de l'art
que de retrancher, cela n'est pas difficile:
c'estTame et le talent qu'aucune critique ne
peut donner: c'est là ce qu'il faut respecter
par-tout où l'on le trouve, de quelque nuage
que ces rayons célestes soient environnés.
Loin de se réjouir des erreurs du génie, Ton
sent qu'elles diminuent le patrimoine de la
race humaine, et les titres de gloire dont elle
s'enorgueillit. L'ange tu tel a ire que Sterne
a peint avec tant de grâce ne pourroit-il pas
verser une larme sur les défauts d'un bel
ouvrage* comme sur les torts d'une noble
vie, afin d'en effacer le souvenir.
Je ne m'arrêterai pas davantage sur les
pièces de la jeunesse de Schiller; d'abord,
parcequ'ellcs sont traduites en français : et
secondement, parcequ'il n'y manifeste pas
encore ce génie historique qui l'a fait si jus-
tement admirer dans les tragédies de son à^e
LES BRIGANDS ET DON CARLOS DE SCHILLER. 49
mûr. Don Carlos même, quoique fondé sur
un fait historique, est presqu'un ouvrage
d'imagination. L'intrigue en est trop com-
pliquée; un personnage de pure invention,
le marquis de Posa, y joue un trop grand
rôle ; on diroit que cette tragédie passe entre
Thistoire et la poésie sans satisfaire entière-
ment ni Tune ni l'autre : il n'en est certaine-
ment pas ainsi de celles dont je vais essayer
de donner une idée.
TOME 11
50 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XVIII.
JValstein, et Marie Stuart.
Walstein est la tragédie la plus nationale
qui ait été représentée sur le théâtre alle-
mand; la beauté des vers et la grandeur du
sujet transportèrent d'enthousiasme tous les
spectateurs à Weimar, où elle a d'abord été
donnée, et l'Allemagne se flatta de posséder
un nouveau Shakespear. Lessing, en blâ-
mant le goût français et en se ralliant à Di-
derot dans la manière de concevoir l'art dra-
matique, avoit banni la poésie du théâtre,
et l'on n'y voyoit plus que des romans dia-
logues, où Ton continuoit la vie telle qu'elle
est d'ordinaire, en multipliant seulement sur
les planches les événements qui arrivent plus
rarement dans la réalité.
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 51
Schiller imagina de mettre sur la scène
une circonstance remarquable de la guerre
de trente ans, de cette guerre civile et reli-
gieuse qui a fixé pour plus d'un siècle en
Allemagne l'équilibre des deux partis pro-
testans et catholiques. La nation allemande
est tellement divisée, qu'on ne sait jamais si
les exploits d'une moitié de cette nation sont
un malheur ou une gloire pour l'autre; né-
anmoins le Walstein de Schiller a fait éprou-
ver à tous un égal enthousiasme. Le même
sujet est partagé en trois pièces différentes:
le Camp de Walstein, qui est la première
des trois représente les effets de la guerre
sur la masse du peuple et de l'armée; la se-
conde (les Piccolomini) montre les causes po-
litiques qui préparèrent les dissensions entre
les chefs; et la troisième, la Catastrophe, est le
résultat de l'enthousiasme et de l'envie que
la réputation de Walstein avoit excités.
J'ai vu jouer le prologue, intitulé le Camp
de Walstein; on se croyoit au milieu d'une
armée, et d'une armée de partisans bien plus
vive et bien moins disciplinée que les troupes
réglées. Les paysans, les recrues, les vivan-
dières, les soldats, tout concouToit à l'effet
de ce spectacle; l'impression qu'il produit
e 2
52 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
est si guerrière, que lorsqu'on le donna sur
le théâtre de Berlin, devant des officiers qui
partoient pour l'armée, des cris d'enthousi-
asme se firent entendre de toutes parts. Il
faut une imagination bien puissante dans un
homme de lettres pour se figurer ainsi la vie
des camps, l'indépendance, la joie turbulente
excitée par le danger même. L'homme, dé-
gagé de tous ses liens, sans regrets et sans
prévoyance, fait des années un jour, et des
jours un instant; il joue tout ce qu'il pos-
sède, obéit au hasard sous la forme de son
général: la mort, toujours présente, le dé-
livre gaiement des soucis de la vie. Rieu
n'est plus original, dans le camp de Walstein,
que l'arrivée d'un capucin au milieu de la
bande tumultueuse des soldats qui croient
défendre la cause du catholicisme. Le ca-
pucin leur prêche la modération et la justice
dans un langage plein de quolibets et de ca-
leinbourgs, et qui ne diffère de celui des
camps que par la recherche et l'usage de
quelques paroles latines: l'éloquence bizarre
et soldatesque ciu prêtre, la religion rude et
grossière de ceux qui l'écoutent, tout cela
présente un spectacle de confusion très re-
marquable. L'état social en fermentation
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 53
montre l'homme sous un singulier aspect;
ce qu'il a de sauvage reparoît, et les restes
de la civilisation errent comme un vaisseau
brisé sur les vagues agitées.
Le Camp de Walstein est une ingénieuse
introduction aux deux autres pièces; il pé-
nètre d'admiration pour le général dont les
soldats parlent sans cesse, dans leurs jeux
comme dans leurs périls: et quand la tra-
gédie commence, on conserve l'impression
du prologue qui Ta précédée, comme si Ton
avoit été témoin de l'histoire que la poésie
doit embellir.
La seconde des pièces, intitulée les/Picco-
lomini, contient les discordes qui s'élèvent
entre l'empereur et son général, entre le gé-
néral et ses compagnons d'armes, lorsque le
chef de l'armée veut substituer son ambi-
tion personnelle à l'autorité qu'il représente,
ainsi qu'à la cause qu'il soutient. Walstein
combattoit au nom de l'Autriche contre les
nations qui vouloient introduire la réfbrma-
tion en Allemagne; mais, séduit par l'espé-
rance de se créer à lui-même un pouvoir in-
dépendant, il cherche à s'approprier tous les
moyens qu'il devoit faire servir au bien pu-
54 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
blic. Les généraux qui s'opposent à ses dé-
sirs ne les contrarient point par vertu, mais
par jalousie; et dans ces cruelles luttes tout
se trouve, si ce n'est des hommes dévoués à
leur opinion, et se battant pour leur consci-
ence. A qui s'intéresser? dira-t-on. Au ta-
bleau de la vérité. Peui-être l'art exige-t-il
que ce tableau soit modifié d'après l'effet
théâtral; mais c'est toujours una belle chose
que l'histoire sur la scène.
Néanmoins Schiller a su créer des person-
nages faits pour exciter un intérêt roma-
nesque. Il a peint Max. Piccolomini et
Thécla comme des créatures célestes qui
traversent tous les orages des passions poli-
tiques en conservant dans leur ame l'amour
et la vérité. Thécla est la fille de Walstein;
Max., le fils du perfide ami qui le trahit.
Les deux amants, malgré leurs pères, malgré
le sort, malgré tout, excepté leurs cœurs,
s'aiment, se cherchent et se retrouvent dans
la vie et dans la mort. Ces deux êtres ap-
paraissent au milieu des fureurs de l'ambi-
tion, comme des prédestinés; ce sont de
touchantes victimes que le ciel s'est choisies,
et rien n'est beau comme le contraste du dé-
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 55
vouement le plus pur avec les passions des
hommes acharnés sur cette terre comme sur
leur unique partage.
Il n'y a point de dénouement à la pièce
des Piccolomini; elle finit comme une con-
versation interrompue. Les Français auroient
de la peine à supporte, ces deux prologues,
Fun burlesque et l'autre sérieux, qui pré-
parent la véritable tragédie, la mort de
Walstein.
Un écrivain d'un grand talent a resserré
la trilogie de Schiller en une tragédie selon
la forme et la régularité française. Les éloges
et les critiques dont cet ouvrage a été l'objet
nous donneront une occasion naturelle d'a-
chever de faire connoître les différences qui
caractérisent le système dramatique des
Français et des Allemands. On a reproché
à l'écrivain français de n'avoir pas mis assez
de poésie dans ses vers. Les sujets mytho-
logiques permettent tout l'éclat des images
et de la verve lyrique; mais comment pour-
roit-on admettre, dans un sujet tiré de l'his-
toire moderne, la poésie du récit de Théra-
mène? toute cette pompe antique convient
à la famille de Minos ou d'Agamemnon; elle
ne seroit qu'une affectation ridicule dans les
pièces d'un autre genre. Il y a des moments
56 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
dans les tragédies historiques où l'exaltation
de l'ame amène naturellement une poésie
plus élevée: telle est, par exemple, la vision
de Walstein*, sa harangue après la révolte,
son monologue avant sa mort, etc. Toutefois
la contexture et le développement de la pièce
* Il est, pour les mortels, des jours mystérieux,
Où, des liens du corps notre anie dégagée,
Au sein de l'avenir est tout à coup plongée,
Et saisit, je ne sais par quel heureux effort,
Le droit inattendu d'interroger le sort.
La nuit qui précéda la sanglante journée
Qui du héros du nord trancha la destinée,
Je veillois au milieu des guerriers endormis.
Un trouble involontaire agitoit mes esprits.
Je parcourus le camp. On voyoit dans la plaine
Briller des feux lointains la lumière incertaine.
Les appels de la garde et les pas des chevaux
Troubloient seuls, d'un bruit sourd, l'universel repos,
Le vent qui gémissoit à travers les vallées
Agitoit lentement nos tentes ébranlées.
Les astres, à regret perçant l'obscurité,
Versoient sur nos drapeaux une p.:le clarté.
Que de mortels, me dis -je, à ma voix obéissent !
Qu'avec empressement sous mon ordre ils fléchissent !
Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir.
Mais si le sort jaloux m'arrachoit le pouvoir,
Que bientôt je verrois s'évanouir leur zèle !
En est-il un du moins qui nie restât fidèle j
Ah ! s'il en est un seul, je t'invoque, O destin !
Daigne me l'indiquer par un signe certain.
Walstcin, par M. Benjamin-Constant de
Rebecque, Acte II, scène V% psge 43,
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 57
en allemand, comme en français, exige un
style simple, dans lequel on ne sente que la
pureté du langage et rarement sa magnifi-
cence. Nous voulons en France qu'on fasse
effet, non seulement à chaque scène, mais à
chaque vers; et cela est inconciliable avec la
vérité. Rien n'est si aisé que de composer ce
qu'on appelle des vers brillants; il y a des
moules tout faits pour cela; ce qui est diffi-
cile,c'est de subordonner chaque détail à l'en-
semble et de retrouver chaque partie dans le
tout, comme le reflet du tout dans chaque
partie. La vivacité française a donné à la
marche des pièces de théâtre un mouvement
rapide très agréable; mais elle nuit à ta beau-
té de l'art quand elle exige des succès instan-
tanés aux dépens de l'impression générale.
A côté de cette impatience qui ne tolère
aucun retard, il y a une patience singu-
lière pour tout ce que la convenance ex-
ige; et quand un ennui quelconque est dans
l'étiquette des arts, ces mêmes Français
qu'irritoit la moindre lenteur, supportent
tout ce qu'on veut par respect pour l'usage.
Par exemple, les expositions en récit sont in-
dispensables dans les tragédies françaises, et
certainement elles ont beaucoup moins d'in-
58 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
térêt que les expositions en action. On dit
que des spectateurs italiens crièrent une fois,
pendant le récit d'une bataille, qu'on levât
la toile du fond pour qu'ils vissent la bataille
elle-même. On a très souvent ce désir dans
nos tragédies, on voudroit assister à ce qu'on
nous raconte. L'auteur du Walstein français
a été obligé de fondre dans sa pièce l'ex-
position qui se fait d'une manière si originale
par le prologue du camp. La dignité des
premières scènes s'accorde parfaitement avec
le ton imposant d'une tragédie française ;
mais il y a un genre de mouvement dans
l'irrégularité allemande auquel on ne peut
jamais suppléer.
On a reproché aussi à l'auteur français le
double intérêt qu'inspirent l'amour d'Alfred
(Piccolomini) pourThéela, et la conspiration
de Walstein. En France on veut qu'une
pièce soit toute d'amour ou toute de poli-
tique, on n'aime pas le mélange des sujets;
et depuis quel (pic temps, sur-tout quand il
s'agit des affaires d'état, on ne peut con-
cevoir comment il restèrent dans l'ame place
pour une autre pensée; Néanmoins le grand
tableau de la conspiration de Walstein n'est
complet que par les malheurs mêmes qui en
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 59
résultent pour sa famille; il importe de nous
rappeler combien les événements publics peu-
vent déchirer les affections privées; et cette
manière de présenter la politique comme un
monde à part dont les sentiments sont bannis,
est immorale, dure et sans effet dramatique.
Une circonstance de détail a été blâmée
dans la pièce française. Personne n'a nié
que les adieux d'Alfred (Max. Piccolomini)
en quittant Walstein et Thécla ne fussent de
la plus grande beauté; mais on s'est scanda-
lisé de ce qu'on faisoit entendre à cette occa-
sion de la musique dans une tragédie: il est
assurément très facile de la supprimer, mais
pourquoi donc se refuser à l'effet quelle pro-
duit? Lorsqu'on entend cette musique mili-
taire qui appelle au combat, le spectateur
partage l'émotion qu'elle doit causer aux
amants menacés de ne plus se revoir: la mu-
sique fait ressortir la situation; un art nou-
veau redouble l'impression qu'un autre art a
préparé; les sons et les paroles ébranlent tour
à tour notre imagination et notre cœur.
Deux scènes aussi tout-à-fait nouvelles sur
notre théâtre ont excité l'étonnement des
lecteurs français: lorsqu'Alfred (Max.) s'est
fait tuer, Thécla demande à l'officier saxon
60 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
qui en apporte la nouvelle tous les détails de
cette horrible mort; et quand elle a rassasie
son ame de douleur, elle annonce la résolu-
tion qu'elle a prise d'aller vivre et mourir
près du tombeau de son amant. Chaque
expression, chaque mot, dans ces deux
scènes, est d'une sensibilité profonde; mais
on a prétendu que l'intérêt dramatique ne
peut plus exister quand il n'y a plus d'in-
certitude. En France, on se hâte en tout
genre d'en finir avec l'irréparable. Les Alle-
mands, au contraire, sont plus curieux de ce
que les personnages éprouvent que de ce qui
leur arrive; ils ne craignent point de s'ar-
rêter sur une situation terminée comme évé-
nement, mais qui subsiste encore comme
souffrance. Il faut plus de poésie, plus de
sensibilité, plus de justesse dans les expres-
sions, pour émouvoir dans le repos de l'ac-
tion, que lorsqu'elle excite une anxiété tou-
jours croissante: on remarque à peine les
paroles quand les faits nous tiennent en sus-
pens; mais lorsque tout se tait, excepte la
douleur, quand il n'y a plus de changement
au dehors, et que l'intérêt s'attache seule-
ment à ce qui se passe dans lame, une nuance
d'affectation, un mot hors de place frap*
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 6l
peroit comme un son faux dans un air simple
et mélancolique. Rien n'échappe alors par le
bruit, et tout s'adresse directement au cœur.
Enfin la critique la plus universellement
répétée contre le Walstein français, c'est que
le caractère de Walstein lui-même est super-
stitieux, incertain, irrésolu, et ne s'accorde
pas avec le modèle héroïque admis pour ce
genre de rôle. Les Français se privent d'une
source infinie d'effets et d'émotions en rédui-
sant les caractères tragiques, comme les
notes de musique ou les couleurs du prisme,
à quelques traits saillants, toujours les mêmes;
chaque personnage doit se conformer à l'un
des principaux types reconnus.- On. diroit
que chez nous la logique est le fondement
des arts, et cette nature ondoyante dont parle
Montaigne est bannie de nos tragédies; on
n'y admet que des sentiments tout bons ou
tout mauvais, et cependant il ny a rien qui
jne soit mélangé dans lame humaine.
On raisonne en France sur un personnage
tragique comme sur un ministre d'état, et
Ton se plaint de ce qu'il fait ou de ce qu'il
ne fait pas, comme si l'on tenoit une gazette
à la main pour le juger. Les inconséquences
des passions sont permises sur le théâtre
62 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
français, mais non pas les inconséquences
des caractères. La passion étant connue
plus ou moins de tous les cœurs, on s'attend à
ses égarements, et Ton peut en quelque sorte
fixer d'avance ses contradictions mêmes;
mais le caractère a toujours quelque chose
d'inattendu qu'on ne peut renfermer dans au-
cune règle. Tantôt il se dirige vers son but,
tantôt il s'en éloigne. Quand on a dit d'un
personnage en France: — il ne sait pas ce
qu'il veut, — on ne s'y intéresse plus; tandis
que c'est précisément l'homme qui ne sait
pas ce qu'il veut dans lequel la nature se
montre avec une force et une indépendance
vraiment tragiques.
Les personnages de Shakespear font éprou-
ver plusieurs fois dans la même pièce des im-
pressions tout-à-fait différentes aux specta-
teurs. Richard II, dans les trois premiers
actes de la tragédie de ce nom, iuspire de
l'aversion et du mépris ; mais quand le mal-
heur l'atteint, quand on le force à céder son
trône à son ennemi, au milieu du parlement,
sa situation et son courage arrachent des
larmes. On aime cette noblesse royale qui
reparoît dans l'adversité, et la couronne
semble planer encore sur la tête de celui
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 63
qu'on en dépouille. Il suffît à Shakespear
de quelques paroles pour disposer de l'ame
des auditeurs et les faire passer de la haine
à la pitié. Les diversités sans nombre du
cœur humain renouvellent sans cesse la
source où le talent peut puiser.
Dans la réaïité, pourra-t-on dire, les
hommes sont inconséquents et bizarres, et
souvent les plus belles qualités se mêlent à
de misérables défauts ; mais de tels carac-
tères ne conviennent pas au théâtre; l'art
dramatique exigeant la rapidité de l'action,
Ton ne peut dans ce cadre peindre les
hommes que par des traits forts et des cir-
constances frappantes. Mais s'ensuit-il ce-
pendant qu'il faille se borner à ces person-
nages tranchés dans le mal et dans le bien,
qui sont comme les éléments invariables de
la plupart de nos tragédies ? Quelle influ-
ence le théâtre pourvoit-il exercer sur la mo-
ralité des spectateurs, si l'on ne leur faisoit
voir qu'une nature de convention ? Il est
vrai que sur ce terrain factice la vertu tri-
omphe toujours, et le vice est toujours puni ;
mais comment cela s'appliqueroit-il jamais
à ce qui se passe dans la vie, puisque les
hommes qu'on montre sur la scène ne sont
pas les hommes tels qu'ils sont ?
64 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Il seroit curieux de voir représenter la
pièce de Walstein sur notre théâtre; et si
Fauteur français ne s'étoit pas aussi rigou-
reusement asservi à la régularité française, ce
seroit plus curieux encore: mais, pour bien
juger des innovations, il faudroit porter dans
les arts une jeunesse d'ame qui cherchât des
plaisirs nouveaux. S'en tenir aux chefs-
d'œuvre anciens est un excellent régime
pour le goût, mais non pour le talent : il
faut des impressions inattendues pour l'ex-
citer; les ouvrages que nous savons par
cœur dès l'enfance se changent en habitudes,
et n'ébranlent plus fortement notre imagi-
nation.
Marie Stuart est, ce me semble, de toutes
les tragédies allemandes la plus pathétique
et la mieux conçue. Le sort de cette reine,
qui commença sa vie partant de prospérités,
qui perdit son bonheur par tant de fautes,
et que dix-neuf ans de prison conduisirent à
lechafaud, cause autant de terreur et de
pitié qu'Œdipe, Oreste ou Niobé; mais la
beauté même de cette histoire si favorable
au génie écraserait la médiocrité.
La scène s'ouvre dans le château de Fo-
theringay, où Marie Stuart est renfermée.
Dix-neuf ans de prison se sont déjà passés, et
WALSTEIN, ET MARIE STUART. ûb
le tribunal institué par Elizabeth est au mo-
ment de prononcer sur le sort de l'infortunée
reine d'Ecosse» La nourrice de Marie se
plaint au commandant de la forteresse des
traitements qu'il fait endurer à sa prison-
nière. Le commandant, vivement attaché
à la reine Elizabeth, parle de Marie avec
une sévérité cruelle : on voit que c'est un
honnête homme, mais qui juge Marie comme
ses ennemis Font jugée : il annonce sa mort
prochaine, et cette mort lui paroît juste,
parcequ'il croit qu'elle a conspiré contre
Elizabeth.
J'ai déjà eu l'occasion de parler, à propos
de Walstein, du grand avantage des exposi-
tions en mouvement. On a essayé tes pro-
logues, les chœurs, les confidents, tous les
moyens possibles pour expliquer sans en-
nuyer; et il me semble que le mieux c'est
d'entrer d'abord dans l'action, et de faire
connoître le principal personnage par l'effet
qu'il produit sur ceux qui ^environnent.
C'est apprendre au spectateur de quel point
de vue il doit regarder ce qui va se passer
devant lui; c'est le lui apprendre sans le lui
dire : car un seul mot qui paroît prononcé
pour le public dans une pièce de théâtre en
tome u. . F
66 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
détruit l'illusion. Quand Marie Stuart ar-
rive, on est déjà curieux et ému ; on la con-
noît, non par un portrait, mais par son in-
fluence sur ses amis et sur ses ennemis. Ce
n'est plus un récit qu'on écoute, c'est un
événement dont on est devenu contempo-
rain.
Le caractère de Marie Stuart est admi-
rablement bien soutenu, et ne cesse point
d'intéresser pendant toute la pièce. Foible,
passionnée, orgueilleuse de sa figure, et re-
pentante de sa vie, on l'aime et on la blâme.
Ses remords et ses fautes font pitié. De
toutes parts on aperçoit l'empire de son ad-
mirable beauté si renommée dans son temps.
Un homme qui veut la sauver ose lui avouer
qu'il ne se dévoue pour elle que par enthou-
siasme pour ses charmes. Elizabeth en est
jalouse; enfin l'amant d'Elizabeth, Leicester,
est devenu amoureux de Marie, et lui a pro-
mis en secret son appui. L'attrait et l'envie
que fait naître la grâce enchanteresse de
l'infortunée rendent sa mort mille fois plu*
touchante.
Elle aime Leicester. Cette femme mal-
heureuse éprouve encore le sentiment qui a
déjà plus d'une fois répandu tant d'amer-
WALSTÊIN, ET MARIE STUART. 67
tûmes sur son sort. Sa beauté, presque sur-
naturelle, semble la cause et l'excuse de
cette ivresse habituelle du cœur, fatalité de
sa vie.
Le caractère d'Elizabeth excite l'attention
d'une manière bien différente; c'est une pein-
ture toute nouvelle que celle d'une femme
tyran. Les petitesses des femmes en général,
leur vanité, leur désir de plaire, tout ce qui
leur vient de l'esclavage enfin, sert au de-
spotisme dans Elizabeth; et la dissimulation
qui naît de la foiblesse est l'un des instru-
ments de son pouvoir absolu. Sans doute
tous les tyrans sont dissimulés. Il faut
tromper les hommes pour les asservir; on
leur doit au moins dans ce cas la politesse
du mensonge. Mais ce qui caractérise Eli-
zabeth c'est le désir de plaire uni à la volonté
la plus despotique, et tout ce qu'il y a de
plus fin dans l'amour-propre d'une femme
manifesté par les actes les plus violents de
l'autorité souveraine. Les courtisans aussi
ont avec une reine un genre de bassesse qui
tient de la galanterie. Ils veulent se per-
suader qu'ils l'aiment pour lui obéir plus
noblement, et cacher la crainte servile d'un
sujet sous le servage d'un chevalier.
r2
69 Xk LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Elizabeth étoit une femme d'un grand gé-
nie, l'éclat de son règne en fait foi : toutefois
dans une tragédie, où la mort de Marie est
représentée, on ne peut voir Elizabeth que
comme la rivale qui fait assassiner sa prison-
nière; et le crime qu'elle commet est trop
atroce pour ne pas effacer tout le bien qu'on
pourroit dire de son génie politique. Ce
seroit peut-être une perfection de plus dans
Schiller que d'avoir eu l'art de rendre Eliza-
beth moins odieuse, sans diminuer l'intérêt
pour Marie Stuart : car il y a plus de vrai
talent dans les contrastes nuancés que dans
les oppositions extrêmes, et la figure princi-
pale elle-même gagne à ce qu'aucun des
personnages du tableau dramatique ne lui
soit sacrifié.
Leicester conjure Elizabeth de voir Marie;
il lui propose de s'arrêter au milieu d'une
chasse dans le jardin du château de Fothe-
ringay, et de permettre à Marie de s'y pro-
mener. Elizabeth y consent, et le troisième
acte commence par la joie touchante de
Marie, en respirant l'air libre après dix-neuf
ans de prison : tous les dangers qu'elle court
ont disparu à ses yeux ; en vain sa nourrice
cherche à les lui rappeler pour modérer ses
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 69
transports, Marie a tout oublie en retrouvant
le soleil et la nature. Elle ressent le bonheur
de l'enfance à l'aspect, nouveau pour elle,
des fleurs, des arbres, des oiseaux ; et l'in-
effable impression de ces merveilles exté-
rieures, quand on en a été long-temps séparé,
se peint dans l'émotion enivrante de l'infor-
tunée prisonnière.
Le souvenir de la France vient la charmer.
Elle charge les nuages que le vent du nord
semble pousser vers cette heureuse patrie de
son choix ; elle les charge de porter à ses
amis ses regrets et ses désirs : " Allez," leur
dit-elle, " vous, mes seuls messagers, l'air
" libre vous appartient : vous n'êtes pas les
" sujets d'Elizabeth." — Elle aperçoit dans le
lointain un pêcheur qui conduit une frêle
barque, et déjà elle se flatte qu'il pourra la
sauver: tout lui semble espérance quand elle
a revu le ciel.
Elle ne sait point encore qu'on l'a laissé
sortir afin qu'Elizabeth pût la rencontrer;
elle entend la musique de la chasse, et les
plaisirs de sa jeunesse se retracent à son
imagination en l'écoutant. Elle voudroit
monter un cheval fougueux, parcourir avec
la rapidité de l'éclair les vallées et les mon-
70 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
tagnes; le sentiment du bonheur se réveille
en elle, sans nulle raison, sans nul motif,
mais parcequ'il faut que le cœur respire et
qu'il se ranime quelquefois tout à coup à
Tapproche des plus grands malheurs, comme
il y a presque toujours un moment de mieux
avant l'agonie.
On vient avertir Marie qu'Elizabeth va
venir. Elle avoit souhaité cette entrevue;
mais quand l'instant approche tout son être
en frémit. Leicester est avec Elizabeth :
ainsi, toutes les passions de Marie sont à la
fois excitées: elle se contient quelque temps;
mais Farrogante Elizabeth la provoque par
ses dédains; et ces deux reines ennemies
finissent par s'abandonner Fupe et Fautre à
la haine mutuelle qu'elles ressentent. Eli-
zabeth reproche à Marie ses fautes ; Marie
lui rappelle les soupçons de Henri VIII
contre sa mère, et ce que l'on a dit de sa
naissance illégitime : cette scène est singu-
lièrement belle, par cela même que la fu-
reur fait dépasser aux deux reines les bornes
de leur dignité naturelle. Elles ne sont plus
que deux femmes, deux rivales de figure,
bien plus que de puissance ; il n'y a plus de
souveraine, il n'y a plus de prisonnière; et
WALSTEIN, ET MARIE STUART. ?i
bien que Tune puisse envoyer l'autre à
1 echafaud, la plus belle des deux, celle qui
se sent la plus faite pour plaire, jouit encore
du plaisir d'humilier la toute-puissante Eli-
zabeth aux yeux de Leicester, aux yeux de
l'amant qui leur est si cher à toutes deux.
Ce qui ajoute singulièrement aussi à l'effet
de cette situation, c'est la crainte que l'on
éprouve pour Marie à chaque mot de ressen-
timent qui lui échappe; et lorsqu'elle s'aban-
donne à toute sa fureur, ses paroles inju-
rieuses, dont les suites seront irréparables,
font frémir, comme si Ton étoit déjà témoin
de sa mort.
Les émissaires du parti catholique veu-
lent assassiner Elizabeth à son retour à Lon-
dres. Talbot, le plus vertueux des amis de
la reine, désarme l'assassin qui vouloit la
poignarder, et le peuple demande à grands
cris la mort de Marie* C'est une scène ad-
mirable que celle où le chancelier Burleigh
presse Elizabeth de signer la sentence de
Marie, tandis que Talbot, qui vient de sau-
ver la vie de sa souveraine, se jette à ses
pieds pour la conjurer de faire grâce à son
ennemie.
" On vous répète," lui dit-il, " que le peuple
Ï2 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" demande sa mort, on croit vous plaire par
" cette feinte violence;, on croit vous déter-
" miner à ce que vous souhaitez; mais pro-
" noncez que vous voulez la sauver, et dans
" l'instant vous verrez la prétendue nécessité
" de sa mort s'évanouir : ce qu'on trouvoit
"juste passera pour injuste, et les mêmes
iÇ hommes qui l'accusent prendront haute-
" ment sa défense. Vous la craignez vivante :
" ah! craignez-la sur-tout quand elle ne sera
" plus. C'est alors qu'elle sera vraiment re-
"doutable; elle renaîtra de son tombeau,
" comme la déesse de la discorde, comme
"l'esprit de la vengeance, pour détourner
" de vous le cœur de vos sujets. Us ne ver-
" ront plus en elle l'ennemie de leur croyance,
" mais la petite-fille de leurs rois. Le peuple
** appelle avec fureur cette résolution san-
" glante ; mais il ne la jugera qu'après levè-
" ncment. Traversez alors les rues de Lon-
" dres, et vous y verrez régner le silence
" de la terreur; vous y verrez un autre
" peuple, une autre Angleterre: ce ne sc-
" ront plus ces transports de joie qui celé-
M broient la sainte équité dont votre tronc
11 étoit environné; mais la crainte, cette
sombre compagne de la tyrannie, ne vous
c.
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 7*
" quittera plus; les rues seront désertes à
" votre passage; vous aurez fait ce qu'il y a
" de plus fort, de plus redoutable. Quel
" homme sera sûr de sa propre vie, quand
" la tète royale de Marie n'aura point été
" respectée!"
La réponse d'Elizabeth à ce discours est
d'une adresse bien remarquable; un homme
dans une pareille situation auroit certaine-
ment employé le mensonge pour pallier Tin-
justice; mais Eîizabeth fait plus, elle veut
intéresser pour elle-même en se livrant à la
vengeance; elle voudroit presque obtenir lu
pitié, en commettant Faction la plus cruelle.
Elle a de la coquetterie sanguinaire, si Ton
peut s'exprimer ainsi, et le caractère de
femme se montre à travers celui de tyran.
M Ah, Talbot," s'écrie Elizabeth, " vous
" m'avez sauvée aujourd'hui, vous avez dé-
(i tourné de moi le poignard! pourquoi ne
" le laissiez-vous pas arriver jusqu'à mon
" cœur? le combat étoit fini; et délivrée de
" tous mes doutes, pure de toutes mes fautes,-
" je descendois dans mon paisible tombeau:
" croyez-moi, je suis fatiguée du trône et de
* la vie; si l'une des deux reines doit tom-
" ber pour que l'autre vive (et cela est ainsi,
74 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" j'en suis convaincue), pourquoi ne seroit-ce
" pas moi qui résignerois l'existence? Mon
" peuple peut choisir; je lui rends son pou-
H voir; Dieu m'est témoin que ce n'est pas
" pour moi, mais pour le bien seul de la
M nation que j'ai vécu. Espère-t-on de cette
u séduisante Stuart, de cette reine plus jeune,
" des jours plus heureux? alors je descends
" du trône, et je retourne dans la solitude de
" Woodstock où j'ai passé mon humble jeu-
" nesse, où, loin des vanités de ce monde,
" je trouvois ma grandeur en moi-même.
" Non, je ne suis pas faite pour être souve-
" raine, un maître doit être dur, et mon
" cœur est foible. J'ai bien gouverné cette
" île, tant qu'il ne s'agissoit que de faire
"des heureux: mais voici la tâche cruelle
" imposée par le devoir royal, et je me sens
" incapable de l'accomplir."
A ce mot Burleigh interrompt Elizabeth
et lui reproche tout ce dont elle veut être
blâmée, sa foiblesse, son indulgence, sa pitié :
il semble courageux, parcequ'il demande à
sa souveraine avec force ce qu'elle désire en
secret plus que lui-même. La flatterie brus-
que réussit en général mieux que la flatterie
obséquieuse, et c'est bien fait aux courtisans,
WALSTEIN, ET MARIE STUART. f5
quand ils le peuvent, de se donner l'air d'être
entraînés dans le moment où ils réfléchissent
le plus à ce qu'ils disent.
Elizabeth signe la sentence, et seule avec
le secrétaire de ses commandements, la ti-
midité de femme qui se mêle à la persé-
vérance du despotisme lui fait désirer que cet
homme subalterne prenne sur lui la respon-
sabilité de l'action qu'elle a commise: il
veut Tordre positif d'envoyer cette sentence,
elle le refuse, et lui répète qu'il doit faire
son devoir; elle laisse ce malheureux dans
une affreuse incertitude, dont le chancelier
Burleigh le tire, en lui arrachant le papier
qu'Elizabeth a laissé entre ses mains.
Leicester est très compromis par les amis
de la reine d'Ecosse; ils viennent lui de-
mander de les aider à la sauver. Il découvre
qu'il est accusé auprès d'Elizabeth, et prend
tout à coup l'affreux parti d'abandonner
Marie, et de révéler à la reine d'Angleterre
avec hardiesse et ruse une partie des secrets
qu'il doit à la confiance de sa malheureuse
amie. Malgré tous ces lâches sacrifices, il
ne rassure Elizabeth qu'à demi, et elle ex-
ige qu'il conduise lui-même Marie à l'écha-
faud, pour prouver qu'il ne l'aime pas. La
76 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
jalousie de femme se manifestant par Je
supplice qu'Élizabeth ordonne comme mo-
narque doit inspirer à Leicester une profonde
haine pour elle: la reine le fait trembler,
quand par les lois de la nature il devroit être
son maître; et ce contraste singulier produit
une situation très originale: mais rien n'égale
le cinquième acte. C'est à Weimar que j'as-
sistai à la représentation de Marie Stuart, et
je ne puis penser encore sans un profond at-
tendrissement à l'effet des dernières scènes.
On voit d'abord paroi tre les femmes de
Marie vêtues de noir, et dans une morne dou-
leur; sa vieille nourrice, la plus affligée de
toutes, porte ses diamants royaux; elle lui a
ordonné de les rassembler pour qu'elle pût
les distribuer à ses femmes. Le commandant
de la prison, suivi de plusieurs de ses valets,
vêtus de noir aussi comme lui, remplissent
le théâtre de deuil. Melvil, autrefois gen-
tilhomme de la cour de Marie, arrive de
Rome en cet instant. Anna, la nourrice de
la reine, le reçoit avec joie; elle lui peint le
Courage de Marie, qui, tout à coup résignée
à son sort, n'est plus occupée que de son
salut, et s'afflige seulement de ne pas pou-
voir obtenir un prêtre de sa religion pour
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 77
recevoir de lui l'absolution de ses fautes et
la communion sainte.
La nourrice raconte comment pendant
la nuit la reine et elle avoient entendu des
coups redoublés, et que toutes deux espé-
roient que c'étaient leurs amis qui venoient
pout les délivrer; mais qu'enfin elles avoient
su que ce bruit étoit celui que faisoient les
ouvriers en élevant Féchafaud dans la salle
au-dessous d'elles. Melvil demande com-
ment Marie a supporté cette terrible nou-
velle: Anna lui dit que l'épreuve la plus
dure pour elle a été d'apprendre la trahison
du comte Leicester, mais qu'après cette
douleur elle a repris le calme et la dignité
d'une reine.
Les femmes de Marie entrent et sortent
pour exécuter les ordres de leur maîtresse,
l'une d'elles apporte une coupe de vin que
Marie a demandé pour marcher d'un pas
plus ferme à l'échafaud. Une autre arrive
chancelante sur la scène, pareequ'à travers
la porte de la salle où l'exécution doit avoir
lieu, elle a vu les murs tendus de noir, Fécha-
faud, le bloc et la hache. L'effroi toujours
croissant du spectateur est déjàpresqu'à son
comble, quand Marie paroît dans toute la
fB LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
magnificence d'une parure royale, seule vê-
tue de blanc au milieu de sa suite en deuil,
un crucifix à la main, la couronne sur sa
tête, et déjà rayonnante du pardon céleste
que ses malheurs ont obtenu pour elle.
Marie console ses femmes dont les sanglots
lemeuvent vivement: " Pourquoi," leur dit-
elle, " vous affligez-vous de ce que mon
" cachot s'est ouvert? La mort, ce sévère
" ami, vient à moi et couvre de ses ailes
" noires les fautes de ma vie: le dernier
" arrêt du sort relève la créature accablée;
"je sens de nouveau le diadème sur mon
"front. Un juste orgueil est rentré dans
" mon ame purifiée."
Marie aperçoit Melvil, et se réjouit de le
voir dans ce moment solennel; elle l'interroge
sur ses parents de France, sur ses anciens
serviteurs, et le charge de ses derniers adieux
pour tout ce qui lui fut cher.
"Je bénis, "lui dit-elle," le roi très-chrétien
" mon beau-frère, et toute la royale famille
" de France; je bénis mon oncle le cardinal
"et Henri de Guise, mon noble cousin; je
" bénis aussi le Saint-Père, pour qu'il me
" bénisse à son tour, et le roi catholique
" qui s'est offert généreusement pour mon
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 79
" sauveur et vengeur. Ils retrouveront tous
" leur nom dans mon testament; et de quel-
" que foible valeur que soient les présents
" de mon amour, ils voudront bien ne pas
" les dédaigner."
Marie se retourne alors vers ses serviteurs,
et leur dit : " Je vous ai recommandé à mon
" royal frère de France; il aura soin de vous,
" il vous donnera une nouvelle patrie. Si
" ma dernière prière vous est sacrée, ne
" restez pas en Angleterre. Que le cœur
" orgueilleux de l'Anglais ne se repaisse pas
" du spectacle de votre malheur : que ceux
" qui m'ont servie ne soient pas dans la
" poussière. Jurez-moi par l'image du Christ
* que dès que je ne serai plus, vous quitterez
" pour jamais cette île funeste."
(Melvil le jure au nom de tous.)
La reine distribue ses diamants à ses
femmes, et rien n'est plus touchant que les
détails dans lesquels elle entre sur le carac-
tère de chacune d'elles, et les conseils qu'elle
leur donne pour leur sort futur. Elle se
montre sur-tout généreuse envers celle dont
le mari a été un traître, en accusant for-
mellement Marie elle-même auprès d'Eliza-
beth : elle veut consoler cette femme de ce
80 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.'
malheur, et lui prouver qu'elle n'en conserve
aucun ressentiment.
" Toi," dit-elle à sa nourrice, " toi, ma
" fidèle Anna, For et les diamants ne t'atti-
" rent point; mon souvenir est le don le plus
" précieux que je puisse te laisser. Prends ce
" mouchoir que j'ai brodé pour toi dans les
" heures de ma tristesse, et que mes larmes
" brûlantes ont inondé ; tu t'en serviras pour
" me bander les yeux quand il en sera temps,
"j'attends ce dernier service de toi. Venez
" toutes/' dit-elle, en tendant la main à ses
femmes, " venez toutes et recevez mon der-
"nier adieu: recevez-le, Marguerite, Alise,
u Rosamonde, et toi Gertrude, je sens sur
" ma main tes lèvres brûlantes. J'ai été
" bien haïe, mais aussi bien aimée ! Qu'un
" époux d'une ame noble rende heureuse ma
" Gertrude, car un cœur si sensible a besoin
M d'amour ! Berthe, tu as choisi la meilleure
" part, tu veux être la chaste épouse du
" ciel, hâte-toi d'accomplir ton vœu. Les
" biens de la terre sont trompeurs, la des-
" tinée de ta reine te l'apprend. C'en est
" assez, adieu pour toujours, adieu."
Marie reste seule avec Melvil, et c'est alors
que commence une scène dont l'effet est bien
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 81
grand, quoiqu'on puisse la blâmer à plusieurs
égards. La seule douleur qui reste à Marie
après avoir pourvu à tous les soins terrestres,
c'est de ne pouvoir obtenir un prêtre de sa
religion pour l'assister dans ses derniers mo-
ments. Melvil, après avoir reçu la con-
fidence de ses pieux regrets, lui apprend
qu'il a été à Rome, qu'il y a pris les ordres
ecclésiastiques pour acquérir le droit de
l'absoudre et de la consoler: il découvre sa
tête pour lui montrer la tonsure sacrée, et
sort de son sein une hostie que le pape lui-
même a bénie pour elle.
" Un bonheur céleste," s'écrie la reine,
" m'est donc encore préparé sur le seuil
" même de la mort. Le messager de Dieu
" descend vers moi, comme un immortel sur
'? des nuages d'azur: ainsi jadis l'apôtre fut
" délivré de ses liens. Et tandis que tous
" les appuis terrestres m'ont trompée, ni les
" verroux, ni les épées n'ont arrêté le secours
" divin. Vous, jadis mon serviteur, soyez
" maintenant le serviteur de Dieu et son
" saint interprète, et comme vos genoux se
" sont courbés devant moi, je me prosterne
" maintenant à vos pieds dans la poussière."
La belle, la royale Marie se jette aux ge-
TOME IT. G
S2 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
noux de Melvil, et son sujet revêtu de toute
la dignité de l'église l'y laisse et T'interroge.
(Il ne faut pas oublier que Melvil lui-
même croyoit Marie coupable du dernier
complot qui avoiteu lieu contre la vie d'Eli-
zabeth ; je dois dire aussi que la scène sui-
vante est faite seulement pour être lue, et
que, sur la plupart des théâtres de l'Alle-
magne, on supprime l'acte de la communion
quand la tragédie de Marie Stuart est re-
présentée.)
MELVIL.
" Au nom du Père, du Fils et du Saint-
" Esprit, Marie, reine, as-tu sondé ton cœur
" et jures-tu de confesser la vérité devant le-
* Dieu de vérité?
MARIE.
" Mon cœur va s'ouvrir sans mystère de-
" vant toi comme devant lui.
MELVIL.
" Dis-moi, de quel péché ta conscience
" t'accuse-t-elle depuis que tu as approché
" pour la dernière fois de la table sainte?
MARIE.
" Mon amc a été remplie d'une haine en-
14 vieuse, et des pensées de vengeance s agi-
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 83
" toient dans mon sein. Pécheresse, j'im-
" plorois le pardon de Dieu, et je ne pouvois
" pardonner à mon ennemie,
MELVIL.
u Te repens-tu de cette faute, et ta résolu-
" tion sincère est-elle de pardonner à tous
" avant que de quitter ce monde?
MARIE.
" Aussi vrai que j'espère la miséricorde
" de Dieu.
MELVIL.
" N'est-il point d'autre tort que tu doives
" te reprocher ?
MARIE.
" Ah ! ce n'est pas la haine seule qui m'a
rendue coupable, j'ai encore plus offensé
" le Dieu de bonté par un amour criminel :
ce cœur trop vain s'est laissé séduire par
" un homme sans foi, qui m'a trompée et
" abandonnée.
MELVIL.
* Te repens-tu de cette erreur, et ton cœur
" a-t-il quitté cette fragile idole pour se
" tourner vers son Dieu ?
MARIE.
"Ce fut le plus cruel de mes combats, mais
" enfin j'ai déchiré ce dernier lien terrestre.
g2
».
«£
i* LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
MELVIL.
<c De quelle autre faute te sens-tu cou-
"pable?
MARIE.
" Ah ! d'une faute sanglante depuis long-
" temps confessée. Mon ame frémit en ap*
" prochant du jugement solennel qui m'at-
" tend, et les portes du ciel semblent se
" couvrir de deuil à mes yeux. J'ai fait
" périr le roi mon époux quand je consentis
" à donner mon cœur et ma main au séduc-
" teur son meurtrier. Je me suis imposé
" toutes les expiations ordonnées par l'église;
" mais le ver rongeur du remords ne me
" laisse point de repos.
MELVIL.
" Ne te reste-t-il rien de plus au fond de
" l'ame, que tu doives confesser?
MARIE.
" Non, tu sais maintenant tout ce qui pèse
" sur mon cœur.
MELVIL.
" Songe à la présence du scrutateur des
" pensées, à l'anathème dont l'église menace
" une confession trompeuse: c'est un péché
" qui donne la mort éternelle, et que le Saint-
" Esprit a frappé de sa malédiction.
WALSTEIN, ET MARIE STUART. t.
MARIE.
" Puissé-je obtenir dans mon dernier com-
" bat la clémence divine, aussi vrai qu'en
" cet instant solennel je ne t'ai rien déguisé!
MELVIL.
" Comment ! tu caches à ton Dieu le crime
u pour la punition duquel les hommes te con-
" damnent: tu ne me parles point de la part
" que tu as eue dans la haute trahison des
" assassins d'Elizabeth; tu subis la mort
" terrestre pour cette action; veux-tu donc
" qu'elle entraîne aussi la perdition de ton
" ame ?
MARIE.
" Je suis prête à passer du temps à l'éter-
" nité : avant que l'aiguille de l'heure ait
" accompli son tour, je me présenterai de-
" vant le trône de mon juge; et, je le répète
" ici, ma confession est entière.
MELVIL.
" Examine-toi bien. Notre cœur est sou-
" vent pour nous-mêmes un confident trom-
peur: tu as peut-être évité avec adresse le
mot qui te rendoit coupable, quoique tu
partageasses la volonté du crime; mais
apprends qu'aucun art humain ne peut
86 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS. »
" faire illusion àFœii de feu qui regarde dans
" le fond de l'âme.
MARIE.
" J'ai prie tous les princes de se réunir
" pour m'affranchir de mes liens, mais jamais
"je n'ai menacé ni par mes projets, ni par
" mes actions, la vie de mon ennemie.
melvil.
" Quoi! ton secrétaire t'a faussement ac-
" cusée ?
MARIE.
" Que Dieu le juge ! Ce que j'ai dit est vrai.
MELVIL.
" Ainsi donc tu montes sur l'échafaud con-
" vaincue de ton innocence ?
MARIE.
" Dieu m'accorde d'expier par cette mort
*' ncn méritée le crime dont ma jeunesse fut
" coupable.
melvil (la bénissaiil).
" Que cela soit ainsi, et que ta mort serve
" à t'absoudre ! Tombe sur l'autel comme
*f une victime résignée. Le sang peut purifier
" ce que le sang avoit souillé : tu n'es plus
f* coupable maintenant que des fautes d'une
tf femme, et les foiblesses de l'humanité ne
" suivent point l'amc bienheureuse dans le
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 87
" ciel. Je t'annonce donc, en vertu de la
" puissance qui m'a été donnée de lier et de
" délier sur la terre, l'absolution de tes péchés,
" ainsi que tu as cru qu'il f arrive ! (Il lui pré-
" sente V hostie.) Prends ce corps, il a été
" sacrifié pour toi. (Il prend la coupe qui est
" sur la table, il la consacre avec une prière
" recueillie, et l'offre à la reine, qui semble hé-
" siter encore et ne pas oser l'accepter.) Prends
" la coupe remplie de ce sang qui a été ré-
" pandu pour toi. Prends-la, le pape t'ac-
" corde cette grâce au moment de ta mort.
" C'est le droit suprême des rois dont tu
" jouis (Marie reçoit la coupe) ; et comme tu
" es maintenant unie mystérieusement avec
" ton Dieu sur cette terre, ainsi revêtue d'un
" éclat angélique, tu le seras dans le séjour
" de béatitude, où il n'y aura plus ni faute,
" ni douleur. (J7 remet la coupe, entend du
" bruit.au dehors, recouvre sa tête, et va vers
" la porte; Marie reste à genoux plongée dans
" la méditation)
MELVIL.
" Il vous reste encore une rude épreuve à
" supporter, madame: vous sentez-vous assez
" de force pour triompher de tous les mouve-
" ments d'amertume et de haine ?
$8 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
marie {se relève).
" Je ne crains point de rechute, j'ai sa-
" crifié à Dieu ma haine et mon amour.
MELVIL.
" Ainsi préparez-vous à recevoir lord Lei-
" cester et le chancelier Burleigh : ils sont-la.
" (Leicester reste dans l ' êloignement , sans lever
" les yeux; Burleigh s avance entre la reine
" et lui.)
BURLEIGH.
"Je viens, lady Stuart, pour recevoir vos
" derniers ordres.
MARIE.
" Je vous en remercie, my lord.
BURLEIGH.
" C'est la volonté de la reine, qu'aucune
" demande équitable ne vous soit refusée.
MARIE.
" Mon testament indique mes derniers
" souhaits ; je l'ai déposé dans les mains du
" chevalier Paulet, j'espère qu'il sera fidèle-
u ment exécuté.
PAULET.
" Il le sera.
MARIE.
" Comme mon corps ne peut pas reposer
" en terre sainte, je demande qu'il soit ac-
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 89
v cordé à ce fidèle serviteur de porter mon
" cœur en France, auprès des miens. Hélas!
" il a toujours été là.
BURLEIGH.
" Ce sera fait. Ne voulez-vous plus rien?
MARIE,
" Portez mon salut de sœur à la reine d'An-
" gleterre, dites-lui que je lui pardonne ma
" mort du fond de mon ame. Je me repens
" d'avoir été trop vive hier dans mon entre-
" tien avec elle. Que Dieu la conserve et lui
" accorde un règne heureux ! (Dans ce mo-
" ment le shérif arrive, Anna et les femmes de
" Marie entrent avec lui.) Anna, calme-toi,
" le moment est venu, voilà le shérif qui doit
" me conduire à la mort. Tout est décidé.
" Adieu, adieu. (A Burleigh.) Je souhaite
" que ma fidèle nourrice m'accompagne sur
" réchafaud, mylord; accordez-moi ce bien-
" fait.
BURLEIGH.
" Je n'ai point de pouvoir à cet égard.
MARIE.
" Comment ! Ton pourroit me refuser
" cette prière si simple ! Qui donc me ren-
" droit les derniers services ? Ce ne peut
90 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS»
" être la volonté de ma sœur, qu'on blesse
" en ma personne le respect dû à une
" femme.
BURLEIGII.
" Aucune femme ne doit monter avec vous
" sur Téchafaud ; ses cris, sa douleur
MARIE.
" Elle ne fera pas entendre ses plaintes, je
cl suis garant de la force d'ame de mon Anna.
" Soyez bon, mylord, ne me séparez pas, en
" mourant, de ma fidèle nourrice. Elle m'a
" reçu dans ses bras sur le seuil de la vie,
" que sa douce main me conduise à la mort.
PAULET.
" 11 faut y consentir.
BURLEIGII.
" Soit.
MARIE,
" Il ne me reste plus rien à vous de-
" mander. (Elle prend le crucifix et le baise.)
" Mon Rédempteur, mon Sauveur, que tes
"bras me reçoivent! (Elle se retourne pour
" partir, et dans cet instant elle rencontre le
M comte de Leicestcr ; clic tremble, ses genoux
"fléchissent, et prête ù tomber^ le comte Lci-
44 cesler la soutient ; puis il détourne lu tetc*
y
WALSTEIN, ET MARIE STUART. 91
" et ne peut soutenir sa mie.) Vous me tenez
" parole, comte Leicester, vous m'aviez pro-
" mis votre appui pour sortir de ce cachot,
" et vous me l'offrez maintenant. {Le comie
" Leicester semble anéanti; elle continue avec
" un accent plein de douceur.) Oui, Lei-
V cester, et ce n'est pas seulement la liberté
" que je voulois vous devoir, mais une li-
66 berté qui me devînt plus chère en la tenant
" de vous; maintenant que je suis sur la
" route de la terre au ciel, et que je vais de-
" venir un esprit bienheureux, affranchi des
" affections terrestres, j'ose vous avouer sans
" rougir la foiblesse dont j'ai triomphé.
" Adieu, et si vous le pouvez, vivez heureux.
" Vous avez voulu plaire à deux reines, et
" vous avez trahi le cœur aimant pour obte-
" nir le cœur orgueilleux. Prosternaz-vous
" aux pieds d'Elizabeth, et puisse votre ré-
" compense ne pas devenir votre punition!
" Adieu, je n'ai plus de lien avec la terre." —
Leicester reste seul après le départ de
Marie, le sentiment de désespoir et de honte
qui l'accable peut à peine s'exprimer; il en-
tend, il écoute ce qui se passe dans la salle
de l'exécution, et quand elle est ^accomplie
il tombe sans connoissance. On apprend
92 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
ensuite qu'il est parti pour la France, et la
douleur qu'Elizabeth éprouve, en perdant
celui qu'elle aime, commence la punition de
son crime.
Je ferai quelques observations sur cette
imparfaite analyse d'une pièce, dans laquelle
le charme des vers ajoute beaucoup à tous
les autres genres de mérite. Je ne sais si
Ton se perruettroit en France de faire un
acte tout entier sur une situation décidée ;
mais ce repos de douleur, qui naît de la pri-
vation même de l'espérance, produit les
émotions les plus vraies et les plus pro-
fondes. Ce repos solennel permet au spec-
tateur, comme à la victime, de descendre
en lui-même, et d'y sentir tout ce que révèle
le malheur.
La scène de la confession, et sur-tout de
la communion, seroit avec raison tout-à-fait
condamnée ; mais ce n'est certes pas comme
manquant d'effet qu'on pourroit la blâmer :
le pathétique qui se fonde sur la religion na-
tionale touche de si près le cœur, que rien
ne sauroit émouvoir d'avantage. Le pays le
plus catholique, l'Espagne, et son poète le
plus religieux, Caldéron, qui étoit lui-même
entré dans l'état ecclésiastique, ont admis
WALSTKIN, ET MARIE STUART. 93
sur le théâtre les sujets et les cérémonies du
christianisme.
Il me semble que, sans manquer au re-
spect qu'on doit à la religion chrétienne, ou
pourroit se permettre de la faire entrer dans
la poésie et les beaux-arts, dans tout ce qui
élève Famé et embellit la vie. L'en exclure,
c'est imiter ces enfants qui croient ne pou-
voir rien faire que de grave et de triste dans
la maison de leur père. Il y a de la religion
dans tout ce qui nous cause une émotion
désintéressée, la poésie, l'amour, la nature et
la Divinité se réunissent dans notre cœur,
quelques efforts qu'on fasse pour les séparer;
et si l'on interdit au génie de faire. résonner
toutes ces cordes à la fois, l'harmonie com-
plète de l'ame ne se fera jamais sentir.
Cette reine Marie, que la France a vue si
brillante, et l'Angleterre si malheureuse, a été
l'objet de mille poésies diverses qui célèbrent
ses charmes et son infortune. L'histoire l'a
peinte comme assez légère; Schiller a donné
plus de sérieux à son caractère, et le moment
dans lequel il la représente motive bien ce
changement. Vingt années de prison, et
même vingt années de vie, de quelque ma-
nière qu'elles se soient passées, sont presque
toujours une sévère leçon.
9* LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Les adieux de Marie au comte Leicester
me paroissent Tune des plus belles situations
qui soit au théâtre. Il y a quelque douceur
pour Marie dans cet instant. Elle a pitié de
Leicester, tout coupable qu'il est : elle sent
quel souvenir elle lui laisse, et cette ven-
geance du cœur est permise. Enfin, au mo-
ment de mourir, et de mourir parcequ'il n'a
pas voulu la sauver, elle lui dit encore qu'elle
l'aime ; et si quelque chose peut consoler de
la séparation terrible à laquelle la mort nous
condamne, c'est la solennité qu'elle donne à
nos dernières paroles : aucun but, aucun
espoir ne s'y mêle, et la vérité la plus pure
sort de notre sein avec la vie.
JEANNE D'ARC. 95
CHAPITRE XIX.
Jeanne d'Arc* et la Fiancée de Messine,
Schiller, dans une pièce de vers pleine de
charmes, reproche aux Français de n'avoir
pas montré de la reconnoissance pour Jeanne
d'Arc. L'une des plus belles époques de l'his-
toire, celle où la France et son roi Charles
VII furent délivrés du joug des étrangers,
n'a point encore été célébrée par un écrivain
digne d'effacer le souvenir du poëmede Vol-
taire ; et c'est un étranger qui a tâché de ré-
tablir la gloire d'une héroïne française, d'une
héroïne dont le sort malheureux intéresseroit
pour elle, quand ses exploits n'exciteroient
pas un juste enthousiasme. Shakespear devoit
juger Jeanne d'Arc avec partialité, puisqu'il
étoit Anglais, et néanmoins il la représente,
96 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
dans sa pièce historique de Henri VI, comme
une femme inspirée d'abord par le ciel, et cor-
rompue ensuite par le démon de l'ambition.
Ainsi les Français seuls ont laissé déshonorer
sa mémoire : c'est un grand tort de notre
nation que de ne'pas résister à la moquerie
quand elle lui est présentée sous des formes
piquantes. Cependant il y a tant de place
dans ce monde, et pour le sérieux et pour la
gaieté, qu'on pourroit se faire une loi de
ne pas déjouer ce qui est digne de respect
sans se priver pour cela de la liberté de la
plaisanterie.
Le sujet de Jeanne d'Arc étant tout à la
fois historique et merveilleux, Schiller a en-
tremêlé sa pièce de morceaux lyriques, et ce
mélange produit un très bel effet, même à
la représentation. Nous n'avons guère en
français que le monologue de Polyeuctc ou
les chœurs d'Athalie et d'Estherqui puissent
nous en donner l'idée. La poésie dramatique
est inséparable de la situation qu'elle doit
peindre; c'est le récit en action, c'est le dé-
bat de l'homme avec le sort. La poésie lyri-
que convient presque toujours aux sujets re-
ligieux ; elle élève l'âme vers le ciel, elle ex-
prime je ne sais quelle résignation sublime
JEANNE D'ARC. 97
qui nous saisit souvent au milieu des pas-
sions les plus agitées, et nous délivre de nos
inquiétudes personnelles pour nous faire
goûter un instant la paix divine.
Sans doute, il faut prendre garde que la
marche progressive de l'intérêt ne puisse en
souffrir; mais le but de Fart dramatique n'est
pas uniquement de nous apprendre si le héros
est tué, ou s'il se marie : le principal objet
des événements représentés c'est de servir à
développer les sentiments et les caractères.
Le poète a donc raison de suspendre quel-
quefois l'action théâtrale, pour faire entendre
la musique céleste de l'ame. On peut se re-
cueillir dans l'art comme dans la vie, et
planer un moment au-dessus de tout ce qui
se passe en nous-mêmes et autour de nous.
L'époque historique dans laquelle Jeanne
d'Arc a vécu est particulièrement propre à
faire ressortir le caractère français dans toute
sa beauté, lorsqu'une foi inaltérable, un re-
spect sans bornes pour les femmes, une géné-
rosité presque imprudente à la guerre, signa-
loient cette nation en Europe.
Il faut se représenter une jeune fille de
seize ans, d'une taille majestueuse, mais
avec des traits encore enfantins, un extérieur
TOME II. H
98 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
délicat et n'ayant d'autre force que celle qui
lui vient d'en-haut : inspirée par la religion,
poète dans ses actions, poëte aussi dans ses
paroles, quand l'esprit divin ranime ; mon-
trant dans ses discours tantôt un génie ad-
mirable, tantôt l'ignorance absolue de tout
ce que le ciel ne lui a pas révélé. C'est ainsi
que Schiller a conçu le rôle de Jeanne d'Arc.
Il la fait voir d'abord à Vaucouleurs dans
l'habitation rustique de son père, entendant
parler des revers de la France et s'enflam-
inant à ce récit. Son vieux père blâme sa
tristesse, sa rêverie, son enthousiasme. Il ne
pénètre pas le secret de l'extraordinaire, et
croit qu'il y a du mal dans tout ce qu'il n'a
pas l'habitude de voir. Un paysan apporte un
casque qu'une Bohémienne lui a remis d'une
façon toute mystérieuse. Jeanne d'Arc s'en
saisit, elle le place sur sa tête, et sa famille
elle-même est étonnée de l'expression de ses
regards.
Elle prophétise le triomphe de la France
et la défaite de ses ennemis. Un paysan,
esprit fort, lui dit qu'il n'y a plus de miracle
dans ce monde. " Il y en aura encore un,"
s'écrie-t-elle ; "une blanche colombe va
" paroître, et avec la hardiesse d'un aigle elle
JEANNE D'ARC. M
" combattra les vautours qui déchirent la
" patrie. Il sera renversé cet orgueilleux
" duc de Bourgogne, traître à la France,
" ceTalbot aux cent bras, le fléau du ciel, ce
" Salisbury blasphémateur, toutes ces hordes
" insulaires seront dispersées comme un trou-
" peau de brebis. Le Seigneur, le dieu des
" combats, sera toujours avec la colombe.
" Il daignera choisir une créature trem-
" blante, et triomphera par une foible fille,
" car il est le Tout-Puissant."
Les sœurs de Jeanne d'Arc s'éloignent, et
son père lui commande de s'occuper de ses
travaux champêtres, et de rester étrangère à
tous ces grands événements dont les pauvres
bergers ne doivent pas se mêler. Il sort,
Jeanne d'Arc reste seule ; et, prête à quitter
pour jamais le séjour de son enfance, un sen-
timent de regret la saisit.
" Adieu," dit-elle, " vous, contrées qui me
" fûtes si chères ; vous, montagnes ; vous,
"tranquilles et fidèles vallées, adieu ! Jeanne
" d'Arc ne viendra plus parcourir vos riantes
" prairies. Vous, fleurs que j'ai plantées,
" prospérez loin de moi. Je vous quitte,
" grotte sombre, fontaines rafraîchissantes.
" Echo, toi, la voix pure de la vallée, qui
h 2
.
( BiBU
]j06 la LITTÉRATURE et les arts.
" répondois à mes chants, jamais ces lieux
" ne me reverront. Vous, l'asile de toutes
K mes innocentes joies, je vous laisse pour
m toujours : que mes agneaux se dispersent
" dans les bruyères, un autre troupeau me
" réclame, Fesprit saint m'appelle à la san-
* glante carrière du péril.
" Ce n'est point un désir vaniteux ni ter-
M restre qui m'attire, c'est la voix de celui
*c qui s'est montré à Moyse dans le buisson
*' ardent du mont Horeb, et lui a commandé
" de résister à Pharaon. C'est lui qui, tou-
jours favorable ajjx bergers, appela le
* jeune David pour combattre le géant. Il
" m'a dit aussi : — Pars et rends témoignage
" à mon nom sur la terre. Tes membres
* doivent être renfermés dans le rude airain.
* Le fer doit couvrir ton sein délicat. Au-
* cun homme ne doit faire éprouver à ton
* cœur les flammes de l'amour. La cou-
«' ronne de l'hyménée n'ornera jamais ta che-
«' velure. Aucun enfant chéri ne reposer^
" sur ton sein ; mais parmi toutes les femmes
t* de la terre tu recevras seule en partage les
" lauriers des combats. Quand les plu9
" courageux se lassent, quand l'heure fatale
"• de la. France semble approcher* c'est toi
•JEANNE D'ARC M&j
* qui porteras mon oriflamme : et tu abat-
u tras les orgueilleux conquérants commç
M les épis tombent au jour de la moisson.
* Tes exploits changeront la roue de la for-
" tune, tu vas apporter le salut aux héros cIq
** la France, et dans Reims délivrée placer
a la couronne sur la tête de ton roi. —
" C'est ainsi que le ciel s'est fait entendre
" à moi. Il m'a envoyé ce casque comme
* un signe de sa volonté. La trempe mira~
" culeuse de ce fer me communique sa force,
" et l'ardeur des anges guerriers m'enflamme;
" je vais me précipiter dans le tourbillon des
" combats, il m'entraîne avec l'impétuosité
" de Forage. J'entends la voix des héros
" qui m'appelle ; le cheval belliqueux frappe
" la terre, et la trompette résonne."
Cette première scène est un prologue, mais
elle est inséparable de la pièce; il falloit
mettre en action l'instant où Jeanne d'Arc
prend sa résolution solennelle ; se contenter
d'en faire un récit ce seroit ôter le mouve-
ment et l'impulsion qui transportent le spec-
tateur dans la disposition qu'exigent les
merveilles auxquelles il doit croire.
La pièce de Jeanne d'Arc marche toujours,
d'après l'histoire, jusqu'au couronnement à
J02 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Reims. Le caractère d'Agnès Sorel est peint
avec élévation et délicatesse, il fait ressortir
la pureté de Jeanne d'Arc ; car toutes les
qualités de ce monde disparoissent à côté des
vertus vraiment religieuses. 11 y a un troi-
sième caractère de femme qu'on feroit bien
de supprimer en entier, c'est celui d'Isabeau
de Bavière; il est grossier, et le contraste
est beaucoup trop fort pour produire de
l'effet. Il faut opposer Jeanne d'Arc à
Agnès Sorel, l'amour divin à l'amour ter-
restre ; mais la haine et la perversité, dans
une femme, sont au-dessous de l'art; il se
dégrade en les peignant.
Shakespear a donné l'idée de la scène dans
laquelle Jeanne d'Arc ramène le duc de
Bourgogne à la fidélité qu'il doit à son roi;
mais Schiller Ta exécutée d'une façon ad-
mirable. La vierge d'Orléans veut réveiller
dans l'ame du duc cet attachement à la
IVance, qui étoit si puissant alors dans tous
les généreux habitants de cette belle contrée.
" Que prétends-tu?" lui dit-elle: "quel
" est donc l'ennemi que cherche ton regard
" meurtrier? Ce prince que tu veux attaquer
' est comme toi de la race royale; tu fus son
" compagnon d'armes. Son pays est le tien:
JEANNE D'ARC. 10*
y moi-même ne suis-je pas vine fille de ta
" patrie ? Nous tous que tu veux anéantir,
" ne sommes-nous pas tes amis ? Nos bras
" sont prêts à s'ouvrir pour te recevoir, nos
" genoux à se plier humblement devant toi.
" Notre épée est sans pointe contre ton cœur ;
" ton aspect nous intimide, et sous un casque
" ennemi nous respectons encore dans tes
" traits la ressemblance avec nos rois/'
Le duc de Bourgogne repousse les prières
de Jeanne d'Arc, dont il craint la séduction
surnaturelle.
" Ce n'est point," lui dit-elle, " ce n est
" point la nécessité qui me courbe à tes pieds;
"je n'y viens point comme une suppliante.
" Regarde autour de toi. Le camp des An-
" glais est en cendre, et vos morts couvrent
" le champ de bataille ; tu entends de toutes
" parts les trompettes guerrières des Français:
" Dieu a décidé, la victoire est à nous. Nous
" voulons partager avec notre ami les lau-
" riers que nous avons conquis. Oh ! viens
" avec nous, noble transfuge ; viens, c'est
" avec nous que tu trouveras la justice et la
M victoire: moi, l'envoyée de Dieu, je tends
" vers toi ma main de sœur. Je veux en te
" sauvant t'attirer de notre côté. Le ciel est
104 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" pour la France. Des anges que tu ne vois
" pas combattent pour notre roi. Us sont
" tous parés de lis. L'étendard de notre noble
" cause est blanc aussi comme le lis, et la
" Vierge pure est son chaste symbole/'
LE DUC DE BOURGOGNE.
" Les mots trompeurs du mensonge sont
" pleins d'artifices. Mais le langage de cette
" femme est simple comme celui d'un enfant,
" et si le mauvais génie l'inspire il sait lui
u souffler les paroles de l'innocence : non, je
" ne veux plus l'entendre. Aux armes, je
" me défendrai mieux en la combattant
" qu'en l'écoutant."
JEANNE.
" Tu m'accuses de maçie : tu crois voir en
" moi les artifices de l'enfer ! fonder Ja paix,
* réconcilier les haines, est-ce donc là l'œuvre
" de l'enfer ? La concorde viendroit-elle du
" séjour des damnés ? Qu'y a-t-il d'innocent,
" de sacré, d'humainement bon, si ce n'est de
" se dévouer pour sa patrie ? Depuis quand
" la nature est-elle si fort en combat avec
" elle-même, que le ciel abandonne la bonne
" cause et que le démon la défende ? Si ce
" que je te dis est vrai, dans quelle source
JEANNE D'ARC. 101
" l'ai-je puisé? Qui fut la compagne de ma
" vie pastorale, qui donc instruisit la simple
" fille d'un berger dans les choses royales?
" Jamais je ne m'étois présentée devant les
" souverains, l'art de la parole m'est étranger,
" mais à présent que j'ai besoin de t'émou-
" voir, une pénétration profonde m'éclaire;
"je m'élève aux pensées les plus hautes; la
" destinée des empires et des rois apparoît
" lumineuse à mes regards, et, à peine sortie
" de l'enfance, je puis diriger la foudre du
" ciel contre ton cœur."
A ces mots le duc de Bourgogne est ému,
troublé. Jeanne d'Arc s'en aperçoit, et s'é-
crie : "Il a pleuré, il est vaincu; il est à
" nous." Les Français inclinent devant lui
leurs épées et leurs drapeaux. Charles VII
paroît, et le duc de Bourgogne se précipite
à ses pieds.
Je regrette pour nous que ce ne soit pas
un Français qui ait conçu cette scène; mais
que de génie et sur-tout que de naturel ne
faut-il pas pour s'identifier ainsi avec tout
ce qu'il y a de beau et de vrai dans tous les
pays et dans tous les siècles !
Talbot, que Schiller représente comme un
guerrier athée, intrépide contre le ciel même,
103 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
méprisant la mort, bien qu'il la trouve hor-
rible, Talbot, blessé par Jeanne d'x\rc, meurt
sur le théâtre en blasphémant. Peut-être
eût-il mieux valu suivre la tradition, qui dit
que Jeanne d'Arc n'avoit jamais versé le
sang humain, et triomphoit sans tuer. Un
critique, d'un goût pur et sévère, a reproché
aussi à Schiller d'avoir montré Jeanne d'Arc
sensible à l'amour, au lieu de la faire mourir
martyre sans qu'aucun sentiment l'eût jamais
distraite de sa mission divine: c'est ainsi
qu'il auroit fallu la peindre dans un poème;
mais je ne sais si une ame tout-à-fait sain
ne produiroit pas dans une pièce de théâtre
le même effet que des êtres merveilleux ou
allégoriques, dont on prévoit d'avance toutes
les actions, et qui, n'étant point agités par
les passions humants, ne nous présentent
point le combat ni l'intérêt dramatique.
Parmi les nobles chevaliers de la cour de
France, le preux Dunois s'empresse le pre-
mier à demander à Jeanne d'Arc de l'épouser,
et, fidèle à ses vœux, elle le refuse. Un jeune
Montgommery, au milieu d'une bataille, la
supplie de l'épargner, et lui peint la douleur
que sa mort va causer à son vieux père;
Jeanne d'Arc rejette sa prière, et montre dans
JEANNE D'ARC 107
cette occasion plus d'inflexibilité que son
devoir ne l'exige ; mais au moment de frapper
un jeune Anglais, Lionel, elle se sent tout à
coup attendrie par sa figure, et l'amour entre
dans son cœur. Alors toute sa puissance est
détruite. Un chevalier noir comme le destin
lui apparoît dans le combat, et lui conseille
de ne pas aller à Reims. Elle y va néan-
moins ; la pompe solennelle du couronne-
ment passe sur le théâtre; Jeanne d'Arc
marche au premier rang, mais ses pas sont
chancelants ; elle porte en tremblant l'éten-
dard sacré, et l'on sent que l'esprit divin ne
la protège plus.
Avant d'entrer dans 1 église, elle s'arrête et
reste seule sur la scène. On entend de loin
les instruments de fête qui accompagnent
la cérémonie du sacre, et Jeanne d'Arc pro-
nonce des plaintes harmonieuses pendant
que le son des flûtes et des hautbois plane
doucement dans les airs.
" Les armes sont déposées, la tempête de
" la guerre se tait, les chants et les danses
" succèdent aux combats sanguinaires. Des
" refrains joj'eux se font entendre dans les
" rues ; l'autel et l'église sont parés dans
11 tout l'éclat d'une fête; des couronnes de
10S LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
a
ileurs sont suspendues aux colonnes: cette
" vaste ville ne contient qu'à peine le nom-
" bre des hôtes étrangers qui se précipitent
u pour être les témoins de l'allégresse popu-
u laire ; un même sentiment remplit tous les
"cœurs; et ceux que séparoit jadis une
" haine meurtrière se réunissent maintenant
" dans la félicité universelle : celui qui peut
" se nommer Trançais en est fier ; Fantique
" éclat de la couronne est renouvelé, et la
" France obéit avec gloire au petit-fils de
" ses rois.
" C'est par moi que ce jour magnifique
" est arrivé, et cependant je ne partage
" point le bonheur public. Mon cœur est
" changé, mon coupable cœur s'éloigne de
" cette solennité sainte, et c'est vers le camp
" des Anglais, c'est vers nos ennemis que se
" tournent toutes mes pensées. Je dois me
" dérober au cercle joyeux qui m'entoure,
" pour cacher à tous la faute qui pèse sur
" mon cœur. Qui ? moi ! libératrice de mon
11 pays, animée par le rayon du ciel, dois-je
" sentir une flamme terrestre ? Moi, guerrière
u du Très-Haut, brûler pour l'ennemi de la
u France ! Puis-je encore regarder la chaste
M lumière du soleil ?
JEANNE D'ARC. 109
"'*• Hélas, comme cette musique m'enivre !
" Les sons les plus doux me rappellent sa
" voix, et leur enchantement semble m'offrir
41 ses traits. Que l'orage de la guerre se re-
" nouvelle; que le bruit des lances reten-
w tisse autour de moi; dans Fardeur du corn-
* bat je retrouverai mon courage; mais ces
" accords harmonieux s'insinuent dans mon
H sein, et changent en mélancolie toutes les
* puissances de mon cœur.
" Ah ! pourquoi donc ai-je vu ce noble
* visage ? Dès cet instant j'ai été coupable.
" Malheureuse ! Dieu veut un instrument
" aveugle, c'est avec des yeux aveugles que
w tu devois obéir. Tu l'as regardé, c'en est
* fait, la paix de Dieu s'est retirée de toi,
et les pièges de l'enfer t'ont saisie. Ah I
simple houlette des bergers, pourquoi vous
ai-je échangée contre une épée? Pour-
quoi, reine du ciel, m'es-tu jamais ap^
parue ? Pourquoi donc ai-je entendu ta
* voix dans la forêt des chênes ? reprends ta
V couronne, je ne puis la mériter. Oui, je
u vois le ciel ouvert, je vois les bienheureux,
" et mes espérances sont dirigées vers la
" terre ! Oh ! Vierge sainte, tu m'imposas
110 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" cette vocation cruelle; pouvois-je endurcir
" ce cœur que le ciel avoit créé pour aimer?
" Si tu veux manifester ta puissance, prends
" pour organes ceux qui, dégagés du péché,
" habitent dans ta demeure éternelle; envoie
" tes esprits immortels et purs, étrangers
" aux passions comme aux larmes. Mais
" ne choisis pas la foible fille, ne choisis
V point le cœur sans force d'une bergère.
" Que me faisoient les destins des combats
V et les querelles des rois ! Tu as troublé
" ma vie, tu m'as entraînée dans les palais
" des princes, et là j'ai trouvé la séduction
" et l'erreur. Ah ! ce n'étoit pas moi qui
" avois voulu ce sort."
Ce monologue est un chef-d'œuvre de
poésie ; un même sentiment ramène natu-
rellement aux mêmes expressions ; et c'est en
cela que les vers s'accordent si bien avec les
affections de l'ame : car ils transforment en
une harmonie délicieuse ce qui pourroit pa-
roître monotone dans le simple langage de la
prose. Le trouble de Jeanne d'Arc va toujours
croissant. Les honneurs qu'on lui rend, la re-
connoisance qu'on lui témoigne, rien ne peut
la rassurer, quand elle se sent abandonnée
JEANNE D'ARC. 111
parla main toute-puissante quil'avoit élev 'ée.
Enfin ses funestes pressentiments s'accom-
plissent, et de quelle manière !
Il faut, pour concevoir l'effet terrible de
l'accusation de sorcellerie, se transporter dans
les siècles où le soupçon de ce crime mysté-
rieux planoit sur toutes les choses extraor-
dinaires. La croyance au mauvais principe,
telle qu'elle existoit alors, supposoit la pos-
sibilité d'un culte affreux envers l'enfer; les
objets effra}rants de la nature en étoient le
symbole, et des signes bizarres le langage»
On attribuoit à cette alliance avec le démon
toutes les prospérités de la terre dont la
cause n'étoit pas bien connue. Le mot de
magie désignoit l'empire du mal saris bornes,
comme la Providence le règne du bonheur
infini. Cette imprécation, elle est sorcière, il
est sorcier, devenue ridicule de nos jours,
faisoit frissonner il y a quelques siècles ; tous
les liens les plus sacrés se brisoient quand
ces paroles étoient prononcées ; nul courage
ne les bravoit, et le désordre qu'elles met-
toient dans les esprits étoit tel, qu'on eût dit
que les démons de l'enfer apparoissoient réel-
lement quand on croyoit les voir apparoître.
Le malheureux fanatique, père de Jeanne
112 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
d'Arc, est saisi par la superstition du temps ;
et, loin d'être fier de la gloire de sa fille, il
se présente lui-même au milieu des chevaliers
et des seigneurs de la cour, pour accuser
Jeanne d'Arc de sorcellerie. A l'instant, tous
les cœurs se glacent d'effroi ; les chevaliers,
compagnons d'armes de Jeanne d'Arc, la
pressent de se justifier, et elle se tait. Le
roi l'interroge, et elle se tait. L'archevêque
la supplie de jurer sur le crucifix qu'elle est
innocente, et elle se tait. Elle ne veut pas
se défendre du crime dont elle est faussement
accusée, quand elle se sent coupable d'un
autre crime que son cœur ne peut se par-
donner. Le tonnerre se fait entendre, l'épou-
ATante s'empare du peuple, Jeanne d'Arc est
bannie de l'empire qu'elle vient de sauver,
iîul n'ose s'approcher d'elle. La foule se
disperse; l'infortunée sort de la ville; elle
erre clans la campagne; et lorsqu'abîméc de
fatigue elle accepte une boisson rafraîchis-
sante, un enfant qui la reconnoît arrache de
ses mains ce foible soulagement. On diroit
que le souffle infernal dont on la croit en*
vironnée peut souiller tout ce qu'elle touche,
et précipiter dans l'abîme éternel quiconque
oseroit la secourir. Enfin, poursuivie d'asile
JEANNE D'ARC. lia
en asile, la libératrice de la France tombe
au pouvoir de ses ennemis.
Jusque-là cette tragédie romantique, c'est
ainsi que Schiller Ta nommée, est remplie de
beautés du premier genre: on peut bien y
trouver quelques longueurs (jamais les au-
teurs allemands ne sont exempts de ce dé-
faut) ; mais on voit passer devant soi des
événements si remarquables, que l'imagina-
tion s'exalte à leur hauteur, et que, ne
jugeant plus cette pièce en ouvrage de l'art,
on considère le merveilleux tableau qu'elle
renferme comme un nouveau reflet de la
sainte inspiration de l'héroïne. Le seul dé-
faut grave qu'on puisse reprochera ce drame
lyrique, c'est le dénouement: au lieu de
prendre celui qui étoit donné par l'histoire,
Schiller suppose que Jeanne d'Arc, enchaînée
par les Anglais, brise miraculeusement ses
fers, va rejoindre le camp des Français, dé-
cide la victoire en leur faveur, et reçoit une
blessure mortelle. Le merveilleux d'inven-
tion à côté du merveilleux transmis par l'his-
toire ôte à ce sujet quelque chose de sa gra-
vité. D'ailleurs, qu'y avoit-il de plus beau
que la conduite et les réponses mêmes de
Jeanne d'Arc, lorsqu'elle fut condamnée à
TOME II. i
114 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Rouen par les grands seigneurs anglais et
les évêques normands ?
I/histoire raconte que cette jeune fiîle
réunit le courage le plus inébranlable à la
douleur la plus touchante ; elle pleuroit
comme une femme, mais elle se conduisoit
comme un héros. On l'accusa de s'être
livrée à des pratiques superstitieuses, et elle
repoussa cette inculpation avec les argu-
ments dont une personne éclairée pourroit
se servir de nos jours; mais elle persista tou-
jours à déclarer qu'elle avoit eu des révéla-
tions intimes qui l'avoient décidée dans le
choix de sa carrière. Abattue par l'horreur
du supplice qui la menaçoit, elle rendit con-
stamment témoignage devant les Anglais à
l'énergie des Français, aux vertus du roi de
France,, qui cependant l'avoit abandonnée.
Sa mort n'est ni celle d'un guerrier ni celle
d'un martyr; mais, à travers la douceur et
la timidité de son sexe, elle montra dans les*
derniers moments une force d'inspiration
presque aussi étonnante que celle dont on
l'accusoit comme d'une sorcellerie. Quoi
qu'il en soit, le simple récit de sa fin émeut
bien plus que le dénouement de Schiller.
Lorsque la poésie veut ajouter à l'éclat d'un
LE FIANCÉE DE MESSINE. 115
pefsonnage historique, il faut du moins
qu'elle lui conserve avec soin la physionomie
qui le caractérise ; car la grandeur n'est vrai*
ment frappante que quand on sait lui donner
l'air naturel. Or, dans le sujet de Jeanne
d'Arc, c'est le fait véritable qui non seule-
ment a plus de naturel, mais plus de gran-
deur que la fiction.
La Fiancée de Messine a été composée
d'après un système dramatique tout-à-fait
différent de celui que Schiller avoit suivi
jusqu'alors, et auquel il est heureusement
revenu. C'est pour faire admettre les chœurs
sur la scène qu'il a choisi un sujet dans
lequel il n'y a de nouveau que les^ noms ;
car c'est, au fond, la même chose que les
Frères ennemis. Seulement Schiller a intro-
duit de plus une sœur dont les deux frères
deviennent amoureux sans savoir qu'elle est
leur sœur, et l'un tue l'autre par jalousie.
Cette situation, terrible en elle-même, est
entremêlée de chœurs qui font partie de la
pièce. Ce sont les serviteurs des deux frères
qui interrompent et glacent l'intérêt par
leurs discussions mutuelles. La poésie lyrique
qu'ils récitent tous à la fois est superbe;
mais ils n'en sont pas moins, quoi qu'ils
i2
11(5 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
disent, des chœurs de chambellans. Le peu-
ple entier peut seul avoir cette dignité in-
dépendante qui lui permet d'être un spec-
tateur impartial. Le chœur doit représenter
la postérité. Si des affections personnelles
l'animoient, il seroit nécessairement ridicule;
car on ne concevroit pas comment plusieurs
personnes diroient la même chose en même
temps, si leurs voix n'étoient pas censées être
l'interprète impassible des vérités éternelles.
Schiller, dans la préface qui précède la
Fiancée de Messine, se plaint avec raison
de ce que nos usages modernes n'ont plus
ces formes populaires qui les rendoient si
poétiques chez les anciens.
M Les palais/' dit-il, " sont fermés ; les tri-
" bunaux ne se tiennent plus en plein airde-
ci vant les portes des villes ; les écrits ont
" pris la place de la parole vivante ; le peu-
" pie lui-même, cette masse si forte et si
" visible, n'est presque plus qu'une idée
" abstraite, et les divinités des mortels n'ex-
" istent plus que dans leur cœur. Il faut
" que le poète ouvre les palais, replace les
" juges sous la voûte du ciel, relève les
M statues des dieux, ranime enfin les images
" qui par-tout ont fait place aux idées."
LA FIANCÉE DE MESSINE. 11;
Ce désir d'un autre temps, d'un autre pays,
est un sentiment poétique. L'homme re-
ligieux a besoin du ciel, et le poëte d'une
autre terre : mais on ignore quel culte et
quel siècle la Fiancée de Messine nous re-
présente; elle sort des usages modernes, sans
nous placer dans les temps antiques. Le
poëte y a mêlé toutes les religions ensemble;
et cette confusion détruit la haute unité de
la tragédie, celle de la destinée qui conduit
tout. Les événements sont atroces, et ce-
pendant rhorreur qu'ils inspirent est tran-
quille. Le dialogue est aussi long, aussi déve-
loppé que si l'affaire de tous étoit de parler
en beaux vers, et qu'on aimât, qu'on fût
jaloux, qu'on haït son frère, qu'on le tuât
sans quitter la sphère des réflexions générales
et des sentiments philosophiques*
Il y a néanmoins dans la Fiancée de Mes-
sine des traces admirables du beau génie de
Schiller. Quand l'un des frères a été tué
par son frère jaloux, on apporte le mort dans
le palais de la mère ; elle ne sait point encore
qu'elle a perdu son fils, et c'est ainsi que le
chœur qui précède le cercueil le lui annonce:
" De tout côté le malheur parcourt les
H villes. Il erre en silence autour des habita-
115 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" tions des hommes: aujourd'hui c'est à
" celle-ci qu'il frappe, demain c'est à celle-
-là; aucune n'est épargnée. Le messager
" douloureux et funeste tôt ou tard passera
" le seuil de la porte où demeure un vivant.
;c Quand les feuilles tombent dans la saison
" prescrite, quand les vieillards affoiblis de-
" scendent dans le tombeau, la nature obéit
" en paix à ses antiques lois, à son éternel
* usage, l'homme n'en est point effrayé;
" mais, sur cette terre, c'est le malheur im-
" prévu qu'il faut craindre. Le meurtre,
" d'une ma.in violente, brise les liens les plus
" sacrés, et la mort vient enlever dans la
" barque du St}'x le jeune homme florissant.
" Quand les nuages amoncelés couvrent le
** ciel de deuil, quand le tonnerre retentit
" dans les abîmes, tous les cœurs sentent la
" force redoutable de la destinée ; mais la
" foudre enflammée peut partir des hauteurs
" sans nuages, et le malheur s'approche
" comme un ennemi rusé au milieu des jours
* de fête.
" N'attache donc point ton cœur à ces
" biens dont la vie passagère est ornée. Si
" tu jouis, apprends à perdre, et si la fortune
est avec toi, songe à la douleur.''
M
LA FIANCÉE DE MESSINE. iî§
Quand le frère apprend que celle dont il
rtoit amoureux, et pour laquelle il a tué
son frère, est sa sœur, son desespoir n'a
point de bornes, et il se résout à mourir.
Sa mère veut lui pardonner, sa sœur lui de-
mande de vivre ; mais il se mêle à ses remords
un sentiment d'envie qui le rend encore ja-
loux de celui qui n'est plus.
" Ma mère," dit-il, " quand le même tom-
f* beau renfermera le meurtrier et la victime,
" quand une même voûte couvrira nos
" cendres réunies, ta malédiction sera dés-
46 armée. Tes pleurs couleront également
ff pour tes deux fils: la mort est un puissant
P médiateur! elle éteint les tlarnnies de la
46 colère, elle réconcilie les ennemis, et la
tf pitié se penche comme une sœur attendrie
" sur l'urne qu'elle embrasse."
Sa mère le presse encore de ne pas l'aban-
donner.— " Non," lui dit-il, " je ne puis vivre
" avec un cœur brisé. Il faut que je retrouve
4i la joie et que je m'unisse avec les esprits
" libres de l'air. L'envie a empoisonné ma
" jeunesse; cependant tu partageois juste-
" ment ton amour entre nous deux. Penses-
" tu que je pourrois supporter maintenant
" l'avantage que tes regrets donnent à mon
120 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
"frère sur moi? La mort nous sanctifie;
" dans son palais indestructible, ce qui étoit
" mortel et souillé se change en un cristal
" pur et brillant; les erreurs de la misérable
" humanité disparoissent. Mon frère seroit
" au-dessus de moi dans ton cœur, comme
" les étoiles sont au-dessus de la terre, et
" l'ancienne rivalité qui nous a séparés pen-
" dant la vie renaîtroit pour me dévorer sans
9 relâche. Il seroit par-delà ce monde, il
" seroit dans ton souvenir l'enfant chéri,
" l'enfant immortel."
La jalousie qu'inspire un mort est un senti-
ment plein de délicatesse et de vérité. Qui
pourroit en effet triompher des regrets ? Les
vivants égaleront-ils jamais la beauté de
l'image céleste que l'ami qui n'est plus a
laissée dans notre cœur? Ne nous a-t-il pas
dit: — Ne m'oubliez pas. — N'est-il pas là sans
défense? — Où vit-il sur cette terre, si ce
n'est dans le sanctuaire de notre ame ? Et
qui, parmi les heureux de ce monde, s'uni-
roit jamais à nous aussi intimement que sou
souvenir?
GUILLAUME TELL. 321
CHAPITRE XX
Guillaume TelL
Le Guillaume Tell de Schiller est revêtu de
ces couleurs vives et brillantes qui trans-
portent l'imagination dans les contrées pit-
toresques où la respectable conjuration du
Riitli s'est passée. Dès les premiers vers,
on croit entendre résonner les cors des Alpes.
Ces nuages qui partagent les montagnes et
cachent la terre d'en bas à la terre plus
voisine du ciel ; ces chasseurs de chamois
poursuivant leur légère proie à travers les
abîmes ; cette vie tout à la fois pastorale et
guerrière, qui combat avec la nature et
reste en paix avec les hommes: tout inspire
un intérêt animé pour la Suisse ; et l'unité
d'action, dans cette tragédie, tient à l'art
d'avoir fait de la nation même un personnage
dramatique.
*ft LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
La hardiesse de Tell est brillamment si-
gnalée au premier acte de la pièce. Un mal-
heureux proscrit, que l'un des tyrans subal-
ternes de la Suisse a dévoué à la mort, veut
se sauver de l'autre côté du rivage, où il peut
trouver un .asile. L'orage est si violent
qu'aucun batelier n'ose se risquer à traverser
le lac pour le conduire. Tell voit sa détresse,
se hasarde avec lui sur les flots, et le fait
heureusement aborder à terre. Tell est
étranger à la conjuration que l'insolence de
Gessler fait naître. Stauffacher, Walther
Fiïrst et Arnold de AJelchtal préparent la
révolte. Teil en est le héros, mais non pas
l'auteur; il ne pense point à la politique, il
ne songe à la tyrannie que quand elle trouble
sa vie paisible ; il la repousse de son bras
quand il éprouve son atteinte; il la juge, il
la condamne à son propre tribunal ; mais il
ne conspire pas.
Arnold de Melchtal, l'un des conjurés, s'est
retiré chez Walter ; il a été obligé de quitter
son père pour échapper aux satellites de
Gessler; il s'inquiète de l'avoir laissé seul ;
il demande avec anxiété de ses nouvelles,
quand tout à coup il apprend que, pour
punir le vieillard de ce que son liis s'est
GUILLAUME TELL. 12*
soustrait au décret lance contre lui, les bar-
bares, avec un fer brûlant, Font privé de la
vue. Quel désespoir, quelle rage peut égaler
ce qu'il éprouve ! 11 faut qu'il se venge. S'il
délivre sa patrie, c'est pour tuer les tyrans
qui ont aveuglé son père; et quand les trois
conjurés se lient par le serment solennel de
mourir ou d'affranchir leurs citoyens du joug
affreux de Gessler, Arnold s'écrie:
"Oh! mon vieux père aveugle, tu ne peux
" plus voir le jour de la liberté; mais nos
" cris de ralliement parviendront jusqu'à toi.
" Quand des Alpes aux Alpes des signaux
" de feu nous appelleront aux armes, tu en-
" tendras tomber les citadelles de la tyrannie.
" Les Suisses, en se pressant autour de ta ca-
$t bane, feront retentir à ton oreille leurs
" transports de joie, et les rayons de cette
" fête pénétreront encore jusque dans la nuit
$t qui t'environne."
Le troisième acte est rempli par l'action
principale de l'histoire et de la pièce. Gess-
ler a fait élever un chapeau sur une pique
au milieu de la place publique, avec ordre
que tous les paysans le saluent. Tell passe
devant ce chapeau sans se conformer à la vo-
lonté du gouverneur autrichien; mais, c'est
124 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
seulement par inadvertance qu'il ne s'y sou-
met pas, car il n'étoit pas dans le caractère
de Tell, au moins dans celui que Schiller lui
a donné, de manifester aucune opinion po-
litique : sauvage et indépendant comme les
chevreuils des montagnes, il vivoit libre,
mais il ne s'occupoit point du droit qu'il
avoit deTêtre. Au moment où Tell est ac-
cusé de n'avoir pas salué le chapeau, Gessler
arrive, portant un faucon sur sa main : déjà
cette circonstance fait tableau et transporte
dans le mo)Ten âge. Le pouvoir terrible de
Gessler est singulièrement en contraste avec
les mœurs si simples de la Suisse, et l'on
s'étonne de cette tyrannie en plein air dont
les vallées e.t les montagnes sont les solitaires
témoins.
On raconte à Gessler la désobéissance de
Tell, et Tell s'excuse en affirmant que ce n'est
point avec intention, mais par ignorance qu'il
n'a point fait le salut commandé. Gessler,
toujours irrité, lui dit, après quelques mo-
ments de silence: — Tell, on assure que tu es
maître dans l'art de tirer de l'arbalète, et que
jamais ta flèche n'a manqué d'atteindre au
but. — Le fils de Tell, âgé de douze ans,
s'écrie tout orgueilleux de l'habileté de son
GUILLAUME TELL 12»
père: — Cela est vrai, seigneur; il perce une
pomme sur l'arbre à cent pas. — Est-ce là ton
enfant? dit Gessler: — Oui, seigneur, répond
Tell. — Gessler : — En as-tu d'autres ? — Tell :
— Deux garçons, seigneur. — Gessler: — Le-
quel des deux t'est le plus cher ? — Tell : —
Tous les deux sont mes enfants. — Gessler:
— Hé bien, Tell, puisque tu perces une
pomme sur l'arbre à cent pas, exerce ton
talent devant moi ; prends ton arbalète, aussi-
bien tu Tas déjà dans ta main, et prépare-toi
à tirer une pomme sur la tête de ton fils;
mais, je te le conseille, vise bien, car si tu n'at-
teins pas ou la pomme ou ton fils, tu périras.
— Tell : — Seigneur, quelle action mon-
strueuse me commandez-vous ! qui ! moi,
lancer une flèche contre mon enfant ! non,
non, vous ne le voulez pas, Dieu vous en pré-
serve ! ce n'est pas sérieusement, seigneur,
que vous exigez cela d'un père. — Gessler:
— Tu tireras la pomme sur la tête de ton fils,
je le demande et je le veux. — Tell : — Moi
viser la tête chérie de mon enfant ! ah !
plutôt mourir. — Gessler: — Tu dois tirer ou
périr à l'instant même avec ton fils. — Tell :
— Je serois le meurtrier de mon fils ! sei-
gneur, vous n'avez pas d'enfants, vous ne sa^
126 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
vez point ce qu'il y a dans le cœur d'un père*
— Gessler: — Ah Tell, te voilà tout à coup
bien prudent, on m'avoit dit que tu étois un
rêveur, que tu aimois l'extraordinaire; hé
bien, je t'en donne l'occasion, essaie ce coup
hardi vraiment disme de toi. —
Tous ceux qui entourent Gessler ont pitié
de Tell, et tâchent d'attendrir le barbare qui
le condamne au plus affreux supplice; le
vieillard, grand-père de l'enfant, se jette aux
pieds de Gessler; l'enfant sur la tête duquel
la pomme doit être tirée le relève et lui dit :
— Ne vous mettez point à genoux devant
cet homme; qu'on me dise seulement où je
dois me placer : je ne crains rien pour moi;
mon père atteint l'oiseau dans son vol, il ne
manquera pas son coup quand il s'agit du
cœur de son enfant. — Stauflaclier s'avance,
et dit: — Seigneur, l'innocence de cet enfant
ne vous touche-t-clle pas ? — Gessler : —
Qu'on l'attache à ce tilleul. — L'enfant : — >
Pourquoi me lier? laissez-moi libre, je me
tiendrai tranquille comme un agneau, mais
si l'on veut m'enchaîner je me débattrai avec
violence. — Rodolp! • , l'éciiycr de Gessler, dit
à l'enfant: — Consens au moins à ce qu'on te
bande les yeux. — Non, répond l'enfant, non;
GUILLAUME TELL. 12?
crois-tu que je redoute le trait qui va partir
de la main de mon père? je ne sourcillerai
pas en l'attendant. Allons, mon père, montre
comme tu sais tirer de Tare ; ils ne le croient
pas, ils se flattent de nous perdre. Hé bien,
trompe leur méchant espoir; que la flèche
soit lancée et qu'elle atteigne au but. Al-
lons.—
L'enfant se place sous le tilleul, et Ton pose
la pomme sur sa tête ; alors les Suisses se
pressent de nouveau autour de Gessler pour
en obtenir la grâce de Tell. — Pensois-tu, dit
Gessler en s'adressant à Tell, pensois-tu que
tu pourrois te servir impunément des armes
meurtrières? Elles sont dangereuses aussi
pour celui qui les porte ; ce droit insolent
d'être armé, que les paysans s'arrogent, of-
fense le maître de ces contrées ; celui qui
commande doit seul être armé. Vous vous
réjouissez tant de votre arc et de vos flèches,
c'est à moi de vous donner un but pour les
exercer. — Faites place, s'écrie Tell, faites
place. — Tous les spectateurs frémissent. Il
veut tendre son arc, la force lui manque ; un
vertige l'empêche de voir; il conjure Gess-
ler de lui accorder la mort. Gessler est in-
flexible. Tell hésite encore long-temps dan*
128 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
une affreuse anxiété: tantôt il regarde Gess-
1er, tantôt le ciel, puis tout à coup il tire de
son carquois une seconde flèche et la met
dans sa ceinture. Il se penche en avant
comme s'il vouloit suivre le trait qu'il lance ;
la flèche part, le peuple s'écrie: — Vive l'en-
fant ! — Le fils s'élance dans les bras de son
père, et lui dit : — Mon père, voici la pomme
que ta flèche a percée ; je savois bien que
tu ne me blesserois pas. — Le père anéanti
tombe à terre tenant son enfant dans ses
bras. Les compagnons de Tell le relèvent
et le félicitent. Gessler s'approche et lui
demande dans quel dessein il avoit préparé
une seconde flèche. Tell refuse de le dire.
Gessler insiste. Tell demande une sauve-
garde pour sa vie s'il répond avec vérité ;
Gessler l'accorde. Tell alors, le regardant
avec des yeux vengeurs, lui dit : — Je voulois
lancer contre vous cette flèche, si la première
avoit frappé mon fils ; et croyez moi, celle-
là ne vous auroit pas manqué. — Gessler, fu-
rieux à ces mots, ordonne que Tell soit con-
duit en prison.
Cette scène a, comme on peut le voir,
toute la simplicité d'une histoire racontée
dans une ancienne chronique. Tell n'est
GUILLAUME TELL. 129
point représente comme un héros de tra-
gédie ; il n'avoit point voulu braver Gessler :
il ressemble en tout à ce que sont d'ordinaire
les paysans de l'Helvétie, calmes dans leurs
habitudes, amis du repos, mais terribles
quand on agite dans leur ame les sentiments
que la vie champêtre y tient assoupis. On
voit encore près d'Altorf, dans le canton
d'Un, une statue de pierre grossièrement
travaillée, qui représente Tell et son fils
après que la pomme a été tirée. Le père
tient d'une main son fils, et de l'autre il
presse son arc sur son cœur, pour le remer-
cier de l'avoir si bien servi.
Tell est conduit enchaîné sur la même
barque dans laquelle Gessler traverse le lac
de Lucerne ; l'orage éclate pendant le pas-
sage; l'homme barbare a peur, et demande
du secours à sa victime : on détache les liens
de Tell, il conduit lui-même la barque au
milieu de la tempête, et s'approchant des ro-
chers il s'élance sur le rivage escarpé. Le
récit de cet événement commence le qua-
trième acte. A peine arrivé dans sa de-
meure, Telle est averti qu'il ne peut espérer
d'y vivre en paix avec sa femme et ses en-
fants, et c'est alors qu'il prend la résolution
TOME II. K
130 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
de tuer Gessler. Il n'a point pour but d'af-
franchir son pays du joug étranger, il ne sait
pas si l'Autriche doit ou non gouverner la
Suisse; il sait qu'un homme a été injuste
envers un homme ; il sait qu'un père a été
forcé de lancer une flèche près du cœur de
son enfant, et il pense que l'auteur d'un tel
forfait doit périr.
Son monologue est superbe: il frémit du
meurtre, et cependant il n'a pas le moindre
doute sur la légitimité de sa résolution. Il
compare l'innocent usage qu'il a fait jusqu'à
ce jour de sa flèche à la chasse et dans les
jeux, avec la sévère action qu'il va com-
mettre : il s'assied sur un banc de pierre
pour attendre au détour d'un chemin Gessler
qui doit passer. — " Ici," dit-il, " s'arrête le
" pèlerin qui continue son voyage après un
" court repos ; le moine pieux qui va pour
accomplir sa mission sainte ; le marchand
qui vient des pays lointains, et traverse
cette route pour aller à l'autre extrémité
du monde: tous poursuivent leur chemin
" pour achever leurs affaires, et mon affaire
" à moi c'est le meurtre ! Jadis le pèse ne
" rentroit jamais dans sa maison sans réjouir
" ses enfants en leur rapportant quelques
GUILLAUME TELL. 131
" fleurs des Alpes, un oiseau rare, un coquil-
W lage précieux tel qu'on en trouve sur les
" montagnes; et maintenant ce père est assis
" sur le rocher, et des pensées de mort Foc-
" cupent ; il veut la vie de son ennemi ; mais
" il la veut pour vous, mes enfants, pour vous
" protéger, pour vous défendre; c'est pour
" sauver vos jours et votre douce innocence
" qu'il tend son arc vengeur."
Peu de temps après on aperçoit de loin
Gessler descendre de la montagne. Une mal-
heureuse femme dont, il fait languir le mari
dans les prisons se jette à ses pieds et le con-
jure de lui accorder sa délivrance; il la mé-
prise et la repousse : elle insiste encore ; elle
saisit la bride de son cheval et lui démande
de l'écraser sous ses pas ou de lui rendre
celui qu'elle aime. Gessler, indigné contre
ses plaintes, se reproche de laisser encore
trop de liberté au peuple suisse. — Je veux,
dit-il, briser leur résistance opiniâtre; je veux
courber leur audacieux esprit d'indépen-
dance ; je veux publier une loi nouvelle dans
ce pays; je veux... — Comme il prononce ce
mot, la flèche mortelle l'atteint; il tombe en
s'écriant: — C'est le trait de Tejl. — Tu dois
le reconnoître, s'écrie Tell du haut du rocher.
k 2
Î32 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
— Les acclamations du peuple se font bientôt
entendre, et les libérateurs de la Suisse rem-
plissent le serment qu'ils avoient fait de s'af-
franchir du joug de l'Autriche.
Il semble que la pièce devroit finir natu-
rellement là, comme celle de Marie Stuart à
sa mort; mais dans Tune et l'autre Schiller a
ajouté une espèce d'appendice ou d'explica-
tion, qu'on ne peut plus écouter quand la
catastrophe principale est terminée. Eliza-
beth reparoît après l'exécution de Marie; on
est témoin de son trouble et de sa douleur
en apprenant le départ de Leicester pour la
France. Cette justice poétique doit se sup-
poser, et non se représenter; le spectateur ne
soutient pas la vue d'Elizabeth après avoir
été témoin des derniers moments de Marie.
Dans Guillaume Tell, au cinquième acte,
Jean-le-Parricide, qui assassina son oncle
l'empereur Albert, parcequ'il lui refusoit
son héritage, vient déguisé en moine de-
mander un asile à Tell; il se persuade que
leurs actions sont pareilles, et Tell le re-
pousse avec horreur, en lui montrant com-
bien leurs motifs sont différents. C'est une
idée juste et ingénieuse que de mettre en
opposition ces deux hommes; toutefois ce
GUILLAUME TELL. 133
contraste, qui plaît à la lecture, ne réussit
point au théâtre. L'esprit est de très peu
de chose dans les effets dramatiques, il en
faut pour les préparer; mais s'il en falloit
pour les sentir, le public même le plus spi-
rituel s'y refuseroit.
On supprime au théâtre l'acte accessoire
de Jean-le-Parricide, et la toile tombe au
moment où la flèche perce le cœur de Gess-
ler. Peu de temps après la première repré-
sentation de Guillaume Tell, le trait mortel
atteignit aussi le digne auteur de ce bel
ouvrage. Gessler périt au moment où les
desseins les plus cruels l'occupoient. Schiller
n'avoit dans son ame que de généreuses pen-
sées. Ces deux volontés si contraires, la
mort ennemie de tous les projets de l'homme
les a de même brisées.
134 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XXL
Coetzde Berlickingen, et Le Comte d'Eçmont,
La carrière dramatique de Goethe peut
être considérée sous deux rapports différents.
Dans les pièces qu'il a faites pour être re-
présentées il y a beaucoup de grâce et
d'esprit, mais rien de plus. Dans ceux de
ses ouvrages dramatiques, au contraire, qu'il
est très difficile de jouer, on trouve un talent
extraordinaire. Il paroît que le génie de
Goethe ne peut se renfermer dans les limites
du théâtre; quand il veut s'y soumettre, il
perd une portion de son originalité, et ne la
retrouve toute entière que quand il peut
mêler à son gré tous les genres. Un art
quel qu'il soit ne saurait être sans bornes;
la peinture, la sculpture, l'architecture, sont
GOETZ DE BERLICHINGEN. 125
soumises à des lois qui leur sont particu-
lières, et de même Fart dramatique ne pro-
duit de l'effet qu'à de certaines conditions:
ces conditions restreignent quelquefois le
sentiment et la pensée; mais l'ascendant du
spectacle est tel sur les hommes rassemblés,
qu'on a tort de ne pas se servir de cette
puissance, sous prétexte qu'elle exige des
sacrifices que ne feroit pas l'imagination
livrée à elle-même. Comme il n'y a pas en
Allemagne une capitale où Ton trouve réuni
tout ce qu'il faut pour avoir un bon théâtre,
les ouvrages dramatiques sont beaucoup plus
souvent lus que joués : et de là vient que les
auteurs composent leurs ouvrages d'après le
point de vue de la lecture, et non pas d'après
celui de la scène.
Goethe fait presque toujours de nouveaux
essais en littérature. Quand le goût alle-
mand lui paroît pencher vers un excès quel-
conque, il tente aussitôt de lui donner une
direction opposée. On diroit qu'il administre
l'esprit 'de ses contemporains comme son
empire, et que ses ouvrages sont des décrets
qui tour à tour autorisent ou bannissent les
abi\s qui s'introduisent dans l'art.
Goethe étoit fatigué de l'imitation des
135 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
pièces françaises en Allemagne, et il avoit
raison; car un Français même le seroit aussi.
En conséquence il composa un drame his-
torique à la manière de Shakespear, Goetz
de Berlichingen. Cette pièce n'étoit pas
destinée au théâtre; mais on pouvoit ce-
pendant la représenter comme toutes celles
de Shakespear du même genre. Goethe a
choisi la même époque de l'histoire que
Schiller dans ses Brigands; mais, au lieu de
montrer un homme qui s'affranchit de tous
les liens de la morale et de la société, il a
peint un vieux chevalier, sous le règne de
Maximilien, défendant encore ia vie cheva-
leresque et l'existence féodale des seigneurs,
qui donnoit tant d'ascendant à leur valeur
personnelle.
Goetz de Berlichingen fut surnommé la
Main-de-Fer, parceqif ayant perdu sa main
droite à la guerre, il s'en lit faire une à res-
sort, avec laquelle il saisissoit très bien la
lance: c'étoit un chevalier célèbre dans son
temps par son courage et sa loyauté. Ce
modèle est heureusement choisi pour repré-
senter quelle étoit l'indépendance des nobles
avant que l'autorité du gouvernement p
sur tous. Dans le moyen fige, chaque cha-
GOETZ DE BERLICHINGEN. 137
teau étoit une forteresse; chaque seigneur
un souverain. L'établissement des troupes
de ligne et l'invention de l'artillerie changè-
rent tout-à-fait l'ordre social; il s'introduisit
une espèce de force abstraite qu'on nomme
état ou nation ; mais les individus perdirent
graduellement toute leur importance. Un
caractère tel que celui de Goetz dut souffrir
de ce changement lorsqu'il s'opéra.
L'esprit militaire a toujours été plus rude
en Allemagne que par-tout ailleurs, et c'est
là qu'on peut se figurer véritablement ces
hommes de fer dont on voit encore les images
dans les arsenaux de l'Empire. Néanmoins
la simplicité des mœurs chevaleresques est
peinte dans la pièce de Goethe avec beau-
coup de charmes. Ce vieux Goetz, vivant
dans les combats, dormant avec son armure,
sans cesse à cheval, ne se reposant que quand
il est assiégé, employant tout pour la guerre,
ne voyant qu'elle; ce vieux Goetz, dis-je,
donne la plus haute idée de l'intérêt et de
l'activité que la vie avoit alors. Ses qualités
comme ses défauts sont fortement pro-
noncés ; rien n'est plus généreux que son
amitié pour Weislingen, autrefois son ami,
depuis son adversaire, et souvent même
138 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
traître envers lui. La sensibilité que montre"
un intrépide guerrier remue l'ame d'une fa-
çon toute nouvelle; nous avons du temps
pour aimer dans notre vie oisive; mais ces
éclairs d'émotion qui font lire au fond du
cœur à travers une existence orageuse eau-
sent un attendrissement profond. On a si
peur de rencontrer l'affectation dans le plus
beau don du ciel, dans la sensibilité, que
Ton préfère quelquefois la rudesse elle-même
comme garant de la franchise.
La femme de Goetz s'offre à l'imagination
telle qu'un ancien portrait de l'école fla-
mande, où le vêtement, le regard, la tran-
quillité même de l'attitude annoncent une
femme soumise à son époux, ne connoissant
que lui, n'admirant que lui, et se croyant
destinée à le servir, comme il Test à la dé-
fendre. On voit en contraste avec cette
femme par excellence une créature tout-à-
fait perverse, Adélaïde, qui séduit Weis-
lingen, et le fait manquer à ce qu'il avoit
promis à son ami ; elle l'épouse, et bientôt
lui devient infidèle. Elle se fuit aimer avec
passion de son page, et trouble ce malheu-
reux jeune homme au point de l'entraîner à
donner à son maître une coupe empoi-
GOETZ DE BERLICHINGEN. 13§
sonnée. Ces traits sont forts, mais peut-
être est-il vrai que, quand les mœurs sont
très pures en général, celle qui s'en écarte
est bientôt entièrement corrompue ; le désir
de plaire n'est de nos jours qu'un lien d'af-
fection et de bienveillance; mais dans la vie
sévère et domestique d'autrefois, c'étoit un
égarement qui pouvoit entraîner à tous les
autres. Cette criminelle Adélaïde donne
lieu à l'une des plus belles scènes de la pièce,
la séance du tribunal secret.
Des juges mystérieux inconnus l'un à l'au-
tre, toujours masqués, et se rassemblant pen-
dant la nuit, punissoient dans le silence, et
gravoient seulement sur le poignard qu'ils
enfonçoient dans le sein du coupable ce
mot terrible: tribunal secret. Ils préve-
noient le condamné, en faisant crier trois
fois sous les fenêtres de sa maison: Malheur,
malheur, malheur! Alors l'infortuné savoit
que par-tout, dans l'étranger, dans son con-
citoyen, dans son parent même, il pouvoit
trouver son meurtrier. La solitude, la foule,
les villes, les campagnes, tout étoit rempli
par la présence invisible de cette conscience
armée qui poursuivoit les criminels. On
conçoit comment cette terrible institution
140 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
pouvoit être nécessaire, dans un temps où
chaque homme étoit fort contre tous, au lieu
que tous doivent être forts contre chacun.
Il falloit que la justice surprît le criminel
avant qu'il pût s'en défendre : mais cette
punition qui planoit dans les airs comme
une ombre vengeresse, cette sentence mor-
telle que pouvoit receler le sein même d'un
ami, frappoit d'une invincible terreur.
C'est encore un beau moment que celui
où Goetz, voulant se défendre dans son
château, ordonne qu'on arrache le plomb de
ses fenêtres pour en faire des balles. 11 y a
dans cet homme un mépris de l'avenir et
une intensité de force dans le présent tout-
à-fait admirable. Enfin, Goetz voit périr
tous ses compagnons d'armes ; il reste blessé,
captif, et n'ayant auprès de lui que son
épouse et sa sœur. Il n'est plus entoure
que de femmes, lui qui vouioit vivre au
milieu d'hommes, et d'hommes indomtables,
pour exercer avec eux la puissance de son
caractère et de son bras. Il songe au nom
qu'il doit laisser après lui ; il réfléchit, puis-
qu'il va mourir. 11 demande à voir encore
une fois le soleil, pense à Dieu dont il ne
s'est point occupé, mais dont il n'a jamais
GOETZ DE BERLICHINGEN. 14*
doute, et meurt courageux et sombre, re-
grettant la guerre plus que la vie.
On aime beaucoup cette pièce en Alle-
magne; les mœurs et les costumes nationaux
de l'ancien temps y sont fidèlement repré-
sentés, et tout ce qui tient à la chevalerie
ancienne remue le cœur des Allemands,
Goethe, le plus insouciant de tous les
hommes, parcequ'il est sûr de gouverner
son public, ne s'est pas donné la peine de
mettre sa pièce en vers ; c'est le dessein d'un
grand tableau, mais un dessein à peine achevé.
On sent dans l'écrivain une telle impatience
de tout ce qui pourroit ressembler à l'affecta-
tion, qu'il dédaigne même l'art nécessaire
pour donner une forme durable à- ce qu'il
compose. Ilya des traits de génie çà et îà
dans son drame, comme des coups de pin-
ceaux de Michel-Ançe ; mais c'est un ouvrage
qui laisse, ou plutôt qui fait désirer beau-
coup de choses. Le règne de Maximilien,
pendant lequel l'événement principal se
passe, n'y est pas assez caractérisé. Enfin
on oseroit reprocher à Goethe de n'avoir pas
mis assez d'imagination dans la forme et le
langage de cette pièce. C'est volontairement
et par système qu'il s'y est refusé; il a voulu
14Î LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
que ce drame fût la chose même, et il faut
que le charme de Fidéal préside à tout dans
les ouvrages dramatiques. Les personnages
des tragédies sont toujours en danger d'être
vulgaires ou factices, et le génie doit les
préserver également de l'un et de l'autre in-
convénient. Shakespear ne cesse pas d'être
poète dans ses pièces historiques, ni Racine
d'observerexactement les mœurs des Hébreux
dans sa tragédie lyrique d'Athalie. Le talent
dramatique ne sauroit se passer ni de la
nature, ni de l'art ; l'art ne tient en rien à
l'artifice, c'est une inspiration parfaitement
vraie et spontanée, qui répand sur les cir-
constances particulières l'harmonie univer-
selle, et sur les moments passagers la dignité
des souvenirs durables.
LeConrted'Egmontme paroîtlaplus belle
des tragédies de Goethe; il Ta écrite, sans
doute, lorsqu'il composoit Werther: la même
chaleur d'ame se retrouve dans ces deux ou-
vrages. La pièce commence au moment où
Philippe II, fatigué de la douceur du gou-
vernement de Marguerite de Parme, dans
les Pays-Bas, envoie le duc d'Albe pour la
remplacer. Le roi est inquiet de la popu-
larité qu'ont acquise le prince d'Orange et le
COMTE O'EGMONT. 143
comte cTEgmont; il les soupçonne de fa-
voriser en secret les partisans de la réforma-
tion. Tout est réuni pour donner l'idée la
p)us séduisante du comte d'Egmont; on le
voit adoré de ses soldats, à la tête desquels
il a remporté tant de victoires. La princesse
espagnole se fie à sa fidélité, bien qu'elle
sache par lui-même combien il blâme la
sévérité dont on use envers les protestants.
Les citoyens de la ville de Bruxelles le con-
sidèrent comme le défenseur de leurs libertés
auprès du trône; enfin le prince d'Orange,
dont la politique profonde et la prudence
silencieuse sont si connues dans Fhistoire,
relève encore la généreuse imprudence du
comte d'Egmont, en le suppliant vainement
de partir avec lui avant l'arrivée du duc
d'Albe. Le prince d'Orange est un caractère
noble et sage; un dévouement héroïque mais
inconsidéré peut seul résister à ses conseils.
Le comte d'Egmont ne veut pas abandonner
les habitants de Bruxelles; il se confie à son
sort, parceque ses viçtQÎres lui ont appris à
compter sur les faveurs de la fortune, et que
toujours il conserve dans les affaires pub-
liques les qualités qui ont rendu sa vie mili-
taire si brillante. Ces belles et dangereuses
144 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
qualités intéressent à sa destinée; on ressent
pour lui des craintes que son ame intrépide
ne sauroit jamais éprouver; tout l'ensemble
de son caractère est peint avec beaucoup
d'art par l'impression même qu'il produit sur
les diverses personnes dont il est entouré. Il
est aisé de tracer un portrait spirituel du
héros d'une pièce; il faut plus de talent pour
le faire agir et parler conformément à ce por-
trait; il en faut plus encore pour le faire
connoître par l'admiration qu'il inspire aux
soldats, au peuple, aux grands seigneurs, à
tous ceux enfin qui se trouvent en relation
avec lui.
Le comte d'Egmont aime une jeune fille,
Clara, née dans la classe des bourgeois de
Bruxelles; il va la voir dans son obscure re-
traite. Cet amour tient plus de place dans
le cœur de la jeune fille que dans le sien ;
l'imagination de Clara est toute entière sub-
juguée par l'éclat du comte d'Egmont, par
le prestige éblouissant de son héroïque va-
leur et de sa brillante renommée. Egmont
a dans sou amour de la bonté et de la dou-
ceur, il se repose auprès de cette jeune per-
sonne des inquiétudes et des affaires. — " On
11 te parle/' lui dit-il, "de cet Egmont, silen-
COMTE D'EGMONT. 14S
kt cieux, sévère, imposant; c'est lui qui doit
" lutter avec les événements et les hommes;
" mais celui qui est simple, aimant, con-
11 fiant, heureux, cet Egmont-là, Clara, c'est
" le tien/' L'amour d'Egmont pour Clara
ne suffiroit pas à l'intérêt de la pièce; mais
quand le malheur vient s'y mêler, ce senti-
ment qui ne paroissoit que dans le lointain
acquiert une admirable force.
On apprend l'arrivée des Espagnols ayant
le duc d'Albe à leur tête ; la terreur que ré-
pand ce peuple sévère, au milieu de la nation
joyeuse de Bruxelles, est supérieurement
décrite. A l'approche d'un grand orage les
hommes rentrent dans leur maison, les ani-
maux tremblent, les oiseaux volent près de
la terre, et semblent y chercher un asile; la
nature entière se prépare au fléau qui la
menace: ainsi l'effroi s'empare des malheu-
reux habitants de la Flandre. Le duc d'Albe
ne veut point faire arrêter le comte d'Egmont
au milieu de Bruxelles; il craint le soulève-
ment du peuple, et voudroit attirer sa victime
dans son propre palais, qui domine la ville
et touche à la citadelle. Il se sert de son jeune
fils, Ferdinand, pour décider celui qu'il veut
perdre à venir chez lui. Ferdinand est plein
TOME II. l
146 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
d'admiration pour le héros de la Flandre; il
ne soupçonne point les terribles desseins de
son père, et montre au comte d 'Egmont un
enthousiasme qui persuade à ce franc cheva-
lier que le père d'un tel fils n'est pas son
ennemi. Egmont consent à se rendre chez
le duc d'Àlbe; le perfide et fidèle repré-
sentant de Philippe II l'attend avec une im-
patience qui fait frémir; il se met à la
fenêtre et l'aperçoit de loin, monté sur un
superbe cheval qu'il a conquis dans l'une
des batailles dont il est sorti vainqueur. Le
duc d'Albe est rempli d'une cruelle joie à
chaque pas que fait Egmont vers son palais,
il se trouble quand le cheval s'arrête; son
misérable cœur bat pour le crime ; et quand
Egmont entre dans la cour, il s'écrie: — Un
pied dans la tombe, deux; la grille se re-
ferme, il est à moi. —
Le comte d' Egmont paroît, le duc d'Albe
s'entretient assez long-temps avec lui sur le
gouvernement des Pays-Bas, et la nécessité
d'employer la rigueur pour contenir les opi-
nions nouvelles. Il n'a plus d'intérêt à
tromper Egmont, et cependant il se plaît
dans sa ruse, et veut la savourer encore
quelques instants; à la fin il révolte l'âme
COMTE D'EGMONT. 14?
généreuse du comte d'Egmont, et l'irrite
par la dispute pour arracher de lui quelques
paroles violentes. Il veut se donner l'air
d'être provoqué et de faire, par un premier
mouvement, ce qu'il a combiné d'avance.
D'où viennent tant de précautions envers
l'homme qui est en sa puissance, et qu'il
fera périr dans quelques heures ? C'est qu'il
y a toujours dans l'assassin politique un désir
confus de se justifier, même auprès de sa
victime ; il veut dire quelque chose pour
son excuse, alors même que ce qu'il dit ne
peut persuader ni lui-même ni personne.
Peut-être aucun homme n'est-il capable
d'aborder le crime sans subterfuge, aussi la
véritable moralité des ouvrages dramatiques
ne consiste-t-elle pas dans la justice poétique
dont l'auteur dispose à son gré, et que l'his-
toire a si souvent démentie, mais dans l'art
de peindre le vice et la vertu de manière à
inspirer la haine pour l'un et l'amour pour
l'autre.
A peine le bruit de l'arrestation du comte
d'Egmont est-il répandu dans Bruxelles,
qu'on sait qu'il va périr. Personne ne s'attend
plus à la justice, ses partisans épouvantés
Posent plus dire un mot pour sa défense ;
l2
148 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
bientôt le soupçon sépare ceux qu'un même
intérêt réunit. Une apparente soumission
naît de l'effroi que chacun inspire en le res-
sentant à son tour, et la terreur que tous
font éprouver à tous, cette lâcheté populaire
qui succède si vite à l'exaltation, est admira-
blement peinte dans cette circonstance.
La seule Clara, cette jeune fille timide
qui ne sortoit jamais de sa maison, vient sur
la place publique de Bruxelles, rassemble
par ses cris les citoyens dispersés, et leur
rappelle leur enthousiasme pour Egmont,
leur serment de mourir pour lui ; tous ceux
qui Fentendent frémissent. " Jeune fille," lui
dit un citoyen de Bruxelles, " ne parle pas
" d'Egmont, son nom donne la mort/' —
" Moi," s'écrie Clara, "je ne prononcerois pas
" son nom ! ne l'avez-vous pas tous invoqué
" mille fois ? n'est-il pas écrit en tout lieu ?
" n'ai-je pas vu les étoiles du ciel même eu
" former les lettres brillantes ? Moi, ne pas
" le nommer ! Que faites-vous, hommes hon-
" nêtes ? votre esprit est-il troublé, votre
" raison perdue? !Ne me regardez donc pas
* avec cet air inquiet et craintif, ne baissez
" donc pas les yeux avec effroi; ce que je
" demande, c'est ce que vous désirez; ma
COMTE D'EGMONT. 14g
<.;
voix n'est-elle pas la voix de votre cœur?
" qui de vous, cette nuit même, ne se pro-
" sternera pas devant Dieu pour lui de-
" mander la vie d'Egmont? Interrogez-vous
" l'un l'autre ; qui de vous, dans sa maison,
" ne dira pas: la liberté d'Egmont ou la mort?
UN CITOYEN DE BRUXELLES.
" Dieu nous préserve de vous écouter
" plus long-temps! il en résulteroit quelque
" malheur.
CLARA.
" Restez, restez ! ne vous éloignez point
" parceque je parle de celui au-devant du-
quel vous vous pressiez avec tant d'ardeur,
quand la rumeur publique annonçoit son
arrivée, quand chacun s'écrioit: Egmont
" vient, il vient. Alors les habitants des rues
" par lesquelles il devoit passer s'estimoient
" heureux: dès qu'on entendoit les pas de
" son cheval, chacun abandonnoit son travail
" pour courir à sa rencontre, et le rayon qui
" partoit de son regard coloroit d'espérance
" et de joie vos visages abattus. Quelques
" uns d'entre vous portoient leurs enfants
" sur le seuil de la porte, et les élevant dans
"leurs bras s'écrioient ;— Voyez, c'est le
46 grand Egmont, c'est lui; lui qui vous
150 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" vaudra des temps plus heureux que ceux
" qu'ont supportés vos pauvres pères. — Vos
" enfants vous demanderont ce que sont de-
" venus ces temps que vous leur avez promis?
" Eh quoi! nous perdons nos moments en
"paroles, vous êtes oisifs, vous le trahissez!"
— Brackenbourg, l'ami de Clara, la conjure de
s'en aller. — " Que dira votre mère?" s'écrie-
t-il,
CLARA.
" Penses-tu que je sois un enfant ou un©
" insensée? Non, il faut qu'ils m'entendent;
" écoutez-moi, citoyens: Je vois que vous
" êtes troublés, et que vous ne pouvez vous-
" mêmes vous reconnoître à travers les dan-
" gère qui vous menacent, laissez-moi porter
"vos regards sur le passé, hélas! le passé
u d'hier. Songea à l'avenir; pouvcz-vous
" vivre, vous laissera-t-on vivre s'il périt ?
" C'est avec lui que s'éteint le dernier souffle
" de votre liberté. Que n/ét oit-il pas pour
" vous! Pour qui s'est-il donc exposé à des
" périls sans nombre? Ses blessures, il les
"a reçues pour vous; cette grande a me toute
M entière occupée de vous est maintenant
M renfermée dans un cachot, et les pièges du
"meurtre l'environnent; il pense à vous, il
COMTE D'EGMONT. 151
M espère peut-être en vous. Il a besoin pour
F la première fois de vos secours, lui qui
"jusqu'à ce jour n'a fait que vous combler
" de ses dons.
UN CITOYEN DE BRUXELLES (à Brackeil-
bourg).
" Eloignez-la, elle nous afflige.
CLARA.
"Eh quoi! je n'ai point de force, point
u de bras habiles aux armes comme les vôtres,
" mais j'ai ce qui vous manque, le courage
R et le mépris du péril; nepuis-je donc pas
" vous pénétrer de mon ame ? Je veux aller
u au milieu de vous: un étendard ^sans dé-
" fense a rallié souvent une noble armée ;
u mon esprit sera comme une flamme en
" avant de vos pas; l'enthousiasme, l'amour,
" réuniront enfin ce peuple chancelant et
" dispersé." —
Brackenbourg avertit Clara que l'on aper-
çoit non loin d'eux des soldats espagnols qui
pourroient l'entendre. — " Mon amie/' lui dit-
il, " voyez dans quel lieu nous sommes. —
CLARA.
" Dans quel lieu ! sous le ciel, dont la
" voûte magnifique sembloit s'incliner avec
151 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" complaisance sur la tête d'Egmont quand
" il paroissoit. Conduisez-moi dans sa prison,
f* vous connoissezla route du vieux château,
" guidez mes pas, je vous suivrai." — Bracken-
bourg entraîne Clara chez elle, et sort de
nouveau pour s'informer du comte d'Egmont :
il revient; et Clara, dont la dernière résolu-
tion est prise, exige qu'il lui raconte ce qu'il
a pu savoir. —
"Est-il condamné?" s'écrie-t-elle*
BRACKENBOURG.
" Il Test, je n'en puis douter.
CLARA.
" Vit-il encore ?
BRACKENBOURG.
" Oui.
CLARA.
" Et comment peux-tu me l'assurer! la
" tyrannie tue dans la nuit l'homme gêné-
" reux, et cache son sang aux yeux de tous.
" Ce peuple accablé repose et rêve qu'il le
" sauvera ; et, pendant ce temps, son ame
" indignée a déjà quitté ce monde. 11 n'est
" plus, ne me trompe pas; il n'est plus.
BRACKENBOURG.
" Non, je vous le répète, hélas! il vit,
COMTE D'EGMONT. ISS
Çi parceque les Espagnols destinent au peu-
" pie qu'ils veulent opprimer un effrayant
M spectacle, un spectacle qui doit briser tous
^ les cœurs où respire encore la liberté,
CLARA.
" Tu peux parler maintenant: moi aussi
*' j'entendrai tranquillement ma sentence de
" mort; je m'approche déjà de la région des
" bienheureux; déjà la consolation me vient
M de cette contrée de paix: parle.
BRACKENBOÛRG.
" Les bruits qui circulent et la garde
" doublée m'ont fait soupçonner qu'on pré-
6C paroit cette nuit sur la place- publique
" quelque chose de redoutable. Je suis ar-
" rivé par des détours dans une maison dont
" la fenêtre donnoit sur cette place ; le vent
" agitoit les flambeaux qu'un cercle nom-
" breux de soldats espagnols portoient dans
" leurs mains; et, comme je m'efforçois de
" regarder à travers cette lueur incertaine,
" j'aperçois en frémissant un échafaud élevé;
M plusieurs étoient occupés à couvrir les
" planches d'un drap noir, et déjà les marches
•' de l'escalier étoient revêtues de ce deuil
P funèbre: on eût dit qu'on célébroit la con-
154 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
"sécration d'un sacrifice horrible. Un cru-
" cifix blanc, qui brilloit pendant la nuit
" comme de l'argent, étoit placé sur l'un des
" côtés de Téchafaud. La terrible certitude
"étoit là devant mes yeux; mais les fiam-
" beaux par degrés s'éteignirent, bientôt
u tous les objets disparurent, et l'œuvre cri-
" minelle de la nuit rentra dans le sein des
" ténèbres/'
Le fils du duc d'Albe découvre qu'on s est
servi de lui pour perdre Egmont, il veut le
sauver à tout prix; Egmont ne lui demande
qu'un service, c'est de protéger Clara quand
il ne sera plus; mais on apprend qu'elle s'est
donné la mort pour ne pas survivre à celui
qu elle aime. Egmont périt, et l'amer res-
sentiment de Ferdinand contre son père est
la punition du duc d'Albe, qui n'aima rien,
dit-on, sur la terre que ce fils.
Il me semble qu'avec quelques change-
ments il seroit possible d'adapter ce plan à
la forme française. J'ai passé sous silence
quelques scènes qu'on ne pourroit point in-
troduire sur notre théâtre. D'abord celle
qui commence la tragédie: des soldats d'Eg-
montet des bourgeois de Bruxelles s'entre-
COMTE D'EGMONT. 1S5
tiennent entre eux de ses exploits; ils ra-
content dans un dialogue naturel et piquant
les principales actions de sa vie, et font sentir
dans leur langage et leurs récits la haute
confiance qu'il leur inspire. C'est ainsi que
Shakespear prépare Fentrée de Jules César,
et le camp de Walstein est composé dans le
même but. Mais nous ne supporterions pas
en France le mélange du ton populaire avec
la dignité tragique, et c'est ce qui donne
souvent de la monotonie à nos tragédies du
second ordre. Les mots pompeux et les si-
tuations toujours héroïques sont nécessaire-
ment en petit nombre: d'ailleurs l'attendris-
sement pénètre rarement jusqu'au fond de
l'aine, quand on ne captive pas l'imagina-
tion par des détails simples mais vrais, qui
donnent de la vie aux moindres circon-
stances.
Clara est représentée au milieu d'un inté-
rieur singulièrement bourgeois, sa mère est
très vulgaire, celui qui doit l'épouser a pour
elle un sentiment passionné; mais on n'aime
pas à se représenter Egmont comme le rival
d'un homme du peuple; tout ce qui entoure
Clara sert, il est vrai, à relever la pureté de
$on ame; néanmoins on n'admettroit pas en
150 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
France dans l'art dramatique l'un des prin-
cipes de l'art pittoresque, l'ombre qui fait
ressortir la lumière. Comme on voit Tune
et l'autre simultanément dans un tableau,
on reçoit tout à la fois l'effet de toutes
deux; il n'en est pas ainsi dans une pièce de
théâtre, où l'action est successive, la scène
qui blesse n'est pas tolérée en considération
du reflet avantageux qu'elle doit jeter sur la
scène suivante; et l'on exige que l'opposi-
tion consiste dans des beautés différentes,
nais qui soient toujours des beautés.
La fin de la tragédie de Goethe n'est
point en harmonie avec l'ensemble; le comte
d'Egtnont s'endort quelques instants avant
de marcher à Féchafaud, Clara qui n'est plus
lui apparoît pendant son sommeil environnée
d'un éclat céleste, et lui annonce que la
cause de la liberté qu'il a servie doit triom-
pher un jour: ce dénouement merveilleux
ne peut convenir à une pièce historique.
Les Allemands en général sont embarrassés
lorsqu'il s'agit de finir; et c'est sur-tout à
eux que pourroit s'appliquer ce proverbe
des Chinois: Quand on a dise pus ù faire, neuf
est la moitié du chemin. L'esprit nécessaire
pour terminer quoi que ce soit exige une
COMTE D'EGMONT. 157
sorte d'habileté et de mesure qui ne s'ac-
corde guère avec l'imagination vague et in-
définie que les Allemands manifestent dans
tous leurs ouvrages. D'ailleurs il faut de
l'art, et beaucoup d'art, pour trouver un dé-
nouement, car il y en a rarement dans la vie;
les faits s'enchaînent les uns aux autres, et
leurs conséquences se perdent dans la suite
des temps. La connoissance du théâtre
seule apprend à circonscrire l'événement
principal et à faire concourir tous les acces-
soires au même but. Mais, combiner les
effets, semble presque aux Allemands de
Hypocrisie, et le calcul leur paroît incon-
ciliable avec Finspiration.
Goethe est cependant de tous leurs écri-
vains celui qui auroit le plus de moyens
pour accorder ensemble l'habileté de l'esprit
avec son audace; mais il ne daigne pas se
donner la peine de ménager les situations
dramatiques de manière à les rendre théâ-
trales. Quand elles sont belles en elles-
mêmes, il ne s'embarrasse pas du reste. Le.
public allemand qu'il a pour spectateur à
Weimar ne demande pas mieux que de l'at-
tendre et de le deviner; aussi patient, aussi,
intelligent que le chœur des Grecs, au lieu
153 XA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
d'exiger seulement qu'on l'amuse, comme le
font d'ordinaire les souverains, peuples ou
rois, il se mêle lui-même de son plaisir, en
analysant, en expliquant ce qui ne le frappe
pas d'abord ; un tel public est lui-même ar-
tiste dans ses jugements.
IPHIGÉNIE EN TAURIDE. 159
CHAPITRE XXII.
Iphigênk en Tauride, Torquato Tasso, etc.
On donnoit en Allemagne des drames bour-
geois, des mélodrames, des pièces à grand
spectacle remplies de chevaux et de cheva-
lerie. Goethe voulut ramener la littérature
à la sévérité de l'antique, et il composa son
Iphigénie en Tauride qui est le chief-d'œuvre
de la poésie classique chez les Allemands.
Cette tragédie rappelle le genre d'impres-
sion qu'on reçoit en contemplant les statues
grecques ; l'action en est si imposante et si
tranquille, qu'alors même que la situation
des personnages change, il y a toujours en
eux une sorte de dignité qui fixe dans le
souvenir chaque moment comme durable.
Le sujet d'Iphigénie en Tauride est si
ICO LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
connu qu'il étoit difficile de le traiter d'une
manière nouvelle; Goethe y est parvenu né-
anmoins, en donnant un caractère vraiment
admirable à son héroïne. I/Antigone de
Sophocle est une sainte telle qu'une religion
plus pure que celle des anciens pourroit
nous la représenter. L'Iphigénie de Goethe
n'a pas moins de respect pour la vérité
qu'Antigone; mais elle réunit le calme d'un
philosophe à la ferveur d'une prêtresse : le
chaste culte de Diane et l'asile d'un temple
suffisent à l'existence rêveuse que lui laisse
le regret d'être éloignée de la Grèce. Elle
veut adoucir les mœurs du pays barbare
qu'elle habite ; et bien que son nom soit
ignoré, elle répand des bienfaits autour
d'elle, en fille du roi des rois. Toutefois
elle ne cesse point de regretter les belles
contrées où se passa son enfance, et son
ame est remplie d'une résignation forte et
douce, qui tient pour ainsi dire le milieu
entre le stoïcisme et le christianisme. Iphi-
génie ressemble un peu à la divinité qu'elle
sert, et l'imagination se la représente envi-
ronnée d'un nuage qui lui dérobe sa patrie.
En effet, l'exil, et l'exil loin de la Grèce,
pouvoit-il permettre aucune jouissance que
IPHIGÉNIE EN TAURIDE. lOi
celle qu'on trouve en soi-même ! Ovide
aussi, condamné à vivre non loin de la Tau-
ride, parloit en vain son harmonieux langage
aux habitants de ces rives désolées : il cher-
choit en vain les arts, un beau ciel, et cette
sympathie de pensées qui fait goûter avec
les indifférents même quelques uns des plai-
sirs de l'amitié. Son génie retomboit sur
lui-même, et sa lyre suspendue ne rendoit
plus que des accords plaintifs, lugubre ac-
compagnement des vents du nord.
Aucun ouvrage moderne ne peint mieux,
ce me semble, que l'Iphigénie de Goethe, la
destinée qui pèse sur la race de Tantale, la
dignité de ces malheurs causés par une fa-
talité invincible. Une crainte religieuse se
fait sentir dans toute cette histoire, et les
personnages eux-mêmes semblent parler
prophétiquement, et n'agir que sous la
main puissante des dieux.
Goethe a fait de Thoas le bienfaiteur
dTphigénie. Un homme féroce, tel que
divers auteurs l'ont représenté, n'auroit pu
s'accorder avec la couleur générale de la
pièce, il en auroit dérangé l'harmonie. Dans
plusieurs tragédies on met un tyran, comme
une espèce de machine qui est la cause de
TOME II. M
162 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
tout; mais un penseur tel que Goethe n'au-
roit jamais mis en scène un personnage sans
développer son caractère. Or, une ame cri-
minelle est toujours si compliquée, qu'elle
ne pouvoit entrer dans un sujet traité d'une
manière aussi simple. Thoas aime Iphi-
génie; il ne peut se résoudre à s'en séparer
en la laissant retourner en Grèce avec son
frère Oreste. Iphigénie pourroit partir à
l'inspu de Thoas : elle débat avec son frère,
et avec elle-même, si elle doit se permettre
un tel mensonge, et c'est là tout le nœud de
la dernière moitié de la pièce. Enfin, Iphi-
génie avoue tout à Thoas, combat sa résis-
tance, et obtient de lui le mot adieu, sur le-
quel la toile tombe.
Certainement ce sujet ainsi conçu est pur
et noble, et il seroit bien à souhaiter qu'on
pût émouvoir les spectateurs, seulement par
un scrupule de délicatesse; mais ce n'est
peut-être pas assez pour le théâtre, et Ton
s'intéresse plus à cette pièce quand on la lit
que quand on la voit représenter. C'est l'ad-
miration, et non le pathétique, qui est le
ressort d'une telle tragédie ; -on croit en-
tendre en l'écoutant un chant d'un poème
épique; et le calme qui règne dans tout
IPHIGÉNIE EN TAURIDE. i63
l'ensemble gagne presque Oreste lai-même.
La reconnoissance d'Iphigénie et d'Oreste
n'est pas la plus animée, mais peut être la
plus poétique qu'il y ait. Les souvenirs de
la famille d'Agarnemnon y sont rappelés
avec un art admirable, et Ton croit voir
passer devant ses yeux les tableaux dont
rhistoire et la fable ont enrichi l'antiquité.
C'est un intérêt aussi que celui du plus beau
langage, et des sentiments les plus élevés.
Une poésie si haute plonge l'ame dans une
-noble contemplation, qui lui rend moins né-
cessaire le mouvement et la diversité drama-
tiques.
Parmi le grand nombre des morceaux à
citer dans cette pièce, il en est un dont il n'y
a de modèle nulle part: Iphigénie, dans sa
douleur, se rappelle un ancien chant connu
dans sa famille, et que sa nourrice lui a
appris dès le berceau: c'est le chant que les
Parques font entendre à Tantale dans l'enfer.
Elles lui retracent sa gloire passée, lorsqu'il
étoit le convive des dieux à la table d'or.
Elles peignent le moment terrible où il fut
précipité de son trône, la punition que les
dieux lui infligèrent, la tranquillité de ces
dieux qui planent sur l'univers, et que les
m 2
104 LA LITTÉRATURE ET LES ÀRiTS.
plaintes des enfers ne sauroient ébranler;
ees Parques menaçantes annoncent aux
petits-fils de Tantale que les dieux se dé-
tourneront d'eux, parceque leurs traits rap-
pellent ceux de leur père. Le vieux Tantale
entend ce chant funeste dans l'éternelle nuit,
pense à ses enfants, et baisse sa tête cou-
pable. Les images les plus frappantes, le
ïhythme qui s'accorde le mieux avec les sen*
timents, donnent à cette poésie la couleur
d'un chant national. C'est le plus grand ef-
fort du talent, que de se familiariser ainsi
avec l'antiquité, et de saisir tout à la fois ce
qui devoit être populaire chez les Grecs, et
ce qui produit, à la distance des siècles, une
impression si solennelle.
L'admiration qu'il est impossible de ne
pas ressentir pour l'Iphigénie en Tauride de
Goethe n'est point en contradiction avec ce
que j'ai dit sur l'intérêt plus vif, et l'atten-
drissement plus intime que les sujets mo-
dernes peuvent faire éprouver. Les mœurs
et les religions, dont les siècles ont effacé la
trace, présentent l'homme comme un être
idéal, qui touche à peine la terre sur la-
quelle il marche; mais dans les époques et
dyns les faits historiques, dont riutluence
ÏORQUÀTO TASSO. 16*
subsiste encore, nous sentons la chaleur de
notre propre existence, et nous voulons des
affections semblables à celles qui nous agi-
tent.
Il me semble donc que Goethe n'aurait
pas dû mettre dans sa pièce de ïorquato
Tasso la même simplicité d'action et le
même calme dans les discours qui conve-
noient à son Iphigénie. Ce calme et cette
simplicité pourroient ne paroi tre que de la
froideur et du manque de naturel dans un
sujet aussi moderne, sous tous les rapports,
que le caractère personnel du Tasse et les
intrigues de la cour de Ferrare.
Goethe a voulu peindre dans cette pièce
l'opposition qui existe entre la poésie et les
convenances sociales; entre le caractère d'un
poète et celui d'un homme du monde. Il a
montré le mal que fait la protection d'un
prince à l'imagination délicate d'un écri-
vain, lors même que ce prince croit aimer
les lettres, ou du moins met son orgueil à
passer pour les aimer. Cette opposition
entre la nature exaltée et cultivée par la
poésie, et la nature refroidie et dirigée par
la politique, est une idée mère de mille
idées. .
166 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Un homme de lettres placé dans une cour
doit se croire d'abord heureux d'y être; mais
il est impossible qu'à la longue il n'éprouve
pas quelques-unes des peines qui rendirent
la vie du Tasse si malheureuse. Le talent
qui ne seroit pas indomté cesserait d'être du
talent; et cependant il est bien rare que des
princes reconnoissent les droits de l'imagina-
tion et sachent tout à la fois la considérer et
la, ménager. On ne pouvoit choisir un sujet
plus heureux que Le Tasse à Ferrare, pour
mettre en évidence les différents caractères
d'un poète, d'un homme de cour, d'une prin-
cesse, et d'un prince agissant dans un petit
cercle avec toute l'âpreté d'amour-propre
qui remueroit le inonde. L'on connoît la
sensibilité maladive du Tasse, et la rudesse
polie de son protecteur Alfonse, qui, tout en
professant la plus haute admiration pour ses
écrits, le fit enfermer dans la maison des
fous; comme si le génie qui part de lame
devoit être traité ainsi qu'un talent m( ■
nique dont on tire parti, en estimant l'oeuvre
et dédaignant l'ouvrier.
Goethe a peint Léonore d'Est, la 9œur du
duc de Ferrare, que le poète ai moi t en secret
comme appartenant par ses vœux àl'cntliou-
TORQUATO TASSO. 167
siasme, et par sa faiblesse à la prudence ; il
a introduit dans sa pièce un courtisan sage,
selon le monde, qui traite Le Tasse avec la
supériorité que l'esprit d'affaires se croit sur
l'esprit poétique, et qui l'irrite par son calme
et par l'habileté qu'il emploie à le blesser
sans avoir précisément tort envers lui. Cet
homme de sang froid conserve son avantage
en provoquant son ennemi par des manières
sèches et cérémonieuses, qui offensent sans
qu'on puisse s'en plaindre. C'est le grand
mal que fait une certaine science du monde :
et dans ce sens, l'éloquence et l'art de parler
diffèrent extrêmement ; car pour être élo-
quent, il faut dégager le vrai de toutes ses
entraves, et pénétrer jusqu'au fond de Famé
où réside la conviction ; mais l'habileté de
la parole consiste au contraire dans le talent
d'esquiver, de parer adroitement avec quel-
ques phrases ce qu'on ne veut pas entendre,
et de se servir de ces mêmes armes pour tout
indiquer, sans qu'on puisse jamais vous
prouver que vous ayez rien dit.
Ce genre d'escrime fait beaucoup souffrir
une ame vive et vraie. L'homme qui s'en sert
semble votre supérieur, parcequ'il sait vous
agiter, tandis qu'il reste lui-même tranquille;
mais il ne faut pas pourtant se laisser imposer
1(53 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
par ces forces négatives. Le calme est beau
quand il vient de l'énergie qui fait supporter
ses propres peines; mais quand il naît de l'in-
différence envers celles des autres, ce calme
n'est rien qu'une personnalité dédaigneuse,
11 suffit d'une année de séjour dans une cour
ou dans une capitale, pour apprendre très
facilement à mettre de l'adresse et de la grâce
même dans l'égoïsme : mais pour être vrai-
ment digne d'une haute estime, il faudroit
réunir en soi, comme dans un bel ouvrage,
des qualités opposées : la connoissance des
affaires et l'amour du beau, la sagesse
qu'exigent les rapports avec les hommes, et
l'essor qu'inspire le sentiment des arts. Il
est vrai qu'un tel individu en contiendroit
deux ; aussi Goethe dit-il dans sa pièce que
les deux personnages qu'il met en contraste,
le politique et le poète, sont les deux moitiés
d'un homme. Mais la sympathie ne peut
exister entre ces deux moitiés, puisqu'il n'y
a point de prudence dans le caractère du
Tasse, ni de sensibilité dans son concur-
rent.
La susceptibilité souffrante des hommes
de lettres s'est manifestée dans Rousseau,
dans Le Tasse, et plus souvent encore dans
les écrivains allemands. Les écrivains Iran-
TORQUATO TASSO. M%
çais en ont été plus rarement atteints. C'est
quand on vit beaucoup avec soi-même et
dans la solitude qu'on a de la peine à sup-
porter l'air extérieur. La société est rude à
beaucoup d'égards pour qui n'y est pas fait
dès son enfance, et l'ironie du monde est
plus funeste aux gens à talent qu'à tous les
autres : l'esprit tout seul s'en tire mieux.
Goethe auroit pu choisir la vie de Rousseau
pour exemple de cette lutte entre la société
telle qu'elle est, et la société telle qu'une
tête poétique la voit ou la désire ; mais la si-
tuation de Rousseau prêtoit beaucoup moins
à l'imagination que celle du Tasse. J.Jacques
a traîné un grand génie dans des rapports
très subalternes. Le Tasse, brave comme
ses chevaliers, amoureux, aimé, persécuté,
couronné, et jeune encore mourant de dou-
leur à la veille de son triomphe, est un su-
perbe exemple de toutes les splendeurs et de
tous les revers d'un beau talent.
11 me semble que dans la pièce du Tasse
les couleurs du midi ne sont pas assez pro-
noncées : peut-être serait-il très difficile de
rendre en allemand la sensation que produit
la langue italienne. Néanmoins c'est dans
les caractères sur-tout qu'on retrouve les
i;o LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
traits de la nature germanique plutôt qu'ita-
lienne. Léonore d'Est est une princesse
allemande. L'analyse de son propre carac-
tère et de ses sentiments, à laquelle elle se
livre sans cesse, n'est point du tout dans
l'esprit du midi. Là l'imagination ne se
replie point sur elle-même ; elle avance sans
regarder en arrière. Elle n'examine point
la source d'un événement; elle le combat ou
s'y livre sans en rechercher la cause.
Le Tasse est aussi un poète allemand. Cette
impossibilité de se tirer d'affaire dans toutes
les circonstances habituelles de la vie com-
mune que Goethe attribue au Tasse, est un
trait de la vie méditative est renfermée des
écrivains du nord. Les poètes du midi n'ont
pas d'ordinaire une telle incapacité; ils ont
vécu plus souvent hors de la maison, sur les
places publiques; les choses et surtout les
hommes leur sont plus familiers.
Le langage du Tasse, dans la pièce de
Goethe, est souvent trop métaphysique. La
folie de l'auteur de la Jérusalem ne venoit
pas de l'abus des réflexions philosophiques*
ni de l'examen approfondi de ce qui se passe
au fond du cœur; elle tenoit plutôt à l'im-
pression trop vive des objets extérieurs, à
TORQUATO TASSO. 171
l'enivrement de l'orgueil et de l'amour; il
ne se servoit guère de la parole que comme
d'un chant harmonieux. Le secret de son
ame n'étoit point dans ses discours, ni dans
ses écrits : il ne s'étoit point observé lui-
même; comment auroit-il pu se révéler aux
autres ? D'ailleurs il considéroit la poésie
comme un art éclatant, et non comme une
confidence intime des sentiments du cœur.
Il me semble manifeste et par sa nature ita-
lienne, et par sa vie, et par ses lettres, et
par les poésies même qu'il a composées dans
sa captivité, que l'impétuosité de ses pas-
sions, plutôt que la profondeur de ses pen-
sées, causoit sa mélancolie ; il n'y avoit pas
dans son caractère, comme dans celui des
poëtes allemands, ce mélange habituel de
réflexion et d'activité, d'analyse et d'enthou-
siasme qui trouble singulièrement l'existence.
L'élégance et la dignité du style poétique
sont incomparables dans la pièce du Tasse ;
et Goethe s'y est montré le Racine de l'Alle-
magne. Mais si l'on a reproché à Racine
le peu d'intérêt de Bérénice, on pourroit
avec bien plus de raison blâmer la froideur
dramatique du Tasse de Goethe; le dessein
de l'auteur étoit d'approfondir les caractères.
172 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
en esquissant seulement les situations; mais
cela est-il possible? Ces long discours pleins
d'esprit et d'imagination, que tiennent tour à
tour les différents personnages, dans quelle
nature sont-ils pris? Qui parle ainsi de soi-
même et de tout ? Qui épuise à ce point ce
qu'on peut dire sans qu'il soit question de rien
faire? Quand il arrive un peu de mouvement
dans cette pièce, on se sent soulagé de l'at-
tention continuelle qu'exigent les idées. La
scène du duel entre le poète et le courtisan
intéresse vivement ; la colère de l'un et l'ha-
bileté de l'autre développent la situation
d'une manière piquante. C'est trop exiger
des lecteurs ou des spectateurs, que de leur
demander de renoncer à l'intérêt des circon-
stances pour s'attacher uniquement aux
images et aux pensées. Alors il ne faut pas
prononcer des noms propres, ni supposer des
scènes, des actes, un commencement, une
fin, tout ce qui rend l'action nécessaire. La
contemplation plaît dans le repos; mais
lorsqu'on marche, la lenteur est toujours fa-
tigante.
Par une singulière vicissitude dans les
goûts, les Allemands ont d'abord attaqué
dos écrivains dramatiques, comme trans-
TORQUATO TASSO, ETC. J73
formant en français tous leurs héros. Ils ont
réclamé avec raison la vérité historique pour
animer les couleurs et vivifier la poésie; puis»,
tout à coup, ils se sont lassés de leurs pro-
pres succès en ce genre, et ils ont fait des
pièces abstraites, si l'on peut s'exprimer
ainsi, dans lesquelles les rapports des hommes
entre eux sont indiqués d'une manière géné-
rale, sans que le temps, le lieu, ni les in-
dividus y soient pour rien. C'est ainsi, par
exemple, que dans la Fille naturelle, une
autre pièce de Goethe, l'auteur appelle ses
personnages le duc, le roi, le père, la fille,
etc., sans aucune autre désignation; con-
sidérant l'époque pendant laquelle l'événe-
ment se passe, le pays et les noms propres
presque comme des intérêts de ménage, dont
la poésie ne doit pas s'occuper.
Une telle tragédie est véritablement faite,
pour être jouée dans le palais d'Odin, où les
morts ont coutume de continuer les occupa-
tions qu'ils avoient pendant leur vie; là le
chasseur, ombre lui-même, poursuit l'ombre
d'un cerf avec ardeur, et les fantômes des
guerriers se battent sur le terrain des nuages.
11 paroît que pendant quelque temps Goethe
s'est tout-à-fait dégoûté de l'intérêt clans le&.
|$t LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
pièces de théâtre. L'on en trouvoit dans de
mauvais ouvrages; il a pensé qu'il falloit le
bannir des bons. Néanmoins un homme
supérieur a tort de dédaigner ce qui plaît
universellement; il ne faut pas qu'il abjure
sa ressemblance avec la nature de tous, s'il
veut faire valoir ce qui le distingue. Le point
qu'Archimède cherchoit pour soulever le
monde est celui par lequel un génie extraor-
dinaire se rapproche du commun des hommes.
Ce point de contact lui sert à s'élever au-
dessus des autres; il doit partir de ce que
nous éprouvons tous, pour arriver à faire
sentir ce que lui seul aperçoit. D'ailleurs,
s'il est vrai que le despotisme des convenan-
ces mêle souvent quelque chose de factice
aux plus belles tragédies françaises, il n'y a
pas non plus de vérité dans les théories
bizarres de l'esprit systématique. Si l'ex-
agération est maniérée, un certain genre de
calme est aussi une affectation. C'est une
supériorité qu'on s'arroge sur les émotions
de lame, et qui peut convenir dans la philo-
sophie, mais point du tout dans l'art dra-
matique.
On peut sans crainte adresser ces critiques
à Goethe; car presque tous ses ouvrages sont
TORQUATO TASSO, ETC. 174
composes dans des systèmes différents; tantôt
il s'abandonne à la passion, comme dans
Werther et le comte d'Egmont. Une autre-
fois il ébranle toutes les cordes de l'imagina-
tion par ses poésies fugitives. Une autrefois
il peint l'histoire avec une vérité scrupuleuse,
comme dans Goetz de Berlichingen. Une
autrefois il est naïf comme les anciens, dans
Hermann et Dorothée. Enfin il se plonge avec
Faust dans le tourbillon de la vie; puis, tout
à coup, dans Le Tasse, la Fille naturelle, et
même dans Iphigénie, il conçoit Fart drama-
tique comme un monument élevé près des
tombeaux. Ses ouvrages ont alors les belles
formes, la splendeur et l'éclat du marbre;
mais ils en ont aussi la froide immobilité.
On ne sauroit critiquer Goethe comme un
auteur bon dans tel genre et mauvais dans
tel autre. 11 ressemble plutôt à la nature,
qui produit tout et de tout; et l'on peut
aimer mieux son climat du midi que son
climat du nord, sans méconnoître en lui les
talens qui s'accordent avec ces diverses ré-
gions de l'ame.
170 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XXIII
Faust.
Parmi les pièces des marionnettes, il y en
a une intitulée Le Docteur Faust, ou La
Science malheureuse, qui a fait de tout temps
une grande fortune en Allemagne. Lessing
s'en est occupé avant Goethe. Cette histoire
merveilleuse est une tradition généralement
répandue. Plusieurs auteurs anglais ont
écrit sur la vie de ce même docteur Faust:
et quelques uns même lui attribuent l'in-
vention de l'imprimerie. Son savoir très
profond ne le préserva pas de l'ennui de la
vie; il essaya pour y échapper de faire un
pacte avec le diable, et le diable finit par
l'emporter. Voilà le premier mot qui a
fourni à Goethe l'étonnant ouvrage dont je
vais essayer de donner l'idée.
FAUST. \j7
Certes, il ne faut y chercher ni le goût, ni
la mesure, ni l'art qui choisit et qui termine;
mais si l'imagination pouvoit se figurer un
chaos intellectuel tel que Ton a souvent
décrit le chaos matériel, le Faust de Goethe
devroit avoir été composé à cette époque.
On ne sauroit aller au-delà en fait de hardi-
esse de pensée, et le souvenir qui reste de
cet écrit tient toujours un peu du vertige.
Le diable est le héros de cette pièce ; l'auteur
ne Ta pointconçu comme un fantômehideux,
tel qu'on a coutume de le représenter aux
enfants; il en a fait, si Ton peut s'exprimer
ainsi, le méchant par excellence, auprès
duquel tous les méchants, et celui de Gresset
en particulier, ne sont que des no-vices, à
peine dignes d'être les serviteurs de Méphis-
tophélès. (C'est le nom du démon qui se
fait l'ami de Faust.) Goethe a voulu montrer
dans ce personnage, réel et fantastique tout
à la fois, la plus amère plaisanterie que le
dédain puisse inspirer, et néanmoins une
audace de gaieté qui amuse. Il y a dans les
discours de Méphistophélès une ironie in-
fernale qui porte sur la création toute entière,
et juge l'univers comme un mauvais livre
dont le diable se fait le censeur.
TOME II. n
178 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Méphistophélès déjoue l'esprit lui-même,
comme le plus grand des ridicules, quand il
fait prendre un intérêt sérieux à quoi que ce
soit au monde, et sur-tout quand il nous
donne de la confiance en nos propres forces.
C'est une chose singulière que la méchanceté
suprême et la sagesse divine s'accordent en
ceci ; qu'elles reconnoissent également l'une
et l'autre le vide et la foiblesse de tout ce
qui existe sur la terre : mais l'une ne proclame
cette vérité que pour dégoûter du bien, et
l'autre que pour élever au-dessus du mal.
S'il n'y avoit dans la pièce de Faust que
de la plaisanterie piquante et philosophique,
on pourroit trouver dans plusieurs écrits de
Voltaire un genre d'esprit analogue; mais on
sent dans cette pièce une imagination d'une
toute autre nature. Ce n'est pas seulement
le monde moral tel qu'il est qu'on y voit
anéanti, mais c'est l'enfer qui est mis à sa
place. Il y a une puissance de sorcellerie,
une poésie du mauvais principe, un enivre-
ment du mal, un égarement de la pensée
qui font frissonner, rire et pleurer tout à la
fois. Il semble que, pour un moment, le
gouvernement de la terre soit entre les mains
du démon. Vous tremblez pareequ'il est
FAUST. 179
impitoyable, vous riezparcequ'il humilie tous
les amours-propres satisfaits, vous pleurez
parceque la nature humaine, ainsi vue des
profondeurs de Fenfer, inspire une pitié
douloureuse.
MiltonafaitSatanplusgrandquel'homme;
Michel-Ange et Le Dante lui ont donné les
traits hideux de ranimai combinés avec la
figure humaine. Le Méphistophélès de
Goethe est un diable civilisé. 11 manie avec
art cette moquerie légère en apparence qui
peut si bien s'accorder avec une grande pro-
fondeur de perversité ; il traite de niaiserie
ou d'affectation tout ce qui est sensible; sa
figure est méchante, basse et fausse; il a de
la gaucherie sans timidité, du dédain sans
fierté, quelque chose de doucereux auprès
des femmes, parceque, dans cette seule cir-
constance, il a besoin de tromper pour
séduire: et ce qu'il entend par séduire, c'est
servir les passions d'un autre; car il ne peut
même faire semblant d'aimer. C'est la seule
dissimulation qui lui soit impossible.
Le caractère de Méphistophélès suppose
une inépuisable connoissance de la société,
de la nature et du merveilleux. C'est le
cochemar de l'esprit que cette pièce de
N 2
180 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Faust, mais un cochemar qui double sa force.
On y trouve la révélation diabolique de l'in-
crédulité, de celle qui s'applique à tout ce
qu'il peut y avoir de bon dans ce monde; et
peut-être cette révélation seroit-elle dan-
gereuse, si les circonstances amenées par
les perfides intentions de Méphistopbélès
n'inspiroient pas de l'horreur pour son arro-
gant langage, et ne faisoicnt pas connoître
la scélératesse qu'il renferme.
Faust rassemble dans son caractère toutes
les foiblesses de l'humanité : désir de savoir
çt fatigue du travail ; besoin du succès, sa-
tiété du plaisir. C'est un parfait modèle de
l'être changeant et mobile dont les senti-
ments sont plus éphémères encore que la
courte vie dont il se plaint. Faust a plus
d'ambition que de force ; et cette agitation
intérieure le révolte contre la nature, et le
fait recourir tous les sortilèges pour échap-
per aux conditions dures, mais nécessaires,
imposées à l'homme mortel. On le voit, dans
la première scène, au milieu de ses livres et
d'un nombre infini d'instruments de physique
et de fioles de chimie. Son père s'occupoit
aussi des sciences, et lui en a transmis le
goût et l'habitude. Une seule lampe éclaire-
FAUST. 181
cette retraite sombre, et Faust étudie sans
relâche la nature, et sur-tout la magie, dont
il possède déjà quelques secrets.
Il veut faire apparoître un des génies créa-
teurs du second ordre; le génie vient, et lui
conseille de ne point s'élever au-dessus de la
sphère de Fesprit humain. — "C'est à nous,"
lui dit-il, "c'est à nous de nous plonger dans
" le tumulte de l'activité, dans ces vagues
" éternelles de la vie, que la naissance et la
" mort élèvent et précipitent, repoussent et
" ramènent : nous sommes faits pour travailler
" à l'œuvre que Dieu nous commande, et
" dont le temps accomplit la trame. Mais
" toi, qui ne peux concevoir que toi-même,
" toi, qui trembles en approfondissant ta
" destinée et que mon souffle fait tressaillir,
" laisse-moi, ne me rappelle plus." — Quand
le génie disparoît, un désespoir profond s'em-
pare de Faust et il veut s'empoisonner.
"Moi," dit-il, " l'image de la divinitéje me
" croyois si près de goûter l'éternelle vérité
" dans tout l'éclat de sa lumière céleste! je
" n'étois déjà plus le fils de la terre; je me
" sentois l'égal des chérubins, qui, créateurs
" à leur tour, peuvent goûter les jouissances
" de Dieu même. Ah! combien je dois ex-
182 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" pier mes pressentiments présomptueux!
a
Une parole foudroyante les a détruits
" pour jamais. Esprit divin, j'ai eu la force
" de t'attirer, mais je n'ai pas eu celle de te
" retenir. Pendant l'instant heureux où je
" t'ai vu, je me sentois à la fois si grand et
" si petit! mais tu m'as repoussé violemment
" dans le sort incertain de l'humanité.
" Qui m'instruira maintenant? Que dois-
" je éviter? Dois-je céder à l'impulsion qui
"me presse? nos actions, comme nos souf-
" frances, arrêtent la marche delà pensée. Des
c; penchants grossiers s'opposent à ce que
" l'esprit conçoit de plus magnifique. Quand
" nous atteignons un certain bonheur ici-
" bas, nous traitons d'illusion et de mensonge
" tout ce qui vaut mieux que ce bonheur;
" et les sentiments sublimes que le créateur
" nous avoit donnés se perdent dans les in-
" térêts de la terre. D'abord l'imagination
" avec ses ailes hardies aspire à l'éternité;
" puis un petit espace suffit bientôt aux
" débris de toutes nos espérances trompées.
" L'inquiétude s'empare de notre cœur. Elle
" y produit des douleurs secrètes; elle y dé*
" truit le repos et le plaisir. Elle se présente
^ à nous sous mille formes; tantôt la fortune,
FAUST. ISS
" tantôt une femme, des enfants, le poignard,
" le poison, le feu, la mer nous agitent.
" L'homme tremble devant tout ce qui
" n'arrivera pas, et pleure sans cesse ce qu'il
" n'a point perdu.
" Non, je ne me suis point comparé à la
f6 divinité; non, je sens ma misère: c'est
" à l'insecte que je ressemble. Il s'agite
" dans la poussière, il se nourrit d'elle, et
" le voyageur en passant l'écrase et le dé*
" truit.
" N'est-ce pas de la poussière en effet que
" ces livres dont je suis environné? Ne suis-
" je pas enfermé dans le cachot de la science?
" Ces murs, ces vitraux qui m'entourent,
41 laissent-ils pénétrer seulement jusqu'à moi
" la lumière du jour sans l'altérer? Que dois-
" je faire de ces innombrables volumes, de
M ces niaiseries sans fin qui remplissent ma
" tête? Y trouverai-je ce qui me manque?
" Si je parcours ces pages, qu'y lirai-je?
" Que par-tout les hommes se sont tour-
" mentes sur leur sort ; que de temps en
*' temps un heureux a paru, et qu'il a fait
V le désespoir du reste de la terre." (Une
tête de mort est sur la table.) " Et toi,
184 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" qui semblés m'adresser un ricanement si
" terrible, l'esprit qui habitoit jadis ton cer-
" veau n'a-t-il pas erré comme le mien,
" n'a-t-il pas cherché la lumière, et suc-
" combe sous le poids des ténèbres : ces
" machines de tout genre que mon père
" avoit rassemblées pour servir à ses vains
" travaux; ces roues, ces cylindres, ces leviers,
"me révèleront-ils le secret de la nature?
u Non, elle est mystérieuse, bien qu'elle
" semble se montrer au jour; et ce qu'elle
u veut cacher, tous les efforts de la science
" ne l'arracheront jamais de son sein.
" C'est donc vers toi que mes regards sont
" attirés, liqueur empoisonnée ! Toi qui donnes
" la mort, je te salue comme une pâle lueur
" dans la forêt sombre. En toi, j'honore la
" science et l'esprit de l'homme. Tu es la
" plus douce essence des sucs qui procurent
" le sommeil. Tu contiens toutes les forces
" qui tuent. Viens à mon secours. Je sens
" déjà l'agitation de mon esprit qui se calme;
46 je vais m'élancer dans la haute mer. Les
" flots limpides brillent comme un miroir
" à mes pieds. Un nouveau jour m'appelle
" vers l'autre bord. Un char de feu plane
FAUST. ISS
<.»
déjà sur ma tête; j'y vais monter; je saurai
" parcourir les sphères éthérées, et goûter
" les délices des cieux.
" Mais dans mon abaissement comment
" les mériter? Oui, je le puis, si je l'ose, si.
"j'enfonce avec courage ces portes de la
" mort devant lesquelles chacun passe en
" frémissant. Il est temps de montrer la
" dignité de l'homme. Il ne faut plus qu'il
" tremble au bord de cet abîme, où son
" imagination se condamme elle-même à ses
" propres tourments, et dont les flammes de
" l'enfer semblent défendre l'approche. C'est
" dans cette coupe, d'un pur cristal, que je
" vais verser le poison mortel. HéLas! jadis
" elle servoit pour un autre usage: on la
" passoit de main en main dans les festins
" joyeux de nos pères, et le convive en la
" prenant célébroit en vers sa beauté. Coupe
" dorée! tu me rappelles les nuits bruyantes
" de ma jeunesse. Je ne t'offrirai plus à mon
" voisin; je ne vanterai plus l'artiste qui sut
" t'embellir. Une liqueur sombre te remplit,
" je l'ai préparée, je la choisis. Ah! qu'elle
" soit pour moi la libation solennelle que je
" consacre au matin d'une nouvelle vie!"
Au moment où Faust va prendre le poi-
186 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
son, il entend les cloches qui annoncent dans
Ja ville le jour de Pâques, et les chœurs qui,
dans l'église voisine, célèbrent cette sainte
fête.
LE CHŒUR*
" Le Christ est ressuscité. Que les mortels
ff dégénérés, foibles et tremblants s'en ré-
jouissent.
FAUST.
" Comme le bruit imposant de Fairain
" m'ébranle jusqu'au fond deTame! Quelles
" voix pures font tomber la coupe em-
f; poisonnée de ma main? Annoncez-vous,
" cloches retentissantes, la première heure
" du jour de Pâques? Vous, chœur! célé-
f6 brez-vous déjà les chants consolateurs, ces
" chants que, dans la nuit du tombeau, les
" anges firent entendre quand ils descendi-
" rent du ciel pour commencer la nouvelle
" alliance?"
Le chœur répète une seconde fois : Le
Christ, etc.
FAUST.
" Chants célestes, puissants et doux, poui^-
" quoi me cherchez-vous dans la poussière ?
" faites-vous entendre aux humains que vous
u pouvez consoler. J'écoute le message que
FAUST. I8jr
** vous m'apportez, mais la foi me manque
" pour y croire. Le miracle est l'enfant chéri
" de la foi. Je ne puis m'élancer dans la
u sphère d'où votre auguste nouvelle est
" descendue; et cependant accoutume dès
" l'enfance à ces chants, ils me rappellent
" à la vie. Autrefois un rayon de l'amour
" divin descendoit sur moi pendant la so-
-" lennité tranquille du dimanche. Le bour-
" donnement sourd de la cloche remplissoit
" non ame du pressentiment de l'avenir, et
*• ma prière étoit une jouissance ardente.
" Cette même cloche annonpoit aussi les
" jeux de la jeunesse, et la fête du printemps.
" Le souvenir ranime en moi les sentiments
" enfantins qui nous détournent de la mort.
" Oh! faites-vous entendre encore, chants
• ç célestes ! la terre m'a reconquis."
Ce moment d'exaltation ne dure pas ; Faust
est un caractère inconstant, les passions du
monde le reprennent. Il cherche à les satis-
faire, il souhaite de s'y livrer; et le diable,
sous le nom de Méphistophélès, vient et lui
promet de le mettre en possession de toutes
les jouissances de la terre, mais en même
temps il sait le dégoûter de toutes; caria
vraje méchanceté dessèche tellement Famé,
183 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
qu'elle finit par inspirer une indifférence pro-
fonde pour les plaisirs aussi-bien que pour
les vertus.
Méphistophélès conduit Faust chez une
sorcière, qui tient à ses ordres des animaux
moitié singes et moitié chats. (Meer-katzcn.)
On peut considérer cette scène, à quelques
égards, comme la parodie des Sorcières de
Macbeth. Les Sorcières de Macbeth chan-
tent des paroles mystérieuses, dont les sons
extraordinaires font déjà FefFet d'un sorti-
lège ; les Sorcières de Goethe prononcent
aussi des mots bizarres, dont les conson-
nances sont artistement multipliées; ces mots
excitent l'imagination à la gaieté, par la sin-
gularité même de leur structure, et le dia-
logue de cette scène, qui ne seroit que bur-
lesque en prose, prend un caractère plus re-
levé par le charme de la poésie.
On croit découvrir en écoutant le lançao-e
comique de ces chats-singes, quelles seroient
les idées des animaux s'ils pouvoient les ex-
primer, quelle image grossière et ridicule ils
se feroient de la nature et de l'homme.
Il n'y a guère d'exemples dans les pièces
françaises de ces plaisanteries fondées sur le
merveilleux, les prodiges, les sorcières, les
FAUST. 189
métamorphoses, etc. : c'est jouer avec la na-
ture, comme dans la comédie de mœurs on
joue avec les hommes. Mais il faut, pour se
plaire à ce comique, n'y point appliquer le
raisonnement, et regarder les plaisirs de l'i-
magination comme un jeu libre et sans but.
Néanmoins ce jeu n'en n'est pas pour cela
plus facile, car les barrières sont souvent des
appuis; et quand on se livre en littérature à des
inventions sans bornes, il n'y a que l'excès
et l'emportement même du talent, qui puisse
leur donner quelque mérite; l'union du bizarre
et du médiocre ne seroit pas tolérable.
Méphistophélès conduit Faust dans les so-
ciétés des jeunes gens de toutes les classes,
et subjuge, de différentes manières, les di-
vers esprits qu'il rencontre. 11 ne les sub-
jugue jamais par l'admiration, mais par l'é-
tonnement. 11 captive toujours par quelque
chose d'inattendu et de dédaigneux dans ses
paroles et dans ses actions ; car la plupart des
hommes vulgaires font d'autant plus de cas
d'un esprit supérieur qu'il ne se soucie pas
d'eux. Un instinct secret leur dit que celui
qui les méprise voit juste.
Un écolier de Leipsick, sortant de la mai-
son maternelle, et niais comme on peut l'être
Jgo LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
à cet âge clans les bons pays de l'Allemagne,
vient consulter Faust sur ses études; Faust
prie Méphistophélès de se charger de lui ré-
pondre. Il revêt la robe de docteur, et pen-
dant qu'il attend l'écolier, il exprime seul
son dédain pour Faust. " Cet homme," dit-
il, " ne sera jamais qu'à demi pervers, et c'est
" en vain qu'il se flatte de parvenir à l'être
" entièrement." En effet, une maladresse
causée par des regrets invincibles entrave les
honnêtes gens quand ils se détournent de
leur route naturelle, et les hommes radicale-
ment mauvais se moquent de ces candidats
du vice qui ont bonne intention de faire le
mal, mais qui sont sans talent pour l'ac-
compli r.
Enfin l'écolier se présente, et rien n'est
plus naïf que l'empressement gauche et con-
fiant de ce jeune Allemand, qui arrive pour
la première fois dans une grande ville, dis-
posé à tout, et ne connoissant rien, ayant
peur et envie de chaque chose qu'il voit;
désirant de s'instruire, souhaitant fort de
s'amuser, et s'approchant avec un sourire
gracieux de Méphistophélès, qui le reçoit
d'un air froid et moqueur; le contraste entre
la bonhomie toute en dehors de l'un et l'ia-
FAUST. 191
solence contenue de l'autre est admirable-
ment spirituel.
Il n'y a pas une connoissance que l'écolier
ne voulût acquérir, et ce qu'il lui convient
d'apprendre, dit-il, c'est la science et la na-
ture. Méphistophélès le félicite de la préci-
sion de son plan d'étude. Il s'amuse à dé-
crire les quatre facultés: la jurisprudence,
la médecine, la philosophie, et la théologie,
de manière à embrouiller la tête de Féeolier
pour toujours. Méphistophélès lui fait mille
arguments divers que l'écolier approuve tous
les uns après les autres, mais dont la con-
clusion l'étonné, parcequ'il s'attend au sé-
rieux et que le Diable plaisante toujours.
L'écolier de bonne volonté se prépare à l'ad-
miration, et le résultat de tout ce qu'il en-
tend n'est qu'un dédain universel. Méphis-
tophélès convient lui-même que le doute
vient de l'enfer, et que les Démons ce sont
'ceux qui nient; mais il exprime le doute
avec un ton décidé, qui, mêlant l'arrogance
du caractère à l'incertitude de la raison, ne
laisse de consistance qu'aux mauvais pen-
chants. Aucune croyance, aucune opinion,
ne reste fixe dans la tête après avoir en-
tendu Méphistophélès, et Ton s'examine soi-
ig2 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
même pour savoir s'il y a quelque chose de
vrai dans ce monde, ou si Ton ne pense que
pour se moquer de tous ceux qui croyent
penser.
" Ne doit-il pas toujours y avoir une idée
" dans un mot?" dit l'écolier. — " Oui, si cela
" se peut," répond Méphistophélès, " mais il
" ne faut pourtant pas trop se tourmenter
" là-dessus; car là où les idées manquent,
" les mots viennent à propos pour y sup-
" pléer."
L'écolier quelquefois ne comprend pas
Méphistophélès, mais n'en a que plus de
respect pour son génie. Avant de le quitter,
il le prie d'écrire quelques lignes sur son
Album, c'est le livre dans lequel, selon les
bienveillants usages de l'Allemagne, chacun
se fait donner une marque de souvenir par
ses amis. Méphistophélès écrit ce que Satan
a dit à Eve pour l'engager à manger le fruit
de l'arbre de vie: Vous serez comme Dieu,
connaissant le bien et le mal. "Je peux bien,"
se dit-il à lui-même, " emprunter cette an-
" cienne sentence à mon cousin le serpent,
" il y a long-temps qu'on s'en sert dans ma
" famille." L'écolier reprend son livre et
s'en va parfaitement satisfait.
FAUST. 193
Faust s'ennuie, et Méphistophélès lui con-
seille de devenir amoureux. 11 le devient
en effet d'une jeune fille du peuple, tout-à-
fait innocente et naïve, qui vit dans la pau-
vreté avec sa vieille mère. Méphistophélès,
pour introduire Faust auprès d'elle, imagine
de faire connoissance avec une de ses voi-
sines Marthe, chez laquelle la jeune Mar-
guerite va quelquefois. Cette femme a son
mari dans les pays étrangers, et se désole de
n'en point recevoir de nouvelles; elle seroit
bien triste de sa mort, mais au moins vou-
droit-elle en avoir la certitude; et Méphisto-
phélès adoucit singulièrement sa douleur, en
lui promettant un extrait mortuaire de son
époux, bien en règle, qu'elle pourra, suivant
la coutume, faire publier dans la gazette.
La pauvre Marguerite est livrée à la puis-
sance du mal, l'esprit infernal s'acharne sur
elle et la rend coupable sans lui ôter cette
droiture de cœur qui ne peut trouver de re-
pos que dans la vertu. Un méchant habile se
garde bien de pervertir en entier les honnêtes
gens qu'il veut gouverner: car son ascendant
sur eux se compose des fautes et des remords
qui les troublent tour à tour. Faust, aidé
par Méphistophélès, séduit cette jeune fille,
TOME 11. b-
194 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
singulièrement simple d'esprit et dame. Elle
est pieuse, bien qu'elle soit coupable, et seule
avec Faust elle lui demande s'il a de la re-
ligion.-— " Mon enfant," lui dit-il, " tu le sais,
" je t'aime. Je donnerois pour toi mon sang
" et ma vie; je ne voudrais troubler la foi
" de personne. N'est-ce pas là tout ce que
" tu peux désirer?
MARGUERITE.
" Non, il faut croire.
FAUST.
11 Le faut-il ?
MARGUERITE.
" Ah! si je pouvois quelque chose sur toi!
" tu ne respectes pas assez les saints sacre-
" ments.
FAUST.
" Je les respecte.
MARGUERITE.
" Mais sans en approcher; depuis long-
" temps, tu ne t'es point confessé ; tu n'a*
point été à la messe ; crois-tu en Dieu ?
a
FAUST.
" Ma chère amie, qui ose dire : Je crois
" en Dieu ? — Si tu fais cette question aux
11 prêtres et aux sages, ils répondront comme
FAUST. 1Q5
u s'ils vouloient se moquer de celui qui les
" interroge.
MARGUERITE.
" Ainsi donc, tu ne crois rien.
FAUST.
" N'interprète pas mal ce que je dis, char-
u mante créature: qui peut nommer la di-
" vinité et dire je la conçois? qui peut être
" sensible et ne pas y croire ? Le soutien de
" cet univers n'embrasse-t-il pas toi, moi, la
" nature entière ? Le ciel ne s'abaisse-t-ii
" pas en pavillon sur nos têtes ? La terre
" n'est-elle pas inébranlable sous nos pieds,
" et les étoiles éternelles du haut de leur
" sphère ne nous regardent-elles pas avec
" amour ? Tes yeux ne se réfléchissent-ils
" pas dans mes yeux attendris? Un mystère
" éternel, invisible et visible n'attire-t-il pas
" mon cœur vers le tien ? Remplis ton ame
" de ce mystère, et quand tu éprouves la
" félicité suprême du sentiment, appelle-la,
" cette félicité, cœur, amour, Dieu, n'im-
" porte. Le sentiment est tout, les noms ne
" sont qu'un vain bruit, une vaine fumée qui
" obscurcit la clarté des cieux." —
Ce morceau, d'une éloquence inspirée, ne
conviendroit pas à la disposition de Faust,
o 2
196 LA LITTÉRATURE ET LES ART5.
si dans ce moment il n'étoit pas meilleur,
parcequ'il aime, et si l'intention de l'auteur
n'avait pas été, sans doute, de montrer
combien une croyance ferme et positive est
nécessaire, puisque ceux mêmes que la na-
ture a faits sensibles et bons n'en sont pas
mains capables des plus funestes égarements
quand ce secours leur manque.
Faust se lasse de l'amour de Marguerite
comme de toutes les jouissances de la vie;
rien n'est plus beau, en allemand, que les
rers dans lesquels il exprime tout à la fois
l'enthousiasme de la science et la satiété du
bonheur. ~
faust, seul.
" Esprit sublime! Tu m'as accordé tout
" ce que je t'ai demandé. Ce n'est pas en
" vain que tu as tourné vers moi ton visage,
" entouré de flammes ; tu m'as donné la
" magique nature pour empire, tu m'as
" donné la force de la sentir et d'en jouir.
" Ce n'est pas une froide admiration que tu
" m'as permise, mais une intime connois-
" sance, et tu m'as fait pénétrer dans le
" sein de l'univers, comme dans celui d'un
"ami; tuas conduit devant moi la troupe
" variée des vivants, et tu m'as appris à
FAUST. 197
u connoître mes frères dans les habitants
" des bois, des airs et des eaux. Quand
" l'orage gronde dans la forêt, quand il dé-
" racine et renverse les pins gigantesques
" dont la chute fait retentir la montagne,
" tu me guides dans un sûr asile, et tu me
" révèles les secrètes merveilles de mon
" propre cœur. Lorsque la lune tranquille
" monte lentement vers les cieux, les ombres
" argentées des temps antiques planent à
" mes yeux sur les rochers, dans les bois, et
" semblent m'adoucir le sévère plaisir de la
" méditation.
" Mais je le sens, hélas! l'homme ne peut
" atteindre à rien de parfait ; à côté de ces
" délices qui me rapprochent des Dieux, il
" faut que je supporte ce compagnon froid,
" indifférent, hautain, qui m'humilie à mes
" propres yeux, et d'un mot réduit au néant
" tous les dons que tu m'as faits. Il allume
" dans mon sein un feu désordonné qui
" m'attire vers la beauté ; je passe avec
" ivresse du désir au bonheur; mais au sein
" du bonheur même bientôt un vague ennui
" me fait regretter le désir."
L'histoire de Marguerite serre douloureuse-
198 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
nient Je cœur. Son état vulgaire, son esprit
borné, tout ce qui la soumet au malheur,
sans qu'elle puisse y résister, inspire encore
plus de pitié pour elle. Goethe, dans ses
romans et dans ses pièces, n'a presque
jamais donné des qualités" supérieures aux
femmes, mais il peint à merveille le caractère
de foi blesse qui leur rend la protection si
nécessaire. Marguerite veut recevoir chez
elle Faust à l'inseu de sa mère, et donne à
cette pauvre femme, d'après le conseil de
Méphistophélès, une potion assoupissante
qu'elle ne peut supporter, et qui la fait
mourir. La coupable Marguerite devient
grosse, sa honte est publique, tout le quartier
qu'elle habite la montre au doigt. Le
déshonneur semble avoir plus de prise sur
les personnes d'un rang élevé, et peut-être
cependant est-il encore plus redoutable dans
la classe du peuple. Tout est si tranché,
si positif, si irréparable parmi les hommes
qui n'ont pour rien des paroles nuancées.
Goethe saisit admirablement ces mœurs, tout
à la fois si près et si loin de nous, il possède
au suprême degré l'art d'être parfaitement
naturel dans mille natures différentes.
Valcntin, soldat, frère de Marguerite,
FAUST. igf
arrive de la guerre pour la revoir; et quand
il apprend sa honte, la souffrance qu'il
éprouve, et dont il rougit, se trahit par un
langage âpre et touchant tout à la fois.
L'homme dur en apparence, et sensible au
fond de rame, cause une émotion inattendue
et poignante. Goethe a peint avec une
admirable vérité le courage qu'un soldat
peut employer contre la douleur morale,
contre cet ennemi nouveau qu'il sent en lui-
même, et que ses armes ne sauroient com-
battre. Enfin, le besoin de la vengeance le
saisit, et porte vers l'action tous les senti-
ments qui le dévoroient intérieurement. Il
rencontre Méphistophélès et Faust au mo-
ment où ils vont donner un concert sous les
fenêtres de sa sœur. Valentin provoque
Faust, se bat avec lui, et reçoit une blessure
mortelle. Ses adversaires disparoissent pour
éviter la fureur du peuple.
Marguerite arrive, demande qui est là
tout sanglant sur la terre. Le peuple lui
répond : Le fils de ta mère. Fit son frère en
mourant lui adresse des reproches plus ter-
ribles et plus déchirants que jamais la langue
policée n'en pourroit exprimer. La dignité
de la tragédie ne sauroit permettre d'enfoiv
200 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
ccr si avant les traits de la nature dans le
cœur.
Méphistophélès oblige Faust à quitter la
ville, et le désespoir que lui fait éprouver le
sort de Marguerite intéresse à lui de nou-
veau.
" Hélas !" s'écrie Faust, " elle eût été si fa-
<; cilement heureuse, une simple cabane dans
" une vallée des Alpes, quelques occupa-
" tions domestiques, auroient suffi poursatis-
" faire ses désirs bornés, et remplir sa douce
" vie ; mais moi Fennemi de Dieu, je n'ai
" pas eu de repos que je n'aie brisé son
" cœur, que je n'aie fait tomber en ruines sa
" pauvre destinée. Ainsi donc la paix doit
" lui être ravie pour toujours. Il faut qu'elle
" soit la victime de Fenfer. Hé bien ! démon,
" abrège mon angoisse, fais arriver ce qui
" doit arriver. Que le sort de cette infor-
" tunée s'accomplisse, et précipite-moi du
" moins avec elle dans l'abîme."
L'amertume et le sang-froid delà réponse de
Méphistophélès sont vraiment diaboliques.
" Comme tu t'enflammes," lui dit-il,
" comme tu bouillonnes ! Je ne sais com-
" ment te consoler, et sur mon honneur je
" me donnerais au diable, si je ne Fétois pas
FAUST. 201
" moi-même : mais penses-tu donc, insensé,
" que parceque ta pauvre tête ne voit plus
" d'issue, il n'y en ait plus véritablement?
" Vive celui qui sait tout supporter avec
" courage ! Je t'ai déjà rendu pas mal sem-
" blable à moi, et songe, je t'en prie, qu'il
" n'y a rien de plus fastidieux dans ce monde
" qu'un diable qui se désespère/'
Marguerite va seule à l'église, l'unique re-
fuge qui lui reste : une foule immense remplit
le temple, et le service des morts est célé-
bré dans ce lieu solennel. Marguerite est
couverte d'un voile ; elle prie avec ardeur ;
et lorsqu'elle commence à se flatter de la
miséricorde divine, le mauvais esprit lui
parle d'une voix basse, et lui dit : —
" Te souviens-tu, Marguerite, de ce temps
" où tu venois ici te prosterner devant
" l'autel ? tu étois alors pleine d'innocence,
" tu balbutiois timidement les psaumes, et
" Dieu régnoit dans ton cœur. Marguerite,
" qu'as-tu fait? Que de crimes tu as commis !
" Viens-tu prier pour l'ame de ta mère, dont
" la mort pèse sur ta tête ? Sur le seuil de ta
" porte vois-tu quel est ce sang? c'est celui
" de ton frère ; et ne sens-tu pas s'agiter
" dans ton sein une créature infortunée qui
" te présage déjà de nouvelles douleurs ?"
202 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
MARGUERITE.
"Malheur! malheur! comment échapper
" aux pensées qui naissent dans mon amc
u et se soulèvent contre moi ?
le chœur (chante dans l'Eglise).
" Dies irce, dies il la,
66 Suluet sœclum infavillâ*.
LE MAUVAIS ESPRIT.
" Le courroux céleste te menace, Mar-
u guérite, les trompettes de la résurrection
" retentissent; les tombeaux s'ébranlent, et
" ton cœur va se réveiller pour sentir les
" flammes éternelles.
MARGUERITE.
"Ah! si je pouvois m'eloigner d'ici ! les
" sons de cet orgue m'empêchent de respirer,
M et les chants des prêtres font pénétrer dans
" mon ame une émotion qui la déchire.
LE CHŒUR.
*c Judex ergo cùm sedebit,
" Quidquid latet apparelit ;
(i Nil inultum rema/ieùitf.
MARGUERITE,
" On diroit que ces murs se rapprochent
* Il viendra le jour de la colère, et le siècle tera réduit en
cendre.
t Quand le Juge Suprême paroîtra, il découvrira tout ce
qui est caché, et rien ne pourra demeurer impuni.
FAUST. 203
a
pour m'étouffer; la vofite du temple m'op-
" presse : de l'air ! de l'air !
LE MAUVAIS ESPRIT.
" Cache-toi ; le crime et la honte te pour-
" suivent. Tu demandes de l'air et de la
" lumière, misérable! qu'en espères-tu?
LE CHŒUR.
(e Quid sum miser tune dicturusP
" Quem patronum rogaiurus P
" Cùm vixjusius sit securus* P
LE MAUVAIS ESPRIT.
" Les Saints détournent leur visage de ta
"présence; ils rougiroient de tendre leurs
" mains pures vers toi.
LE CHŒUR.
Quid sum miser tune dicturvs f "
<t
Marguerite crie au secours et s'évanouit.
Quelle scène! Cette infortunée qui, dans
l'asile de la consolation, trouve le désespoir:
cette foule rassemblée priant Dieu avec con-
fiance, tandis qu'une malheureuse femme,
dans le temple même du Seigneur, rencontre
^ i
* Malheureux! que dirai -je alors ? A quel protecteur m'a-
dresserai-je, lorsqu'à peine le juste peut se croire sauvé ?
f Malheureux ! que dirai -je alors ?
204 LA LITTÉRATURE ET LES AUTS.
l'esprit de l'enfer. Les paroles sévères de
l'hymne sainte sont interprétées par l'inflexi-
ble méchanceté du mauvais génie. Quel
désordre dans le cœur! que de maux en-
tassés sur une foible et pauvre tête! et quel
talent que celui qui sait ainsi représenter à
l'imagination ces moments où la vie s'allume
en nous comme un feu sombre, et jette sur
nos jours passagers la terrible lueur de l'éter-
nité des peines !
Méphistophélès imagine de transporter
Faust dans le sabbat des sorcières pour le
distraire de ses peines; et il y a là une scène
dont il est in) possible de donner l'idée, quoi-
qu'il s'y trouve un grand nombre de pensées
à retenir: ce sont vraiment les Saturnales de
l'esprit que cette fête du sabbat. La marche
de la pièce est suspendue par cet intermède,
et plus on trouve la situation forte, plus il
est impossible de se soumettre même aux in-
ventions du génie, lors-qu'ellcs interrompent
ainsi l'intérêt. Au milieu du tourbillon de
tout ce qu'on peut imaginer et dire, quand
les images et les idées se précipitent, se
confondent, et semblent retomber dans les
abîmes dont la raison les a fait sortir, il vient
une scène qui se rattache à la situation
FAUST. 205
d'une manière terrible. Les conjurations de
la magie font apparoître divers tableaux, et
tout à coup Faust s'approche de Méphisto-
phélès, et lui dit: " Ne vois-tu pas là-bas
" une jeune fille belle et pâle, qui se tient
" seule dans Féloignement ? Elle s'avance
u lentement, ses pieds semblent attachés l'un
" à l'autre ; ne trouves-tu pas qu'elle ressem-
" ble à Marguerite ?
MEPHISTOPHELES.
" C'est un effet de la magie, rien qu'une
" illusion. Il n'est pas bon d'y arrêter tes re-
" gards. Ces yeux fixes glacent le sang des
" hommes. C'est ainsi que la tête de Méduse
" changeoit jadis en pierre ceux qui la consi-
u déroient.
FAUST.
" Il est vrai que cette image a les yeux
" ouverts comme un mort à qui la main
" d'un ami ne les auroit pas fermés. Voilà
" le sein sur lequel j'ai reposé ma tête ; voilà
" les charmes que mon cœur a possédés.
MEPHISTOPHELES.
" Insensé ! Tout cela n'est que de la sor-
"cellerie; chacun dans ce fantôme croit
" voir sa bien-aimée.
206 LA LITTÉRATURE ET LES AR 1 '
FAUST.
" Quel délire ! quelle souffrance ! Je ne
" peux m 'éloigner de ce regard ; mais autour
" de ce beau cou, que signifie ce collier
" rouge, large comme le tranchant d'un cou-
" teau ?
MEPIIISTOPHELES.
" C'est vrai : mais qu'y veux-tu faire ?
" Ne t'abîme pas dans tes rêveries ; viens
" sur cette montagne, on t'y prépare une
" fête. Viens."
Faust apprend que Marguerite a tué l'en-
fant qu'elle a mis au jour, espérant ainsi se
dérober à la honte. Son crime a été décou-
vert; on l'a mise en prison, et le lendemain
elle doit périr sur l'échafaud. Faust mau-
dit Méphistophélès avec fureur ; Méphisto-
phélès accuse Faust avec sang-froid, et lui
prouve que c'est lui qui a désiré le mal, et
qu'il ne l'a aidé que parcequ'il l'avoit ap-
pelé. Une sentence de mort est portée con-
tre Faust parcequ'il a tué le frère de Mar-
guerite. Néanmoins il s'introduit ei
dans la ville, obtient de Méphistophélès les
moyens de délivrer Marguerite, et pénétre
FAUST. 207
de nuit dans son cachot, dont il a dérobé les
clefs.
Il l'entend de loin murmurer une chanson
qui prouve l'égarement de son esprit; les
paroles de cette chanson sont très vulgaires,
et Marguerite étoit naturellement pure et
délicate. On peint d'ordinaire les folles
comme si la folie s'arrangeoit avec les con-
venances et donnoit seulement le droit de
ne pas finir les phrases commencées, et de
briser à propos le fil des idées ; mais cela
n'est pas ainsi : le véritable désordre de
l'esprit se montre presque toujours sous des
formes étrangères à la cause même de la
folie, et la gaieté des malheureux est bien
plus déchirante que leur douleur.
Faust entre dans la prison : Marguerite
croit qu'on vient la chercher pour la con-
duire à la mort.
marguerite, se soulevant de son Ut depaille,
s'écrie :
" Us viennent ! ils viennent ! Oh ! que la
" mort est amère !
faust, bas.
" Doucement, doucement, je vais te déli-
" vrer.
20S LA LITTÉRATURE ET LES ARTS:
{Il s approche d'elle pour briser ses fers.)
MARGUERITE.
" Si tu es un homme, mon désespoir te
u touchera.
PAUST.
" Plus bas, plus bas ; tu éveilleras la garde
" par tes cris.
marguerite se jette à genoux.
" Qui t'a donné, barbare, cette puissance
" sur moi ? Il n'est que minuit : pourquoi
" viens-tu déjà me chercher? Aie pitié de
" mes larmes, laisse-moi vivre encore : de-
" main matin, n'est-ce pas assez tôt? (Mar-
" guérite se relève.) Je suis pourtant si jeune,
" si jeune; et dois-je déjà mourir? J'étois
" belle aussi : c'est ce qui a fait ma perte.
" Mon ami étoit alors près de moi : il est
" maintenant bien loin. Les fleurs de ma
" guirlande sont dispersées. Ne me prends
" pas la main avec tant de violence. Ménage-
" moi. Ne me laisse pas pleurer en vain.
ic Jamais, jusqu'à ce jour, je ne t'ai vu.
FAUST.
" Comment supporter sa douleur!
MARGUERITE.
" Je suis tout-à-fait en ton pouvoir. Seule-
FAUST. 209
" ment laisse-moi allaiter mon enfant; je
" l'ai presse sur mon cœur toute la nuit. Ils
" me Font ôté pour m'affîiger. N'ont-ils
u pas prétendu que je l'avois tué? Jamais
"je ne redeviendrai ce que j'étois. N'ont-
" ils pas chanté des chansons contre moi,
" ces méchants! que vouïoient-ils donc dire?
faust se jette à ses pieds.
" Ton amant est à tes pieds ; il vient ouvrir
" les portes de cette horrible prison.
MARGUERITE.
"Oui, mettons-nous à genoux; appelons
" les saints à notre secours. Les cris de
" l'enfer se font entendre, et les mauvais
" génies nous attendent sur le seuil de mon
" cachot.
FAUST.
."Marguerite! Marguerite!
marguerite, attentive.
" C'étoit la voix de mon ami. (Elle se pré-
" cipite vers Faust, et ses fers tombent.) Où
" est-il ? Je Fai entendu m'appeler. Je suis
" libre. Personne ne pourra plus me retenir
" en prison. Je m'appuierai sur son bras,
" je me reposerai sur son sein. Il appelle
" Marguerite : il est là, devant la porte. Au
tome 11. p
210 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" milieu des hurlements de l'impitoyable
" mort, j'entends la douce et touchante har-
" monie de sa voix !
FAUST.
" Oui, c'est moi, Marguerite !
MARGUERITE.
" C'est toi : dis-le encore une fois. (Elle
" le serre contre son cœur.) C'est lui ! c'est lui !
" Qu'est devenue l'angoisse des fers et de
" l'échafaud ? C'est toi ! Je suis sauvée !
" J'aperçois devant moi la route où je te
" vis pour la première fois, le jardin si riant
" où Marthe et moi nous t'attendions.
FAUST.
" Viens, viens.
MARGUERITE.
" Il m'est si doux de rester quand tu de-
" meures ! Ah ! ne t'éloigne pas !
FAUST.
" Hâte-toi, nous paierions bien cher le
" moindre retard.
MARGUERITE.
" Quoi! tu ne réponds point à mes em-
" brassements? Mon ami, il y a si peu de
" temps que nous nous sommes quittés !
" as-tu donc déjà désappris à me serrer
FAUST. 211
" contre ton cœur ? Jadis tes paroles, tes
" regards appeloient sur moi tout le ciel !
" Embrasse-moi, de grâce, embrasse-moi !
" Ton cœur est donc froid et muet ? Qu'as-
" tu fait de ton amour ? qui me Ta ravi ?
FAUST.
" Viens, suis-moi, chère amie: prends cou-
M rage : je t'aime avec transport ; mais suis-
" moi, c'est ma seule prière.
MARGUERITE.
" Es-tu bien Faust? es-tu bien toi?
FAUST.
" Oui, sans doute ; oui, viens.
MARGUERITE.
" Tu me délivres de mes chaînes,' tu me
" reprends de nouveau dans tes bras. D'où
" vient que tu n'as pas horreur de Mar-
" guérite ? Sais-tu bien, mon ami, sais-tu
" bien qui tu délivres ?
FAUST.
" Viens, viens ; déjà la nuit est moins pro-
" fonde.
MARGUERITE.
" Ma mère ! c'est moi qui l'ai tuée ! Mon
" enfant ! c'est moi qui l'ai noyé ! N'ap-
11 partenoit-il pas à toi comme à moi ? Est-
p2
212 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" il donc vrai, Faust, que je te vois ? N'est*
" ce pas un rêve ? Donne-moi ta main, ta
" main chérie. Oh ! ciel ! elle est humide.
"Essuie-la. Je crois qu'il y a du sang!
" Cache-moi ton épée. où est mon frère ? je
" t'en prie, cache-la moi !
FAUST.
" Laisse donc dans l'oubli l'irréparable
66 passé ; tu me fais mourir.
MARGUERITE.
" Non, il faut que tu restes. Je veux te dé-
" crire les tombeaux que tu feras préparer
" dès demain. Il faut donner la meilleure
" place à rua mère ; mon frère doit être près
" d'elle. Moi, tu me mettras un peu plus
" loin ; mais cependant pas trop loin, et mou
" enafnt à droite sur mon sein : mais per-
" sonne ne doit reposer à mes côtés. J'aurois
" voulu que tu fusses près de moi ; mais c'étoit
" un bonheur doux et pur, il ne m'appartient
" plus. Je me sens entraînée vers toi, et il me
" semble que tu me repousses avec violence :
" cependant tes regards sont pleins de ten-
" dresse et de bonté.
FAUST.
" Ah! si tu me reconnois, viens.
FAUST. 213
MARGUERITE.
" Où donc irois-je ?
FAUST.
" Tu seras libre.
MARGUERltE.
" La tombe est là dehors. La mort épie
" mes pas. Viens; mais conduis-moi dans
" la demeure éternelle: je ne puis aller que
"là. Tu veux partir? Oh! mon ami, si je
" pouvois
FAUST.
" Tu le peux, si tu le veux; les portes sont
64 ouvertes.
MARGUERITE.
"Je n'ose pas sortir; il n'est plus pour
w moi d'espérance. Que~me sert-il de fuir ?
" Mes persécuteurs m'attendent. Mendier
" est si misérable ; et sur-tout avec -une
" mauvaise conscience ! Il est triste aussi
" d'errer dans l'étranger; et d'ailleurs par-
" tout ils me saisiront.
FAUST.
" Je resterai près de toi.
MARGUERITE.
" Vite, vite, sauve ton pauvre enfant.
46 Pars, suis le chemin qui borde le ruisseau;
" traverse le sentier qui conduit à la forêt;
" à gauche, près de l'écluse, dans l'étang,
214 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" saisis-le tout de suite : il tendra ses mains
" vers le ciel ; des convulsions les agitent.
" Sauve-le ! sauve-le !
TAUST.
" Reprends tes sens ; encore un pas, et tu
" n'as plus rien à craindre.
MARGUERITE.
" Si seulement nous avions déjà passé la
" montagne L'air est si froid près de la
" fontaine. Là, ma mère est assise sur un
" rocher, et sa vieille tête est branlante. Elle
" ne m'appelle pas ; elle ne me fait pas signe
" de venir : seulement ses yeux sont appe-
" santis ; elle ne s'éveillera plus. Autrefois,
" nous nous réjouissions quand elle dormoit
" . . . Ah ! quel souvenir !
FAUST.
" Puisque tu n'écoutes pas mes prières, je
" veux ^entraîner malgré toi.
MARGUERITE.
" Laisse-moi. Non, je ne souffrirai point
" la violence; ne me saisis pas ainsi avec ta
" force meurtrière. Ah ! je n'ai que trop
" fait ce que tu as voulu.
FAUST.
" Le jour paroît, chère amie! chère amie !
FAUST. $15
MARGUERITE.
" Oui, bientôt il fera jour; mon dernier
"jour pénètre dans ce cachot; il vient pour
" célébrer mes noces éternelles: ne dis à
" personne que tu as vu Marguerite cette
" nuit. Malheur à ma couronne, elle est
" flétrie : nous nous reverrons, mais non pas
" dans les fêtes. La foule va se presser, le
" bruit sera confus ; la place, les rues suffi-
" ront à peine à la multitude. La cloche
" sonne, le signal est donné. Ils vont lier
" mes mains, bander mes yeux ; je monterai
" sur Féchafaud sanglant, et le tranchant du
" fer tombera sur ma tête. . .Ah ! le monde est
" déjà silencieux comme le tombeau.
FAUST.
" Ciel! pourquoi donc suis-je né ?
mephistopheles (paroît à la porte).
" Hâtez-vous, ou vous êtes perdus : vos
" délais, vos incertitudes sont funestes ; mes
" chevaux frissonnent : le froid du matin se
" fait sentir.
MARGUERITE.
" Qui sort ainsi de la terre ? C'est lui, c'est
" lui ; renvoyez-le. Que feroit-il dans le
" saint lieu ? C'est moi qu'il veut enlever.
FAUST.
" Il faut que tu vives.
216 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS;
MARGUERITE.
"Tribunal de Dieu, je m'abandonne à toi!
MEPHISTÔPHELES (Ù F(lltst).
" Viens, viens, ou je te livre à la mort
" avec elle.
MARGUERITE.
" Père céleste, je suis à toi ; et vous, anges,
" sauvez-moi ; troupes sacrées, entourez-moi,
" défendez-moi. Faust, c'est ton sort qui
" m'afflige
MEPHISTOPHELES.
" Elle est jugée.
" (Des voir du ciel s'écrient :)
" Elle est sauvée.
MEPHISTOPHELES (à FetUSt).
" Suis-moi.
" (Méphistophélès disparoi t avec Faust ; on
" entend encore dans le fond du cachot la voir
" de Marguerite qui rappelle vainement son
" ami :)
"Faust! Faust!"
La pièce est interrompre après ces mots.
L'intention de l'auteur est sans doute que
Marguerite périsse, ^t que Dieu lui par-
donne ; que la vie de Faust soit sauvée, mais
que son amc soit perdue.
FAUST. 217
Il faut suppléer par l'imagination au
charme qu'une très belle poésie doit ajouter
aux scènes que j'ai essayé de traduire; il y
a toujours dans l'art de la versification un
genre de mérite reconnu de tout le monde,
et qui est indépendant du sujet auquel il
est appliqué. Dans la pièce de Faust le
rhythme change suivant la situation, et la
variété brillante qui en résulte est admirable.
La langue allemande présente un plus grand
nombre de combinaisons que la nôtre, et
Goethe semble les avoir toutes employées
pour exprimer, avec les sons comme avec
les images, la singulière exaltation d'ironie
et d'enthousiasme, de tristesse et de gaieté
qui l'a porté à composer cet ouvrage. Il
seroit véritablement trop naïf de -supposer
qu'un tel homme ne sache pas toutes les
fautes de goût qu'on peut reprocher à sa
pièce; mais il est curieux de connoître les
motifs qui l'ont déterminé à les y laisser ou
plutôt à les y mettre.
Goethe ne s'est astreint dans cet ouvrage
à aucun genre; ce n'est ni une tragédie, ni
un roman. L'auteur a voulu abjurer dans
cette composition toute manière sobre de
penser et d'écrire : on y trouveroit quelques
2IS LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
rapports avec x\ristophane, si des traits du
pathétique de Shakespear n'y mêloient des
beautés d'un tout autre genre. Faust
étonne, émeut, attendrit; mais il ne laisse pas
une douce impression dans l'ame. Quoique
la présomption et le vice y soient cruelle-
ment punis, on ne sent pas dans cette pu-
nition une main bienfaisante; on diroit que
le mauvais principe dirige lui-même la ven-
geance contre le crime qu'il fait commettre;
et le remords, tel qu'il est peint dans cette
pièce, semble venir de l'enfer aussi-bien que
la faute.
La croyance aux mauvais esprits se re-
trouve dans un grand nombre de poésies al-
lemandes; la nature du Nord s'accorde
assez bien avec cette terreur; il est donc
beaucoup moins ridicule en Allemagne, que
cela ne le seroit en France, de se servir du
diable dans les fictions. A ne considérer
toutes ces idées que sous le rapport litté-
raire, il est certain que notre imagination se
figure quelque chose qui répond a l'idée
d'un mauvais génie, soit dans le cœur hu-
main, doit dans la nature: l'homme fait
quelquefois du mal d'une manière pour
ainsi dire désintéressée, sans but et même
FAUST. 219.
contre son but, et seulement pour satisfaire
une certaine âpreté intérieure qui donne le
besoin de nuire. Il y avoit à côté des divi-
nités du paganisme d'autres divinités de la
race des Titans, qui représentoient les forces
révoltées de la nature; et dans le christia-
nisme on diroit que les mauvais penchants
de Famé sont personnifiés sous la forme des
démons.
Il est impossible de lire Faust sans qu'il
excite la pensée de mille manières diffé-
rentes : on se querelle avec Fauteur, on l'ac-
cuse, on le justifie ; mais il fait réfléchir sur-
tout, et, pour emprunter le langage d'un
savant naïf du moyen âge, sur quelque chose
de plus que tout*. Les critiques dont un tel
ouvrage doit être Fobjet sont faciles à pré-
voir d'avance, ou plutôt c'est le genre même
de cet ouvrage qui peut encourir la censure
plus encore que la manière dont il est traité ;
car une telle composition doit être jugée
comme un rêve ; et si le bon goût veilloit
toujours à la porte d'ivoire des songes pour
les obliger à prendre la forme convenue,
rarement ils frapperoient l'imagination.
* De omnibus rébus et quibusdam aliis.
220 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
La pièce de Faust cependant n'est cer'es
pas un bon modèle. Soit qu'elle puisse être
considérée comme l'œuvre du délire de l'es-
prit ou de la satiété de la raison, il est à dé-
sirer que de telles productions ne se renou-
vellent pas ; mais quand un génie tel que
celui de Goethe s'affranchit de toutes les en-
traves, la foule de ses pensées est si grande,
que de toutes parts elles dépassent et ren-
versent les bornes de l'art.
LUTHER. 221
CHAPITRE XXIV.
Luther, Attila, Les Fils de la Vallée, La Croix
sur la Baltique, Le Vingt-Quatre Février,
par Werner.
Depuis que Schiller est mort, et que Goethe
ne compose plus pour le théâtre, le premier
des écrivains dramatiques de l'Allemagne
c'est Werner: personne n'a su mieux que
lui répandre sur les tragédies le charme et
la dignité de la poésie lyrique; néanmoins,
ce qui le rend si admirable comme poète
nuit à ses succès sur la scène. Ses pièces,
d'une rare beauté, si l'on y cherche seule-
ment des chants, des odes, des pensées reli-
gieuses et philosophiques, sont extrêmement
attaquables, quand on les juge comme des
drames qui peuvent être représentés. Ce
n'est pas que Werner n'ait du talent pour le
théâtre, et qu'il n'en connoissc même les
222 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
effets beaucoup mieux que la plupart des
écrivains allemands; mais on diroit qu'il
veut propager une système mystique de re-
ligion et d'amour à l'aide de l'art drama-
tique, et que ses tragédies sont le moyen
dont il se sert, plutôt que le but qu'il se
propose.
Luther, quoique composé toujours avec
cette intention secrète, a eu le plus grand
succès sur le théâtre de Berlin. La réforma-
tion est un événement d'une haute impor-
tance pour le monde, et particulièrement
pour l'Allemagne qui en a été le berceau.
L'audace et l'héroïsme réfléchi du caractère
de Luther font une vive impression, sur-tout
dans le pays où la pensée remplit à elle
seule toute l'existence : nul sujet donc ne
pouvoit exciter davantage l'attention des
Allemands.
Tout ce qui concerne l'effet des nouvelles
opinions sur les esprits est extrêmement bien
peint dans la pièce de Werner. La scène
s'ouvre dans les mines de Saxe, non loin de
Wittemberg, où demeuroit Luther: le chant
des mineurs captive l'imagination; le refrein
de ces chants est toujours un appel à la
terre extérieure, à l'air libre, au soleil. Ces
LUTHER. 223
hommes vulgaires, déjà saisis parla doctrine
de Luther, s'entretiennent de lui et de la ré-
formation ; et, dans leurs souterrains obscurs,
ils s'occupent de la liberté de conscience,
de l'examen de la vérité, enfin, de cet autre
jour, de cette autre lumière qui doit pénétrer
dans les ténèbres de l'ignorance.
Dans le second acte, les agents de l'électeur
de Saxe viennent ouvrir la porte des cou-
vents aux religieuses. Cette scène, qui pou-
voit être comique, est traitée avec une so-
lennité touchante. Werner comprend avec
son ame tous les cultes chrétiens; et s'il
conçoit bien la noble simplicité du Protes-
tantisme, il sait aussi ce que les vœux au
pied de la croix ont de sévère et de sacré.
L'abbesse du couvent, en déposant le voile
qui a couvert ses cheveux noirs dans sa jeu-
nesse, et qui cache maintenant ses cheveux
blanchis, éprouve un sentiment d'effroi, tou-
chant et naturel; et des vers harmonieux et
purs comme la solitude religieuse expriment
son attendrissement. Parmi ces religieuses,
il y a la femme qui doit s'unir à Luther, et
c'est dans ce moment la plus opposée de
toutes à son influence.
Au nombre des beautés de cet acte, il
224 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
faut compter le portrait de Charles-Quint^
de ce souverain dont l'aine s'est lassée de
l'empire du inonde. Un gentilhomme Saxon
attaché à son service s'exprime ainsi sur lui :
'* Cet homme gigantesque," dit7il, " ne recèle
" point de co3ur dans sa terrible poitrine.
" La foudre de la toute-puissance est dans
" sa main ; mais il ne sait point y joindre
" l'apothéose de l'amour. Il ressemble au
"jeune aigle qui tient le globe entier dans
" l'une de ses griffe», et doit le dévorer pour
" ya nourriture." Ce peu de mots annonce
dignement Charles-Quint; mais il est plus
facile de peindre un tel homme que de le
faire parler lui-même.
Luther se fie à la parole de Charles-Quint,
quoique cent ans auparavant, au Concile de
Constance, Jean IIus et Jérôme de Prague
eussent été brûlés vifs, malgré le sauf-con-
duit de l'empereur Sigismond. A la veille
de se rendre à AVorms, où se tient la diète
de l'Empire, le courage de Luther foiblit
pendant quelques instants; il se sent saisi
par la terreur et le découragement. Son
• ne disciple lui apporte la tiùte dont il
avoit coutume de jouer pour ranimer ses
esprits abattus; il la prend, et des accords
LUTHER, 229
harmonieux font rentrer dans son cœur toute
cette confiance en Dieu, qui est la merveille
de l'existence spirituelle. On dit que ce
moment produisit beaucoup d'effet sur le
théâtre de Berlin, et c'est facile à concevoir.
Les paroles, quelque belles qu'elles soient,
ne peuvent changer notre disposition inté-
rieure aussi rapidement que la musique;
Luther la considéroit comme un art qui ap-
partenoit à la théologie, et servoit puissam-
ment à développer les sentiments religieux
dans le cœur de l'homme.
Le rôle de Charles-Quint, dans la diète
de Worms, n'est pas exempt d'affectation,
et par conséquent il manque de grandeur.
L'auteur a voulu mettre en opposition l'or-
gueil espagnol et la simplicité rude des Al-
lemands ; mais, sans compter que Charles-
Quint avoit trop de génie pour être exclu-
sivement de tel ou tel pays, il me semble
que Werner auroit dû se garder de présenter
un homme, d'une volonté forte, proclamant
ouvertement et sur-tout inutilement cette
volonté. Elle se dissipe, pour ainsi dire, en
l'exprimant; et les souverains despotiques
ont toujours fait plus de peur par ce qu'ils
cachoient que par ce qu'ils laissoient voir,
TOME II, Q
126 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Werner, à travers le va°;ue de son imaçfi-
nation, a Fesprit très fin et très observateur;
mais il me semble que, dans le rôle de
Charles-Quint, il a pris des couleurs qui ne
sont pas nuancées comme la nature.
Un des beaux moments de la pièce de
Luther, c'est lorsqu'on voit marcher à la
diète, d'une part, les évêques, les cardinaux,
toute la pompe enfin de la religion catho-
lique ; et de l'autre, Luther, Mélanchthon,
et quelques uns des réformés leurs disciples,
vêtus de noir, et chantant dans la langue na-
tionale le cantique qui commence par ces
mots : Notre Dieu est notre forteresse. La
magnificence extérieure a été vantée souvent
comme un moyen d'agir sur l'imagination ;
mais quand le christianisme se montre dans
sa simplicité pure et vraie, la poésie du fond
de l'ame l'emporte sur toutes les autres.
L'acte dans lequel se passe le plaidoyer
de Luther, en présence de Charles-Quint,
des princes de l'Empire et de la diète de
Worms, commence par le discours de Luther;
mais l'on n'entend que sa péroraison, parce-
qu'il est censé avoir déjà dit tout ce qui con-
cerne sa doctrine. Après qu'il a parlé, l'on
recueille les avis des princes et des députés
LUTHER. '227
sur son procès. Les divers intérêts qui
meuvent les hommes, la peur, le fanatisme,
l'ambition, sont parfaitement Caractérisés
dans ces avis. Un des votans, entre autres,
dit beaucoup de bien de Luther et de sa
doctrine; mais il ajoute en même temps
" que, puisque tout le monde affirme que
" cela met du trouble dans l'Empire, il
" opine, bien qu'à regret, pour que Luther
" soit brûlé." On ne peut s'empêcher d'ad-
mirer dans les ouvrages de Werner la con-
noissance parfaite qu'il a des hommes, et Ton
voudroit que, sortant de ses rêveries, il mît
plus souvent pied à terre pour développer
dans ses écrits dramatiques son esprit ob-
servateur.
Luther est renvoyé par Charles-Quint, et
renfermé pendant quelque temps dans la
forteresse de Wartbourg, parceque ses amis,
à la tête desquels étoit l'électeur de Saxe,
l'y croyoient plus en sûreté. Il reparoît
enfin dans Wittemberg, où il a établi sa doc-
trine, ainsi que dans tout le nord de l'Alle-
magne.
Vers la fin du cinquième acte, Luther, au
milieu de la nuit, prêche dans l'église contre
les anciennes erreurs. Il annonce qu'elles
q2
228 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
disparoitront bientôt, et que le nouveau
jour de la raison va se lever. Dans ce mo-
ment, on vit, sur le théâtre de Berlin, les
cierges s'étehidre par degrés,' et l'aurore du
jour percer à travers les vitraux de la cathé-
drale gothique.
La pièce de Luther est si animée, si va-
riée, qu'il est aisé de concevoir comment
elle a ravi tous les spectateurs; néanmoins
on est souvent distrait de l'idée principale
par des singularités et des allégories qui ne
conviennent ni à un sujet tiré de l'histoire,
ni sur-tout au théâtre.
Catherine, en apercevant Luther, qu'elle
détestoit, s'écrie: — Voilà mon idéal! — et
le plus violent amour s'empare d'elle à cet
instant. Werner croit qu'il y a de la pré-
destination dans l'amour, et que les êtres
créés l'un pour l'autre doivent se reconnoître
à la première vue. C'est une très agréable
doctrine métaphysique et madrigalique,
mais qui ne sauroit guère être comprise sur
la scène; d'ailleurs, il n'y a rien de plus
étrange que cette exclamation sur l'idéal
adressée à Martin Luther; car on se le re-
présente comme un gros moine savant et
scolastique, à qui ne convient guère l'ex-
LUTHER. 229
pression la plus romanesque qu'on puisse em-
prunter à la théorie moderne des beaux-arts.
Deux anges, sous la forme d'un jeune
homme disciple de Luther, et d'une jeune
fille amie de Catherine, semblent traverser
la pièce avec des hyacinthes et des palmes,
comme des symboles de la pureté et de la
foi. Ces deux anges disparaissent à la fin,
et l'imagination les suit dans les airs ; mais
le pathétique est moins pressant, quand on
se sert de tableaux fantastiques pour em-
bellir la situation ; c'est un autre genre de
plaisir, ce n'est plus celui qui naît des émo-
tions de lame; car l'attendrissement ne
peut exister sans la sympathie. L'on veut
juger, sur la scène, les personnages comme
des êtres existants : blâmer, approuver leurs
actions, les deviner, les comprendre, et se
transporter à leur place, pour éprouver tout
l'intérêt de la vie réelle, sans en redouter les
dangers.
Les opinions de Werner, sous le rapport
de l'amour et de la religion, ne doivent pas
être légèrement examinées. Ce qu'il sent
est sûrement vrai pour lui; mais comme,
dans ce genre sur-tout, la manière de voir et
les impressions de chaque individu sont dif-
«Ï30 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
férentes, il ne faut pas qu'un auteur fasse
servir à propager ses opinions personnelles
un art essentiellement universel et populaire.
Une autre production de Wenjer, bien
belle et bien originale, c'est Attila. L'auteur
prend l'histoire de ce fléau de Dieu au mo-
ment de son arrivée devant Rome. Le pre-
mier acte commence par les gémissements
des femmes et des enfants qui s'échappent
d'Aquilée en cendre; et cette exposition en
mouvement, non seulement excite l'intérêt
dès les premiers vers de la pièce, mais donne
une idée terrible de la puissance d'Attila.
C'est un art nécessaire au théâtre, que de
faire juger les principaux personnages, plu-
tôt par l'effet qu'ils produisent sur les autres,
que par un portrait, quelque frappant qu'il
puisse être. Un seul homme multiplié par
ceux qui lui obéissent remplit d'épouvante
l'Asie et l'Europe. Quelle image gigantesque
de la volonté absolue ce spectacle n'offre-
t-il pas !
A côté d'Attila, est une princesse de Bour-
gogne, Ilildegonde, qui doit l'épouser, et
dont il se croit aimé. Cette princesse
nourrit un profond sentiment de vengeance
contre lui, parccqu'il a tué son père et sou
ATTILA. 2Si
amant. Elle ne veut s'unir à lui que pour
l'assassiner ; et, par un raffinement singulier
de haine, elle Ta soigné lorsqu'il étoit blessé,
de peur qu'il ne mourût de l'honorable mort
des guerriers. Cette femme est peinte comme
la déesse de la guerre ; ses cheveux blonds
et sa tunique écarlate semblent réunir en
elle l'image de la foiblesse et de la fureur.
C'est un caractère mystérieux qui a d'abord
un grand empire sur l'imagination ; mais
quand ce mystère va toujours croissant,
quand le poëte laisse supposer qu'une puis-
sance infernale s'est emparée d'elle, et que
non seulement, à la fin de la pièce, elle
immole Attila pendant la nuit de ses noces,
mais poignarde à côté de lui son fils âgé de
quatorze ans, il n'y a plus de trait de femme
dans cette créature, et l'aversion qu'elle in-
spire l'emporte sur l'effroi qu'elle peut causer.
Néanmoins, tout ce rôle d'Hildegonde est
une invention originale ; et, dans un poëme
épique, où l'on admettroit les personnages
allégoriques, cette furie sous des traits doux,
attachée aux pas d'un tyran, comme la flat-
terie perfide, produiroit sans doute un grand
effet.
Enfin il paroît, ce terrible Attila, au
132 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS
milieu des flammes qui ont consume la
ville d'Aquilée ; il s'assied sur les ruines des
palais qu'il vient de renverser, et semble à
lui seul chargé d'accomplir en un jour
l'œuvre des siècles. Il a comme une sorte
de superstition envers lui-même, il est l'objet
de son culte, il croit en lui, il se regarde
comme l'instrument des décrets du ciel, et
cette conviction mêle un certain système
d'équité à ses crimes. Il reproche à ses
ennemis leurs fautes, comme s'il n'en avoit
pas commis plus qu'eux tous ; il est féroce,
et néanmoins c'est un barbare généreux ; il
est despote, et se montre pourtant fidèle à
sa promesse ; enfin au milieu des richesses
du monde il vit comme un soldat, et ne de-
mande à la terre que la jouissance de la con-
quérir.
Attila remplit les fonctions déjuge dans
la place publique, et là il prononce sur les
délits portés devant son tribunal d'après un
instinct naturel, qui va plus au fond des ac-
tions que les lois abstraites dont les déci-
sions sont les mêmes pour tous les cas. Il
condamne son ami, coupable de parjure,
l'embrasse en pleurant, mais ordonne qu'à
l'instant il soit déchiré par des chevaux :
ATTILA. M3
î'idée d'une nécessité inflexible le dirige, et
sa propre volonté lui paroît à lui-même cette
nécessité, Les mouvements de son ame ont
une sorte de rapidité et de décision qui ex-
clut toute nuance; il semble que cette ame
se porte comme une force physique irrésis-
tiblement et toute entière dans la direction
qu'elle suit. Enfin, on amène devant son
tribunal un fratricide ; et comme il a tué son
frère, il se trouble, et refuse déjuger le cri-
minel. Attila, malgré tous ses forfaits, se
croyoit chargé d'accomplir la justice divine
sur la terre, et, prêt à condamner un homme
pour un attentat pareil à celui dont sa propre
vie a été souillée, quelque chose. qui tient
du remords le saisit au fond de Famé.
Le second acte est une peinture vraiment
admirable de la cour de Valentinien à
Rome. L'auteur met en scène, avec autant
de sagacité que de justesse, la frivolité du
jeune empereur Valentinien, que le danger
de son empire ne détourne pas de ses amuse-
ments accoutumés ; l'insolence de l'impéra-
trice-mère, qui ne sait pas domter la moindre
de ses haines quand il s'agit du bonheur de
l'empire, et qui se prête à toutes les bassesses
dès qu'un danger personnel la menace. Les
234 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
courtisans infatigables dans leurs intrigues
cherchent encore à se nuire les uns aux autres
à la veille de la ruine de tous ; et la vieille
Rome est punie par un barbare de s'être
montrée elle-même si tyrannique envers le
monde : ce tableau est d'un poète historien
comme Tacite.
Au milieu de ces caractères si vrais, ap-
paroît le pape Léon, personnage sublime
donné par l'histoire, et la princesse Honoria,
dont Attila réclame l'héritage, afin de le lui
rendre. Honoria éprouve en secret un
amour passionné pour le fier conquérant
qu'elle n'a jamais vu, mais dont la gloire
l'enflamme. On voit que l'intention de l'au-
teur a été de faire d'Hildegonde et d'Honoria
le bon et le mauvais génie d'Attila; et déjà
l'allégorie qu'on croit entrevoir dans ces per-
sonnages refroidit l'intérêt dramatique qu'ils
pourroient inspirer. Cet intérêt néanmoins se
relève admirablement dans plusieurs scènes
de la pièce, mais sur-tout lorsque Attila,
après avoir défait les troupes de l'empereur
Valentinien, marche à Rome, et rencontre
sur sa route le pape Léon, porté sur un bran-
card, et précédé de la pompe sacerdotale.
Léon le somme, au nom de Dieu, de ne
ATTILA. 23S
pas entrer dans la ville éternelle. Attila res-
sent tout à coup une terreur religieuse
jusqu'alors étrangère à son amc. Il croit
voir dans le ciel S. Pierre qui, l'épée nue,
lui défend d'avancer. Cette scène est le
sujet d'un admirable tableau de RaphnëL
D'un côté, le plus grand calme règne sur la
figure du vieillard sans défense, entouré par
d'autres vieillards qui se confient, comme
lui, à la protection de Dieu ; et de l'autre,
l'effroi se peint sur la redoutable figure du
roi des Huns; son cheval même se cabre à
l'éclat de la lumière céleste, et les guerriers
de l'invincible baissent les yeux devant les
cheveux blancs du saint homme, qui passe
sans crainte au milieu d'eux*
Les paroles du poète expriment très bien
la sublime intention dupeintre, le discours
de Léon est une hymne inspirée ; et la ma-
nière dont la conversion du guerrier du
Nord est indiquée me semble aussi vraiment
belle. Attila, les yeux tournés vers le ciel
et contemplant l'apparition qu'il croit voir,
appelle Edécon, l'un des chefs de son arçiée,
et lui dit:
" Edécon, n'aperçois-tu pas là haut un
M géant terrible ? ne l'aperç ois-tu pas là au-
236 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" dessus de la place même où le vieillard
*c s'est fait voir à la clarté du soleil ?
EDECOV.
" Je ne vois que des corbeaux qui se pre-
" cipitent en troupe sur les morts qui vont
" leur servir de pâture.
ATTILA.
" Non, c'est un fantôme ; c'est peut-être
" l'image de celui qui peut seul absoudre
" ou condamner. Le vieillard ne l'a-t-il pas
" prédit? Voilà ce géant dont la tête est
" dans le ciel et dont les pieds touchent la
" terre ; il menace de ses flammes la place
** où nous sommes; il est là devant nous,
** immobile ; il dirige contre moi, comme
" un juge, son épée flamboyante.
EDECON,
" Ces flammes, ce sont les feux du ciel
" qui dorent dans ce moment les coupoles
" des temples de Rome.
ATTILA.
" Oui, c'est un temple d'or, orné de perles,
"qu'il porte sur sa tête blanchie; d'une
" main il tient i'épée flamboyante, et de
" l'autre deux clefs d'airain, entourées de
/TTILA. 23?
" fleurs et de rayons ; deux clefs que le
" géant a reçues sans doute des mains de
" Wodan, pour ouvrir ou fermer les portes
* de Walhallâ*."
Dès cet instant la religion chrétienne agit
sur l'ame d'Atiila. malgré les croyances de
ses ancêtres, et il ordonne à son armée de
s'éloigner de Rome,
On voudroit que la tragédie finît là, et il
y auroit déjà bien assez de beautés pour plu-
sieurs pièces bien ordonnées ; mais il arrive
un cinquième acte, pendant lequel Léon,
qui est un pape beaucoup trop initié dans
la théorie mystique de l'amour, conduit la
princesse Honoria dans le camp d'Attila, la
nuit même où Hildegonde l'épouse et l'assas-
sine. Le pape, qui sait d'avance cet évé-
nement, le prédit sans l'empêcher, parcequ'il
faut que le sort d'Attila s'accomplisse. Ho-
noria et le pape Léon prient pour Attila sur
le théâtre. La pièce finit par un alléluia, et
s'élevant vers le ciel comme un encens de
poésie, elle s'évapore au lieu de se terminer.
La versification de Werner est pleine des
admirables secrets de l'harmonie, et l'on ne
m' i ii ii ■ ■ i. ■ ■ ... - , — _
* Walhalla est le paradis des Scandinaves.
238 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
sauroit donner en français l'idée de son
talent à cet égard. Je me souviens, entre
autres, dans une de ses tragédies tirée de
Thistoire de Pologne, de l'effet merveilleux
d'un chœur déjeunes ombres qui apparois-
sent dans les airs : le poète sait changer
l'allemand en une langue molle et douce
que ces ombres fatiguées et désintéressées
articulent avec des sons à demi formés; tous
les mots qu'elles prononcent, toutes les
rimes des vers sont pour ainsi dire vapo-
reuses. Le sens aussi des paroles est admira-
blement adapté à la situation; elles peignent
si bien un froid repos, un terne regard ; on
y entend le retentissement lointain de la vie,
et le pâle reflet des impressions effacées jette
sur toutela nature comme un voile de nuages.
S'il y a dans les pièces de Werner des
ombres qui ont vécu, on y trouve aussi quel-
quefois des personnages fantastiques qui
semblent n'avoir pas encore reçu l'existence
terrestre. Dans le prologue de Tarare de
Beau marchais, un génie demande à ces êtres
imaginaires s'ils veulent naître; et l'un d'entre
eux répond ! — Je ne m'y sens aucun em-
pressement.— Cette spirituelle réponse pour-
roi t s'appliquer à la plupart de ces figures
LES FILS DE LA VALLÉE. 23f
allégoriques qu'on voudroit introduire sur le
théâtre allemand.
Werner a composé sur les Templiers une
pièce en deux volumes, Les Fils de la Vallée,
d'un grand intérêt pour ceux qui sont initiés
dans la doctrine des ordres secrets; car c'est
plutôt l'esprit de ces ordres que la couleur
historique qui s'y fait remarquer. Le poëte
cherche à rattacher les Francs-Maçons aux
Templiers, et s'applique à faire voir que
les mêmes traditions et le même esprit se
sont toujours conservés parmi eux. L'ima-
gination de Werner se plaît singulièrement
à ces associations qui ont l'air de quelque
chose de surnaturel, parcequ'elles multi-
plient d'une façon extraordinaire la-force de
chacun, en donnant à tous une tendance
semblable. Cette pièce ou ce poème des
Fils de la Vallée a produit une grande sensa-
tion en Allemagne; je doute qu'il obtînt
autant de succès parmi nous.
Une autre composition de Werner, très
digne de remarque, c'est celle qui a pour
sujet l'introduction du christianisme en
Prusse et en Livonie. Ce roman drama-
tique est intitulé La Croix sur la Baltique.
Il y règne un sentiment très vif de ce qui
240 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
caractérise le Nord, la pêche de l'ambre,
les montagnes hérissées de glace, l'âpreté
du climat, l'action rapide de la belle saison,
Fhostilité de la nature, la rudesse que cette
lutte doit inspirer à l'homme; et Ton re-
connoît dans ces tableaux un poète qui a
puisé dans ses propres sensations ce qu'il ex-
prime et ce qu'il décrit.
J'ai vu jouer, sur un théâtre de société,
une pièce de la composition de Werner, in-
titulée, Le vingt-quatre Février: pièce sur
laquelle les opinions doivent être très parta-
gées. L'auteur suppose que, dans les soli-
tudes de la Suisse, il y avoit une famillode
paysans qui s'étoit rendue coupable des plus
grands crimes, et que la malédiction pater-
nelle poursuivoit de père en fils. Latroisième
génération maudite présente le spectacle
d'un homme qui a été la cause de la mort
de son père en l'outrageant; le fils de ce
malheureux a dans son enfance tué sa propre
sœur par un jeu cruel, mais sans savoir ce
qu'il faisoit. Après cet affreux événement,
il a disparu. Les travaux du père parricide
ont toujours été frappés de malheur depuis
ce temps ; ses champs sont devenus stériles,
ses bestiaux ont péri ; la pauvreté la plu»
LE VINGT-QUATRE FÉVRIER. 241
horrible l'accable ; ses créanciers le menacent
de s'emparer de sa cabane, et de le jeter
dans une prison; sa femme va se trouver
seule, errante au milieu des neiges des Alpes.
Tout à coup arrive le fils absent depuis vingt
années. Des sentiments doux et religieux
Taniment; il est plein de repentir, quoique
son intention n'ait pas été coupable. Il
revient chez son père ; et ne pouvant en être
reconnu, il veut d'abord lui cacher son nom,
pour gagner son affection avant de se dire
son fils; mais le père devient avide et jaloux,
dans sa misère, de l'argent que porte avec
lui cet hôte, qui lui paroît un étranger vaga-
bond et suspect; et quand l'heure de minuit
sonne, le vingt-quatre février, anniversaire
de la malédiction paternelle dont la famille
entière est frappée, il plonge un couteau
dans le sein de son fils. Celui-ci révèle, en
expirant, son secret à l'homme doublement
coupable, assassin de son père et de son en-
fant, et le misérable va se livrer au tribunal
qui doit le condamner.
Ces situations sont terribles ; elles produis
sent, on ne sauroit le nier, un grand effet :
cependant on admire bien plus la couleur
poétique de cette pièce, et la gradation des
tome iï. n
242 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.-
motifs tirés des passions, que le sujet sur
lequel elle est fondée.
Transporter la destinée funeste de la fa-
mille des Atrides chez des hommes du peu-
ple, c'est trop rapprocher des spectateurs le
tableau des crimes. L'éclat du rang, et la
distance des siècles, donnent à la scélératesse
elle-même un genre de grandeur qui s'accorde
mieux avec l'idéal des arts; mais quand vous
voyez le couteau au lieu du poignard ;
quand le site, les mœurs, les personnages
peuvent se rencontrer sous vos yeux, vous
avez peur comme dans une chambre noire ;
mais ce n'est pas Ta le noble effroi qu'une
tragédie doit causer.
Cependant cette puissance de la malédic-
tion paternelle, qui semble représenter la
Providence sur la terre, remue l'ame forte-
ment. La fatalité des anciens est un caprice
du destin ; mais la fatalité, dans le christi-
anisme, est une vérité morale sous une forme
effrayante. Quand l'homme ne cède pas au
remords, l'agitation même que ce remords
lui fait éprouver le précipite dans de nou-
veaux crimes ; la conscience repoussée se
change en un fantôme qui trouble la raison.
La femme du paysan criminel est poursui-
LE ¥INGT-QUATRE FÉVRIER. 243
vie par le souvenir d'une romance qui raconte
un parricide ; et seule, pendant son sommeil,
elle ne peut s'empêcher de la répéter à demi-
voix, comme ces pensées confuses et in-
volontaires dont le retour funeste semble un
présage intime du sort.
La description des Alpes et de leur soli-
tude est de la plus grande beauté ; la demeure
du coupable, la chaumière où se passe la
scène, est loin de toute habitation ; la cloche
d'aucune église ne s'y fait entendre, et l'heure
n'y est annoncée que par la pendule rustique,
dernier meuble dont la pauvreté n'a pu se
résoudre à se séparer: le son monotone de
cette pendule, dans le fond de ces montagnes
où le bruit de la vie n'arrive plus, produit un
frémissement singulier. On se demande pour-
quoi du temps dans ce lieu ; pourquoi la
division des heures, quand nul intérêt ne les
varie ? et quand celle du crime se fait en-
tendre, on se rappelle cette belle idée d'un
missionnaire qui supposoit que dans l'enfer
les damnés demandoient sans cesse : — Quelle
heure est-il ? et qu'on leur répondoit : —
L'éternité ! —
On a reproché à Werner de mettre dans
ses tragédies des situations qui prêtent aux
r 2
244 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
beautés lyriques, plutôt qu'au développe-
ment des passions théâtrales. On peut
l'accuser d'un défaut contraire dans la pièce
du Vingt-quatre Février, Le sujet de cette
pièce, et les mœurs qu'elle représente, sont
trop rapprochés de la vérité, et d'une vérité
atroce qui ne devroit point entrer dans le
cercle des beaux-arts. Ils sont placés entre
le ciel et la terre ; et le beau talent de Werner
quelquefois s'élève au-dessus, quelquefois
descend plus bas que la région clans laquelle
les fictions doivent rester.
PIECES DU THÉÂTRE ALLEMAND. 245
CHAPITRE XXV.
Diverses Pièces du Théâtre Allemand et
Danois.
Les ouvrages dramatiques deKotzebuesont
traduits dans plusieurs langues. Il seroit
donc superflu de s'occuper à les faire con-
noître. Je dirai seulement qu'aucun juge
impartial ne peut lui refuser une intelligence
parfaite des effets du théâtre. Les Deux
Frères, Misanthropie et Repentir, LesHussites,
Les Croisés, Hugo Grotius, Jeanne de Mont-
faucon, La Mort de Rol/a, etc., excitent l'in-
térêt le plus vif partout où ces pièces sont
jouées. Toutefois, il faut avouer que Kotze-
bue ne sait donner à ses personnages, ni la
couleur des siècles dans lesquels ils ont vécu,
ni les traits nationaux, ni le caractère que
l'histoire leur assigne. Ces personnages, à
quelque pays, à quelque siècle qu'ils appar-
tiennent, se montrent toujours contemporains
24<î LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
et compatriotes ; ils ont les mêmes opinions
philosophiques, les mêmes mœurs modernes,
et soit qu'il s'agisse d'un homme de nos
jours ou de la fille du Soleil, Ton ne voit
jamais dans ces pièces qu'un tableau du
temps présent naturel et pathétique. Si le
talent théâtral de Kotzebue, unique en Alle-
magne, pouvoit être réuni avec le don de
peindre les caractères tels que l'histoire nous
les transmet, et si son style poétique s'élevoit
à la hauteur des situations dont il est l'in-
génieux inventeur, le succès de ses pièces
seroit aussi durable qu'il est brillant.
Au reste, rien n'est si rare que de trouver
dans le même homme les deux facultés qui
constituent un grand auteur dramatique ;
l'habileté dans son métier, si l'on peut s'ex-
primer ainsi, et le génie dont le point de vue
est universel : ce problème est la difficulté
de la nature humaine toute entière; et l'on
peut toujours remarquer quels sont, parmi
les hommes, ceux en qui le talent de la con-
ception ou celui de l'exécution domine; ceux
qui sont en relation avec tous les temps ou
particulièrement propres au leur: cependant
c'est dans la réunion des qualités oppr i
que consistent les phénomènes en tout genre.
PIECES DU THÉÂTRE ALLEMAND. 247
La plupart des pièces de Kotzebue ren-
ferment quelques situations d'une grande
beauté. Dans les Hussites, lorsque Procope,
successeur de Ziska, met le siège devant
iNaumbourg, les magistrats prennent la ré-
solution d'envoyer tous les enfants de la ville
au camp ennemi pour demander la grâce
des habitants. Ces pauvres enfants doivent
aller seuls implorer les fanatiques soldats,
qui n'épargnoient ni le sexe ni l'âge. Le
bourgmestre offre le premier ses quatre fils,
dont le plus âgé a douze ans, pour cette ex-
pédition périlleuse. La mère demande qu'au
moins il y en ait un qui reste auprès d'elle ;
le père a l'air d'y consentir, et il se met à
rappeler successivement les défauts de cha-
cun de ses enfants, afin que la mère déclare
quels sont ceux qui lui inspirent le moins
d'intérêt; mais chaque fois qu'il commence
à en blâmer un, la mère assure que c'est
celui de tous qu'elle préfère, et l'infortunée
est enfin obligée de convenir que le cruel
choix est impossible, et qu'il vaut mieux
que tous partagent le même sort.
Au second acte, on voit le camp des
Hussites: tous ces soldats, dont la figure est
si menaçante, reposent sous leurs tentes.
248 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Un léger bruit excite leur attention ; ils
aperçoivent dans la plaine une foule d'en-
fants qui marchent en troupe, une branche
de chêne à la main : ils ne peuvent concevoir
ce que cela signifie, et prenant leurs lances,
ils se placent à l'entrée du camp pour en
défendre l'approche. Les enfants avancent
sans crainte au-devant des lances, et les
Hussites reculent toujours involontairement,
irrités d'être attendris, et ne comprenant
pas eux-mêmes ce qu'ils éprouvent. Procope
sort de sa tente ; il se fait amener le bourg-
mestre, qui avoit suivi de loin les enfants,
et lui ordonne de désigner ses fils. Le
bourgmestre s'y refuse; les soldats de Pro-
cope le saisissent, et dans cet instant les
quatre enfants sortent de la foule et se pré-
cipitent duns les bras de leur père. — Tu les
connois tous à présent, dit le bourgmestre à
Procope ; ils se sont nommés eux-mêmes. —
La pièce finit heureusement; et le troisième
acte se passe tout en félicitations; mais le
second acte est du plus grand intérêt thé-
âtral.
Des scènes de roman font tout le mérite
de la pièce des Croisés. Une jeune fille,
croyant que son amant a péri dans le*
PIECES DU THEATRE ALLEMAND. 249
guerres, s'est faite religieuse à Jérusalem,
dans un ordre consacré à servir les malades.
On amène dans son couvent un chevalier
dangereusement blessé : elle vient couverte
de son voile, et, ne levant pas les yeux sur
lui, elle se met à genoux pour le panser. Le
chevalier, dans ce moment de douleur, pro-
nonce le nom de sa maîtresse; l'infortunée
reconnoît ainsi son amant. Il veut l'enlever:
Tabbesse du couvent découvre son dessein
et le consentement que la religieuse y a
donné. Elle la condamne, dans sa fureur,
à être ensevelie vivante; et le malheureux
chevalier, errant vainement autour de l'église,
entend l'orgue et les voix souterraines qui
célèbrent le service des morts pour celle
qui vit encore et qui l'aime. Cette situa-
tion est déchirante: mais tout finit de même
heureusement. Les Turcs, conduits par
le jeune chevalier, viennent délivrer la re-
ligieuse. Un couvent d'Asie, dans le trei-
zième siècle, est traité comme les Victimes
cloîtrées pendant la révolution de France;
et des maximes douces, mais un peu faciles,
terminent la pièce à la satisfaction de tout
le monde.
Kotzebue a fait un drame de l'anecdote
250 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
de Grotius mis en prison par le prince
d'Orange, et délivré par ses amis, qui trouvent
le moyen de remporter de sa forteresse,
cache dans une caisse de livres. Il y a des
situations très remarquables dans cette pièce:
un jeune officier, amoureux de la fille de
Grotius, apprend d'elle qu elle cherche à
faire évader son père, et lui promet de la
seconder dans ce projet ; mais le com-
mandant, son ami, obligé de s'éloigner pour
vingt-quatre heures, lui confie les clefs de la
citadelle. Il y a peine de mort contre le
commandant lui-même, si le prisonnier s'é-
chappe en son absence. Le jeune lieutenant,
responsable de la vie de son ami, empêche
le père de sa maîtresse de se sauver, en le
forçant à rentrer dans sa prison au moment
où il étoit prêt à monter dans la barque
préparée pour le délivrer. Le sacrifice que
fait ce jeune lieutenant, en s'exposant ain^i
à l'indignation de sa maîtresse, est vraiment
héroïque; lorsque le commandant revient,
et que l'officier n'occupe plus la place de
son ami, il trouve le moyen d'attirer sur lui,
par un noble mensonge, la peine capitale
portée contre ceux qui ont tenté une seconde
fois de faire sauver Grotius, et qui y ont
PIECES DU THÉÂTRE ALLEMAND. 25 1
enfin réussi. La joie du jeune homme, lors-
que son arrêt de mort lui garantit le retour
de l'estime de sa maîtresse, est de la plus
touchante beauté; mais, à la fin, il y a tant
de magnanimité dans Grotius, qui revient se
constituer prisonnier pour sauver le jeune
homme, dans le prince d'Orange, dans la
fille, dans l'auteur même, qu'on n'a plus qu'à
dire amen à tout. On a pris les situations
de cette pièce dans un drame français ; mais
elles sont attribuées à des personnages in-
connus; et Grotius ni le prince d'Orange
n'y sont nommés. C'est très-sagement fait,
car il n'y a rien dans l'allemand qui con-
vienne spécialement au caractère de ces
deux hommes tels que l'histoire nous les re-
présente.
Jeanne de Montfaucon étant une aven-
ture de chevalerie, de l'invention de Kotze-
bue, il a été plus libre que dans toute autre
pièce de traiter le sujet à sa manière. Une
actrice charmante, Mad. Unzelmann, jouoit
le principal rôle ; et la manière dont elle dé-
fendoit son cœur et son château contre un
chevalier discourtois faisoit au théâtre une
impression très agréable. Tour à tour guer-
rière et désespérée, son casque ou ses che-
252 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
veux épars servoient à l'embellir; mais les
situations de ce genre prêtent bien plus à la
pantomime qu'à la parole, et les mots ne
sont là que pour achever les gestes.
La Mort de Rolla est d'un mérite supé-
rieur à tout ce que je viens de citer ; le célè-
bre Shéridan en a fait une pièce intitulée
Pizarre, qui a eu le plus grand succès en
Angleterre; un mot à la fin de la pièce est
d'un effet admirable. Rolla, chef des Pé-
ruviens, a long-temps combattu contre les
Espagnols; il aimoit Cora, la fille du Soleil,
et néanmoins il a généreusement travaillé
à vaincre les obstacles qui la séparaient
d'Alonzo. Un an après leur hymen, les
Espagnols enlèvent le fils de Cora qui ve-
noit de naître; Rolla s'expose à tous les périls
pour le retrouver, il le rapporte enfin cou-
vert de sang dans son berceau; Rolla voit
la terreur de la mère à cet aspect. " Ras-
<; sure-toi," lui dit-il, " ce sang-là, c'est le
*4 mien !" et il expire.
Quelques écrivains allemands n'ont pas
été justes, ce me semble, envers le talent
dramatique de Kotzebue; mais il faut iv-
connoître les motifs estimables de cette pré-
vention; Kotzebue n'a pas toujours respecté
PIECES DU THEATRE ALLEMAND. 253
dans ses pièces la vertu sévère et la religion
positive ; il s'est permis un tel tort, non par
système, ce me semble, mais pour produire,
selon l'occasion, plus d'effet au théâtre ; il
n'en est pas moins vrai que des critiques
austères ont dû l'en blâmer. Il paroit lui-
même depuis quelques années se conformer
à des principes plus réguliers, et loin que
son talent y perde, il y a beaucoup gagné-
La hauteur et la fermeté de la pensée tien-
nent toujours par des liens secrets à la
pureté de la morale.
Kotzebue et la plupart des auteurs alle-
mands avoient emprunté de Lessing l'opinion
qu'il falloit écrire en prose pour le théâtre,
et rapprocher toujours le plus possible la
tragédie du drame; Goethe et Schiller, par
leurs derniers ouvrages, et les écrivains de
la nouvelle école, ont renversé ce système :
l'on pourroit plutôt reprocher à ces écrivains
l'excès contraire, c'est-à-dire une poésie trop
exaltée, et qui détourne l'imagination de
l'effet théâtral. Dans les auteurs drama-
tiques qui comme Kotzebue ont adopté les
principes de Lessing, on trouve presque tou-
jours de la simplicité et de l'intérêt; Agnès
de Bernau, Jules de Tarente, don Diego et
254 LA LITTERATURE ET LES ARTS.
Léonore ont été représentés avec beaucoup
de succès, et un succès mérité ; comme ces
pièces sont traduites dans le recueil de
Friedel, il est inutile d'en rien citer. Il me
semble que don Diego et Léonore, sur-tout,
pourroit, avec quelques changements, réussir
sur le théâtre français. Il faudroit y con-
server la touchante peinture de cet amour
profond et mélancolique qui pressent le mal-
heur avant même qu'aucun revers l'annonce ;
les Ecossais appellent ces pressentiments du
cœur la seconde vue de V homme ; ils ont tort
de Tappeler la seconde, c'est la première, et
peut-être la seule vraie.
Parmi les tragédies en prose qui s'élèvent
au-dessus du genre du drame, il faut comp-
ter quelques essais de Gerstenberg. Il a
imaginé de choisir la mort d'Ugolin pour
sujet d'une tragédie; l'unité de lieu y est
forcée, puisque la pièce commence et finit
dans la cour où périt Ugolin avec ses trois
fils; quant à l'unité de temps, il faut plus
de vingt-quatre heures pour mourir de faim ;
mais du reste l'événement est toujours le
même, et seulement L'horreur croissante en
marque le progrès. Il n'y a rien de plus
sublime dans Le Dante que la peinture du
HECES DU THÉÂTRE ALLEMAND. 255
malheureux père qui a vu périr ses trois en-
fants à côté de lui, et s'acharne dans les
enfers sur le crâne du farouche ennemi dont
il fut la victime ; mais cet épisode ne sauroit
être le sujet d'un drame. Il ne suffit pas
d'une catastrophe pour faire une tragédie;
la pièce de Gerstenberg contient des beautés
énergiques, et le moment où Ton entend
murer la prison cause la plus terrible im-
pression que Famé puisse éprouver, c'est la
mort vivante ; mais le désespoir ne peut se
soutenir cinq actes ; le spectateur doit en
mourir ou se consoler; et Ton pourroit ap-
pliquer à cette tragédie ce qu'un spirituel
Américain, M. G. Morris, disoit des Fran-
çais, en 1790, Ils ont traversé la liberté.
Traverser le pathétique, c'est-à-dire aller
au-delà de l'émotion que les forces de Famé
sont capables de supporter, c'est en man-
quer l'effet,
Klinger, connu par d'autres écrits pleins
de profondeur et de sagacité, a composé
une tragédie d'un grand intérêt, intitulée,
Les Jumeaux. La rage qu'éprouve celui des
deux frères qui passe pour le cadet, sa ré-
volte contre un droit d'aînesse, l'effet d'un
250 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
instant, est admirablement peinte dans cette
pièce: quelques écrivains ont prétendu que
c'est à ce genre de jalousie qu'il faut attri-
buer le destin du masque de fer: quoi qu'il
en soit, on comprend très bien comment la
haine que le droit d'aînesse peut exciter
doit être plus vive entre des jumeaux. Les
deux frères sortent tous les deux à cheval,
on attend leur retour, le jour se passe sans
qu'ils reparaissent ; mais le soir on aperçoit
de loin le cheval de l'aîné qui revient seul
dans la maison du père : une circonstance
aussi simple ne pourroit guère se raconter
dans nos tragédies, et cependant elle glace
le sang dans les veines : le frère a tué le
frère; et le père, indigné, venge la mort
d'un fils sur le dernier qui lui reste. Cette
tragédie, pleine de chaleur et d'éloquence,
feroit, ce me semble, un effet prodigieux s'il
s'agissoit de personnages célèbres ; mais on
a de la peine à concevoir des passions si
violentes pour l'héritage d'un château sur le
bord du Tibre. On ne saurait trop le répé-
ter, il faut, pour la tragédie, des sujets his-
toriques ou des traditions religieuses qui ré-
veillent de grands souvenirs dans l'aine des
PIECES DU THEATRE ALLEMAND. 257
spectateurs; car dans les fictions, comme
dans la vie, l'imagination réclame le passé,
quelque avide qu'elle soit de l'avenir.
Les écrivains de la nouvelle école littéraire
en Allemagne ont plus que tous les autres
du grandiose, dans la manière de concevoir
les beaux-arts ; et toutes leurs productions,
soit qu'elles réussissent ou non sur la scène,
sont combinées d'après des réflexions et des
pensées dont l'analyse intéresse ; mais on
n'analyse pas au théâtre, et l'on a beau dé-
montrer que telle pièce devroit réussir, si le
spectateur reste froid, la bataille dramatique
est perdue; le succès, à quelques exceptions
près, est dans les arts la preuve du talent;
le public est presque toujours un juge de
beaucoup d'esprit quand des circonstances
passagères n'altèrent pas son opinion.
La plupart de ces tragédies allemandes,
que leurs auteurs mêmes ne destinent point
à la représentation, sont néanmoins de très
beaux poèmes. L'un des plus remarquables
c'est Geneviève de Brabant, dont Tieck est
l'auteur: l'ancienne légende qui fait vivre
cette sainte dix ans dans un désert avec des
herbes et des fruits, n'ayant pour son enfant
d'autre secours que le lait d'une biche fidèle,
TOME II. s
258 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
est admirablement bien traitée dans ce roman
dialogué. La pieuse résignation de Gene-
viève est peinte avec les couleurs de la poésie
sacrée, et le caractère de l'homme qui l'ac-
cuse, après avoir voulu vainement la séduire,
est tracé de main de maître ; ce coupable
conserve au milieu de ses crimes une sorte
d'imagination poétique qui donne à ses
actions comme à ses remords une originalité
sombre. L'exposition de cette pièce se fait
par saint Boniface qui raconte ce dont il
s'agit, et débute en ces termes : " Je suis
" saint Boniface qui viens ici pour vous
" dire, etc." Ce n'est point par hasard que
cette forme a été choisie par l'auteur; il
montre trop de profondeur et de finesse dans
ses autres écrits, et en particulier dans l'ou-
vrage même qui commence ainsi pour qu'on
ne voie pas clairement qu'il a voulu se faire
naïf comme un contemporain de Gene-
viève ; mais, à force de prétendre ressusciter
l'ancien temps, on arrive à un certain char-
latanisme de simplicité qui fait rire, quelque
grave raison qu'on ait d'ailleurs pour être
touché. Sans doute il faut savoir se trans-
porter dans le siècle que l'on veut peindre;
mais il ne faut pas non plus entièrement
PIECES DU THEATRE ALLEMAND. 259
oublier le sien. La perspective des tableaux,
quel que soit l'objet qu'ils représentent, doit..,
toujours être prise d'après le point de vue
des spectateurs.
Parmi les auteurs qui sont restés fidèles à
l'imitation des anciens, il faut placer Collin
au premier rang. Vienne s'honore de ce
poëte, l'un des plus estimés en Allemagne,
et peut-être depuis long-temps l'unique en
Autriche. Sa tragédie de Ptégulusréussiroit
en France si elle y étoit connue. Il y a,
dans la manière d'écrire de Collin, un mé-
lange d'élévation et de sensibilité, de sévé-
rité romaine et de douceur religieuse, fait
pour concilier ensemble le goût des anciens
et celui des modernes. La scène de^sa tra-
gédie de Polyxène, où Calchas commande à
Néoptolème d'immoler la fille de Priam sur
le tombeau d'Achille, est une des plus belles
choses qu'on puisse entendre. L'appel des
divinités infernales, réclamant une victime
pour apaiser les morts, est exprimée avec
une force ténébreuse, une terreur souterraine
qui semble nous révéler des abîmes sous nos
pas. Sans doute on est sans cesse ramené
à l'admiration des sujets antiques, et jusqu'à
présent tous les efforts des modernes, poiiy
v s 2
26o LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
tirer de leur propre fonds de quoi égaler les
Grecs, n'ont point encore réussi; cependant
il faut atteindre à cette noble gloire; car
non seulement H mitât ion s'épuise, mais
l'esprit de notre temps se fait toujours sentir
dans la manière dont nous traitons les fables
ou les faits de l'antiquité. Collin lui-même,
par exemple, quoiqu'il ait conduit sa pièce
de Polyxène avec une grande simplicité
dans les premiers actes, la complique vers
la fin par une multitude d'incidents. Les
Français ont mêlé la galanterie du siècle de
Louis XIV aux sujets antiques; les Italiens
les traitent souvent avec une affectation am-
poulée; les Anglais, naturels en tout, n'ont
imité, sur leur théâtre, que les Romains,
pareequ'ils se sentoient des rapports avec
eux. Les Allemands font entrer la philo-
sophie métaphysique ou la variété des évé-
nements romanesques dans leurs tragédies
tirées des sujets grecs. Jamais un écrivain
de nos jours ne pourra parvenir à composer
delà poésie antique. 11 vaudrait donc mieux
que notre religion et nos mœurs nous créas-
sent une poésie moderne, belle aussi, par sa
propre nature, comme celle des anciens.
Un Danois, Œhlenschî'âger, a traduit lui-
PIECES DU THEATRE DANOIS. 261
môme ses pièces en allemand. L'analogie
des deux langues permet d'écrire également
bien dans toutes les deux, et déjà Baggesen,
aussi Danois, avoit donné l'exemple d'un
grand talent de versification dans un idiome
étranger. On trouve dans les tragédies
d'Œhlenschl'âger une belle imagination dra-
matique. On dit qu'elles ont eu beaucoup
de succès sur le théâtre de Copenhague : à
la lecture, elles excitent l'intérêt sous deux
rapports principaux ; d'abord, parceque l'au-
teur a su quelquefois réunir la régularité
française à la diversité de situations, qui
plaît aux Allemands; et secondement, parce-
qu'il a représenté d'une manière à la fois
poétique et vraie l'histoire et les fables des
pays habités jadis par les Scandinaves.
Nous connoissons à peine le nord qui
touche aux confins de la terre vivante; les
longues nuits des contrées septentrionales,
pendant lesquelles le reflet de la neige sert
seul de lumière à la terre ; ces ténèbres qui
bordent l'horizon dans le lointain lors même
que la voûte des cieux est éclairée par les
étoiles, tout semble donner l'idée d'un espace
inconnu, d'un univers nocturne dont notre
monde est environné. Cet air si froid qu'il
262 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
congèle le souffle de la respiration, fait rerr*
trer la chaleur dans Famé, et la nature dans
ces climats ne paroît faite que pour repousser
l'homme en lui-même.
Les héros, dans les fictions da la poésie du
Nord, ont quelque chose de gigantesque,
La superstition est réunie, dans leur ca-
ractère, à la force, tandis que, par-tout ail-
leurs, elle semble le partage de la foiblesse,
Des images, tirées de la rigueur du climat,
caractérisent la poésie des Scandinaves : ils
appellent les vautours les loups deFair; les
lacs bouillants formés par les volcans con-
servent pendant l'hiver les oiseaux qui se
retirent dans l'atmosphère dont ces lacs sont
environnés : tout porte, dans ces contrées
nébuleuses, un caractère de grandeur et de
tristesse.
Les nations Scandinaves avoient une sorte
d'énergie physique qui sembloit exclure la
délibération, et faisoit mouvoir la volonté
comme un rocher qui se précipite en bas de
la montagne. Ce n'est pas assez des hommes
de fer de l'Allemagne, pour se faire l'idée de
ces habitants de l'extrémité du monde: ils
réunissent l'irritabilité de la colère à la froi-
deur persévérante de la résolution; et la
PIECES DU THÉÂTRE DANOIS. 20?
îiature elle-même n'a pas dédaigné de les
peindre en poëte, lorsqu'elle a placé dans
l'Islande le volcan qui vomit des torrents de
feu du sein d'une neige éternelle.
Œhlenschlager s'est créé une carrière toute
nouvelle, en prenant pour sujet de ses pièces
les traditions héroïques de sa patrie ; et si
l'on suit cet exemple, la littérature du Nord
pourra devenir un jour aussi célèbre que
celle de l'Allemagne.
C'est ici que je termine l'aperçu que j'ai
Voulu donner des pièces du théâtre alle-
mand, qui tenoient de quelque manière à la
tragédie. Je ne ferai point le résumé des
défauts et des qualités que ce tableau peut
présenter. Il y a tant de diversité dans les
talents et dans les systèmes des poètes dra-
matiques allemands, que le même jugement
ne sauroit être applicable à tous. Au reste,
le plus grand éloge qu'on puisse leur donner,
c'est cette diversité même : car, dans l'em-
pire de la littérature, comme dans beau-
coup d'autres, l'unanimité est presque tou-
jours un signe de servitude.
204 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XXVI.
De la Comédie.
L'idéal du caractère tragique consiste, dit
VV. Schlegel, dans le triomphe que la volonté
remporte sur le destin ou sur nos passions; le
comique exprime au contraire ï empire de Vin-
stinct physique sur l'existence morale: de là
vient que par-tout la gourmandise et la poltron-
nerie sont un sujet inépuisable de plaisanteries.
Aimer la vie paroît à l'homme ce qu'il y a
de plus ridicule et de plus vulgaire, et c'est
un noble attribut de l'ame que ce rire qui
saisit les créatures mortelles quand on leur
offre le spectacle d'une d'entre elles pusil-
lanime devant la mort.
Mais quand on sort du cercle un peu
commun de ces plaisanteries universelles,
DE LA COMÉDIE. 265
lorsqu'on arrive aux ridicules de l'amour-
propre, ils se varient à l'infini, selon les ha-
bitudes et les goûts de chaque nation. La
gaieté peut tenir aux inspirations de la na-
ture ou aux rapports de la société; dans le
premier cas, elle convient aux hommes de
tous les pays; dans le second, elle diffère
selon les temps, les lieux et les mœurs ; car
les efforts de la vanité ayant toujours pour
objet de faire impression sur les autres, il
faut savoir ce qui vaut le plus de succès
dans telle époque et dans tel lieu pour con-
noître vers quel but les prétentions se diri-
gent: il y a même des pays où c'est la mode
qui rend ridicule, elle qui semble avoir pour
but de mettre chacun à l'abri de la mo-
querie, en donnant à tous une manière d'être
semblable.
Dans les comédies allemandes, la peinture
du grand monde est, en général, assez mé-
diocre ; il y a peu de bons modèles qu'on
puisse suivre à cet égard : la société n'attire
point les hommes distingués, et son plus
grand charme, l'art agréable de se plaisanter
mutuellement, ne réussiroit point parmi eux ;
on froisseroitbien vite quelque amour-propre
accoutumé à vivre en paix, et Ton pour-
266 LA LITTÉRATURE ET LES ARTl
roit facilement aussi flétrir quelque vertu
qui s'eflaroucheroit même d'une innocente
ironie.
Les Allemands mettent très rarement en
scène dans leurs comédies des ridicules tirés
de leur propre pays ; ils n'observent pas les
autres, encore moins sont-ils capables de
s'examiner eux-mêmes sous les rapports ex-
térieurs ; ils croiroient presque manquer
ainsi à la loyauté qu'ils se doivent. D'ail-
leurs la susceptibilité, qui est un des traits
distinctifs de leur nature, rend très difficile
de manier avec légèreté la plaisanterie; sou-
vent ils ne l'entendent pas, et quand ils l'en-
tendent ils s'en fâchent et n'osent pas s'en
servir à leur tour: elle est pour eux une
arme à feu qu'ils craignent de voir éclater
dans leurs propres mains.
On n'a donc pas beaucoup d'exemples en
Allemagne de comédies dont les ridicules
que la société développe soient l'objet. L'ori-
ginalité naturelle y seroit mieux sentie, car
chacun vit à sa manière dans un pays où le
despotisme de l'usage ne tient passes assises
dans une grande capitale; mais quoique l'on
soit plus libre sous le rapport de l'opinion en
Allemagne qu'en Angleterre même, l'origi-
DE LA COMÉDIE. 2Q7
ïialité anglaise a des couleurs plus vives,
parce que le mouvement qui existe dans
1 état politique en Angleterre donne plus
d'occasion à chaque homme de se montrer
ce qu'il est.
Dans le midi de l'Allemagne, à Vienne
surtout, on trouve assez de verve de gaieté
dans les farces. Le bouffon tyrolien Cas-
perle a un caractère qui lui est propre, et
dans toutes ces pièces dont le comique est
un peu vulgaire, les auteurs et les acteurs
prennent leur parti de ne prétendre en au-
cune manière à l'élégance, et s'établissent
dans le naturel avec une énergie et un
aplomb qui déjoue très bien les grâces re-
cherchées. Les Allemands préfèrent dans
la gaieté ce qui est fort à ce qui est nuancé;
ils cherchent la vérité dans les tragédies, et
les caricatures dans les comédies. Toutes
les délicatesses du cœur leur sont connues;
mais la finesse de l'esprit social n'excite
point en eux la gaieté ; la peine qu'il leur
faut pour la saisir leur eu ôte la jouissance.
J'aurai l'occasion de parler ailleurs d'If-
fland, le premier des acteurs de l'Allemagne,
et l'un de ses écrivains les plus spirituels ; il
a composé plusieurs pièces qui excellent par
2CS LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
la peinture des caractères ; les mœurs do-
mestiques y sont très bien représentées, et
toujours des personnages d'un vrai comique
rendent ces tableaux de famille plus pi-
quants : néanmoins l'on pourroit faire
quelquefois à ces comédies le reproche
d'être trop raisonnables; elles remplissent
trop bien le but de toutes les épigraphes des
salles de spectacle : Corriger les mœurs en
riant. Il y a trop souvent des jeunes gens
endettés, des pères de famille qui se dé-
rangent. Les leçons de morale ne sont pas
du ressort de la comédie, et il y a même de
Tinconvénient à les y faire entrer ; car lors-
qu'elles y ennuient, on peut prendre l'habi-
tude de transporter dans la vie réelle cette
impression causée par les beaux-arts.
Kotzebue a emprunté d'un poète danois,
Holberg, une comédie qui a eu beaucoup de
succès en Allemagne ; elle est intitulée Don
Ranudo Colibrados; c'est un gentilhomme
ruiné qui tâche de se faire passer pour riche,
et consacre à des choses d'apparat le peu
d'argent qui suffiroit à peine pour nourrir sa
famille et lui. Le sujet de cette pièce sert
de pendant et de contraste au Bourgeois de
Molière, qui veut se faire passer pour gen-
DE LA. COMÉDIE. 2G9
tilhomme : il y a des scènes très spirituelles
dans le Noble pauvre, et même très co-
miques, mais d'un comique barbare. Le
ridicule saisi par Molière n'est que gai, mais
au fond de celui que le poète danois repré-
sente, il y a un malheur réel ; sans doute il
faut presque toujours une grande intrépidité
d'esprit pour prendre la vie humaine en plai-
santerie, et la force comique suppose un
caractère au moins insouciant; mais on au-
roit tort de pousser cette force jusqu'à braver
la pitié; l'art même en souffriroit, sans parler
de la délicatesse ; car la plus légère impres-
sion d'amertume suffit pour ternir ce qu'il y
a de poétique dans l'abandon de la gaieté.
Dans les comédies dont Kotzebue est l'in-
venteur, il porte en général le même talent
que dans ses drames, la connoissance du
théâtre et l'imagination qui fait trouver
des situations frappantes. Depuis quelque
temps on a prétendu que pleurer ni rire ne
prouvent rien en faveur d'une tragédie, ou
d'une comédie; je suis loin d'ê:re de cet
avis : le besoin des émotions vives est la
source des plus grands plaisirs causés par les
beaux-arts, il ne faut pas en conclure qu'on
doive changer les tragédies en mélodrames,
270 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
ni les comédies en farces des boulevards ;
mais le véritable talent consiste à composer
de manière qu'il y ait dans le même ouv/age,
dans la même scène, ce qui fait pleurer ou
rire même le peuple, et ce qui fournit aux
penseurs un sujet inépuisable de réflexions.
La parodie, proprement dite, ne peut
guère avoir lieu sur le théâtre des Allemands ;
leurs tragédies, offrant presque toujours le
mélange des personnages héroïques et des
personnages subalternes, prêtent beaucoup
moins à ce genre. La majesté pompeuse du
théâtre français peut seule rendre piquant
le contraste des parodies. On remarque dans
Shakespear, et quelquefois aussi dans les
écrivains allemands, une façon hardie et
singulière de montrer dans la tragédie même
le côté ridicule de la vie humaine; et lors-
qu'on sait opposer à cette impression la puis-
sance du pathétique, l'effet total de la pièce
en devient plus grand. La scène française
est la seule où les limites des deux genres,
du comique et du tragique, soient fortement
prononcées; par-tout ailleursle talentcomme
le sort se sert de la gaieté pour acérer la
douleur.
J ai vu à Weimar des pièces de Térence
DE LA COMEDIE. 27 1
exactement traduites en allemand, et jouées
avec des masques à peu près semblables à
ceux des anciens; ces masques ne couvrent
pas le visage entier, mais seulement substi-
tuent un trait plus comique ou plus régulier
aux véritables traits de Facteur, et donnent
à sa figure une expression analogue à celle
du personnage qu'il doit représenter. La
physionomie d'un grand acteur vaut mieux
que tout cela, mais les acteurs médiocres y
gagnent. Les Allemands cherchent à s'ap-
proprier les inventions anciennes et modernes
de chaque pays; néanmoins il n'y a de vrai-r
ment national chez eux, en fait de comédie,
que la bouffonnerie populaire, et les pièces
où le merveilleux fournit à la plaisanterie.
On peut citer à cette occasion un opéra
que l'on donne sur tous les théâtres, d'un
bout de l'Allemagne à l'autre, et qu'on
appelle La Nyixrphe du Danube, ou La
Nymphe de la Sprée, selon que la pièce se
joue à Vienne ou à Berlin. Un chevalier
s'est fait aimer d'une fée, et les circonstances
l'ont séparé délie ; il se marie long-temps
après, et choisit pour femme une excellente
personne, mais qui n'a rien de séduisant ni
dans l'imagination ni dans l'esprit: le cheva-
2;2 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
lier s'accommode assez bien de cette situa-
tion, et elle lui paroît d'autant plus naturelle
qu'elle est commune; car peu de gens savent
que c'est la supériorité de l'ame et de l'esprit
qui rapproche le plus intimement de la na-
ture. La fée ne peut oublier le chevalier,
et le poursuit par les merveilles de son art;
chaque fois qu'il commence à s'établir dans
son ménage, elle attire son attention par des
prodiges, et réveille ainsi le souvenir de
leur affection passée.
Si le chevalier s'approche d'une rivière, il
entend les flots murmurer les romances que
la fée lui chantoit; s'il invite des convives à
sa table, des génies ailés viennent s'y placer,
et font singulièrement peur à la prosaïque
société de sa femme. Par-tout des fleurs,
des danses et des concerts viennent troubler
comme des fantômes la vie de l'infidèle
amant ; et d'autre part des esprits malins
s'amusent à tourmenter son valet qui, dans
son genre aussi, voudrait bien ne plus en-
tendre parler de poésie : enfin, la fée se
réconcilie avec le chevalier, à condition qu'il
passera tous les ans trois jours avec elle, et
sa femme consent volontiers à ce que son
époux aille puiser dans l'entretien de la fée
DE LA COMÉDIE. 2/3
l'enthousiasme qui sert si bien à mieux
aimer ce qu'on aime. Le sujet de cette pièce
semble plus ingénieux que populaire; mais
les scènes merveilleuses y sont mêlées et
variées avec tant d'art, qu'elle amuse égale-
ment toutes les classes de spectateurs.
La nouvelle école littéraire, en Allemagne,
a un système sur la comédie comme sur tout
le reste; la peinture des mœurs ne suffit pas
pour l'intéresser, ellj veut de l'imagination
dans la conception des pièces et dans l'in-
vention des personnages; le merveilleux,
l'allégorie, l'histoire, rien ne lui paroît de
trop pour diversifier les situations comiques.
Les écrivains de cette école ont donné le
nom de comiquz arbitraire à ce libre essor de
toutes les pensées, sans frein et sans but dé-
terminé. Us s'appuient à cet égard de l'ex-
emple d'Aristophane, non assurément qu'ils
approuvent la licence de ses pièces, mais ils
sont frappés de la verve de gaieté qui s'y
fait sentir, et ils voudroient introduire chez
les modernes cette comédie audacieuse qui
se joue de l'univers, au lieu de s'en tenir aux
ridicules de telle ou telle classe de la société.
Les efforts de la nouvelle école tendent, en
général, à donner plus de force et d'indé*
TOME II, T
274 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
pend an ce à l'esprit dans tous les genres, et
les succès qu'ils obtiendraient à cet égard
seroient une conquête, et pour la littérature,
et plus encore pour l'énergie même du carac-
tère allemand ; mais il est toujours difficile
d'influer par des idées générales sur les pro-
ductions spontanées de l'imagination, et de
plus, une comédie démagogique comme celle
des Grecs ne pourroit pas convenir à l'état
actuel de la société européenne.
Aristophane vivoit sous un gouvernement
tellement républicain que l'on y communi-
quoit tout au peuple, et que les affaires d'é-
tat passoient facilement de la place publique
au théâtre. 11 vivoit dans un pays où les
spéculations philosophiques étoient presque
aussi familières à tous les hommes que les
chefs-d'œuvre de l'art, pareeque les écoles
se tenoient en plein air, et que les idées les
plus abstraites étoient revêtues des couleurs
brillantes que leur prétoient la nature et le
ciel ; mais comment recréer toute cette sève
de vie sous nos frimas et dans nos maisons ?
La civilisation moderne a multiplie les ob-
servations sur le cœur humain : l'homme
connoît mieux l'homme, et lame, pour
ainsi dire disséminée, offre à l'écrivain mille
DE LA COMÉDIE. 2JS
nuances nouvelles. La comédie saisit ces
nuances, et quand elle peut les faire ressortir
par des situations dramatiques, le spectateur
est ravi de retrouver au théâtre des carac-
tères tels qu'il en peut rencontrer dans le
monde; mais l'introduction du peuple dans
la comédie, des chœurs dans )a tragédie,
des personnages allégoriques, des sectes
philosophiques, enfin de tout ce qui présente
les hommes en masse, et d'une manière
abstraite, ne sauroit plaire aux spectateurs
de nos jours. Il leur faut des noms et des
individus; ils cherchent l'intérêt romanesque
même dans la comédie et la société sur la
scène.
Parmi les écrivains de la nouvelle école,
Tieck est celui qui a 3e plus le sentiment de
la plaisanterie ; ce n'est pas qu'il ait fait au-
cune comédie qui puisse se jouer, et que
celles qu'il a écrites soient bien ordonnées,
mais on y voit des traces brillantes d'une
gaieté très originale. D'abord il saisit d'une
façon qui rappelle La Fontaine les plai-
santeries auxquelles les animaux peuvent
donner lieu. Il a fait une comédie intitulée
Le chat botté, qui est admirable en ce genre.
Je ne sais quel effet produiroient sur la scène
t 2
276 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
des animaux parlants, peut-être est-il plus
amusant dé se les figurer que de les voir;
mais toutefois ces animaux personnifiés, et
agissant à la manière Hes hommes, semblent
la vraie comédie donnée parla nature. Tous
les rôles comiques, c'est-à-dire égoïstes et
sensuels, tiennent toujours en quelque chose
de ranimai. Peu importe donc si dans la
comédie c'est ranimai qui imite l'homme,
ou l'homme qui imite ranimai.
Tieck intéresse aussi par la direction qu'il
sait donner à son talent de moquerie : il le
tourne tout entier contre Fesprit calculateur
et prosaïque; et comme la plupart des
plaisanteries de société ont pour but de
jeter du ridicule sur l'enthousiasme, on aime
Fauteur qui ose prendre corps à corps la
prudence, l'égoïsme, toutes ces choses pré-
tendues raisonnables derrière lesquelles les
gens médiocres se croient en sûreté pour
lancer des traits contre les caractères ou les
talents supérieurs. Ils s'appuient sur ce qu'ils
appellent une juste mesure pour blâmer tout
ce qui se distingue; et tandis que l'élégance
consiste [dans l'abondance superflue des
objets de luxe extérieur, on diroit que cette
même élégance interdit le luxe dans l'esprit,
DE LA COMÉDIE. 27/
l'exaltation dans les sentiments, enfin tout
ce qui ne sert pas immédiatement à faire
prospérer les affaires de ce monde. L'égoïsme
moderne a l'art de louer toujours, dans
chaque chose, la réserve et la modération,
afin de se masquer en sagesse, et ce n'est
qu'à la longue qu'on s'est aperçu que de
telles opinions pourroient bien anéantir le
génie des beaux-arts, la générosité, l'amour
et la religion: que resteroit-il après qui valût
la peine de vivre ?
Deux comédies de Tieck, Octavie?i, et Le
Prince Zerbin, sont l'une et l'autre ingénieur
7 ©
sèment combinées. Un fils de l'empereur Oc-
tavien (personnage imaginaire, qu'un conte
de fées place sous le règne du roi Dagobert)
est égaré, encore au berceau, dans une
forêt. Un bourgeois de Paris le trouve,
l'élève avec son propre fils, et se fait passer
pour son père. A vingt ans, les inclinations
héroïques du jeune prince le trahissent dans
chaque circonstance, et rien n'est plus
piquant que le contraste de son caractère
et de celui de son prétendu frère, dont le
sang ne contredit point l'éducation qu'il a
reçue. Les efforts du sage bourgeois, pour
mettre dans la têtç de son fils adoptif quel-
278 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
ques leçons d'économie domestique, sont
tout-à-fait inutiles: il l'envoie au marché,
pour acheter des bœufs dont il a besoin ; le
jeune homme, en revenant, voit, dans la
main d'un chasseur, un faucon ; et, ravi de
sa beauté, il donne les bœufs pour le faucon,
et revient tout fier d'avoir acquis, a ce prix,
un tel oiseau. Une autre fois, il rencontre
un cheval dont l'air martial le transporte : il
veut savoir ce qu'il coûte, on le lui dit, et
s'indignant de ce qu'on demande si peu de
chose, pour un si bel animal, il en paie deux
fois la valeur.
Le prétendu père résiste long-temps aux
dispositions naturelles du jeune homme, qui
s'élance avec ardeur vers le danger et la
gloire; mais lorsqu' enfin on ne peut plus
l'empêcher de prendre les armes contre les
Sarrasins qui assiègnet Paris, et que de toutes
parts on vante ses exploits, le vieux bour-
geois, à son tour, est saisi par une sorte de
contagion poétique ; et rien n'est plus plai-
sant que le bizarre mélange de ce qu'il étoit
et de ce qu'il veut être, de son langage vul-
gaire et des images gigantesques dont il rem-
plit ses discours. A la fin. le jeune homme
est reconnu pour le fils de l'empereur, et
DE LA COMÉDIE. 279
chacun reprend le rang qui convient à son
caractère. Ce sujet fournit une foule de
scènes pleines d'esprit et de vrai comique ;
et l'opposition entre la vie commune et les
sentiments chevaleresques ne sauroit être
mieux représentée.
Le Prince Zerbin est une peinture très spi-
rituelle de l'étonnement de toute une cour,
quand elle voit dans son souverain du pen-
chant à l'enthousiasme, au dévouement, à
toutes les nobles imprudences d'un carac-
tère généreux. Tous les vieux courtisans
soupçonnent leur prince de folie, et lui con-
seillent de voyager, pour qu'il apprenne
comment les choses vont par-tout ^ailleurs.
On donne à ce prince un gouverneur très
raisonnable qui doit le ramener au po-
sitif de la vie. Il se promène avec son élève
dans une belle forêt un jour d'été, lorsque
les oiseaux se font entendre, que le vent
agite les feuilles, et que la nature animée
semble adresser de toutes parts à l'homme
un langage prophétique. Le gouverneur
ne trouve dans ces sensations vagues et mul-
tipliées que de la confusion et du bruit, et
lorsqu'il revient dans le palais, il se réjouit
de voir les arbres transformés en meubles,
280 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
toutes les productions de la nature asservies
à Futilité, et la régularité factice mise à la
place du mouvement tumultueux de l'exis-
tence. Les courtisans se rassurent toutefois,
quand, au retour de nés voyages, le prince
Zcrbin, éclairé par l'expérience, promet de
ne plus s'occuper des beaux-arts, de la
poésie, des sentiments exaltés, de rien enfin
qui ne tende à faire triompher l'égoïsme sur
l'enthousiasme.
Ce que les hommes craignent le plus, pour
la plupart, c'est de passer pour dupes, et il
leur paroît beaucoup moins ridicule de se
montrer occupés d'eux-mêmes en toute cir-
constance, qu'attrapés dans une seule. Il
y a donc de l'esprit, et un bel emploi de l'es-
prit, à tourner sans cesse en plaisanterie tout
ce qui est calcul personnel ; car il en restera
toujours bien assez pour faire aller le monde,
tandis que, jusqu'au souvenir même d'une
nature vraiment élevée, pourroit bien, un de
ces jours, disparoître tout-à-fait.
On trouve dans les comédies de Ticck
une gaieté qui naît des caractères, et ne con-
siste point en épigrammes spirituelles; une
gaieté dans laquelle l'imagination est insé-
parable de la plaisanterie ; mais quelquefois
DE LA COMÉDIE. 281
aussi cette imagination même fait disparoître
le comique, et ramène la poésie lyrique dans
les scènes où Ton ne voudroit trouver que
des ridicules mis en action. Puen n'est si
difficile aux Allemands que de ne pas se
livrer dans tous leurs ouvrages au vague de
la rêverie, et cependant la comédie et le thé-
âtre en général n'y sont guère propres, car
de toutes les impressions, la plus solitaire,
c'est précisément la rêverie ; à peine peut-on
communiquer ce qu'elle inspire à l'ami le
plus intime : comment seroit-il donc possible
d'y associer la multitude rassemblée ?
Parmi ces pièces allégoriques il faut
compter Le triomphe de la sentimentalité^
une petite comédie de Goethe, dans laquelle
il a saisi très ingénieusement le double ridi-
cule d'enthousiasme affecté et de la nul-
lité réelle. Le principal personnage de cette
pièce paroît engoué de toutes les idées qui
supposent une imagination forte et une anie
profonde, et cependant il n'est dans le vrai
qu'un prince très bien élevé, très poli et très
soumis aux convenances; il s'est avisé de
vouloir mêler à tout cela une sensibilité de
commande dont l'affectation se trahit sans
cesse. \\ croit aimer les sombres forêts, le
282 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
clair de lune, les nuits étoilées ; mais comme
il craint le froid et la fatigue, il a fait faire
des décorations qui représentent ces divers
objets, et ne voyage jamais que suivi d'un
grand chariot qui transporte en poste der-
rière lui les beautés de la nature.
Ce prince sentimental se croit aussi amou-
reux d'une femme dont on lui a vanté l'esprit
et les talents ; cette femme, pour l'éprouver,
met à sa place un mannequin voilé qui,
comme on le pense bien, ne dit jamais rien
d'inconvenable, et dont le silence passe tout
à la fois pour la réserve du bon goût et la
rêverie mélancolique d'une ame tendre.
Le prince, enchanté de cette compagne
selon ses désirs, demande le mannequin en
mariage, et ne découvre qu'à la fin qu'il est
assez malheureux pour avoir choisi une vé-
ritable poupée pour épouse, tandis que sa
cour lui offroit un si grand nombre de femmes
qui en auroient réuni les principaux avan-
tages.
L'on ne saurait le nier cependant, ces
idées ingénieuses ne suffisent pas pour faire
une bonne comédie, et les Français ont,
comme auteurs comiques, Pavantage sur
toutes les autres nations. La connoissanee
DE LA. COMÉDIE. 283
des hommes, et l'art d'user de cette connois-
sance leur assure, à cet égard, le premier
rang; mais peut-être pourroit-on souhaiter
quelquefois, même dans les meilleures pièces
de Molière, que la satire raisonnée tînt moins
de place et que l'imagination y eût plus de
part. Le Festin de Pierre est parmi ses co-
médies celle qui se rapproche le plus du sys-
tème allemand ; un prodige qui fait frisson-
ner sert de mobile aux situations les plus
comiques, et les plus grands effets de l'ima-
gination se mêlent aux nuances les plus
piquantes de la plaisanterie. Ce sujet aussi
spirituel que poétique est pris des Espagnols.
Les conceptions hardies sont très rares en
France ; l'on y aime, en littérature, à tra-
vailler en sûreté; mais quand des circon-
stances heureuses ont encouragé à se risquer,
le goût y conduit l'audace avec une adresse
merveilleuse, et ce sera presque toujours un
chef-d'œuvre qu'une invention étrangère ar-
rangée par un Français.
284 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XXVII.
De la Déclamation.
L'art delà déclamation ne laissant après
lui que des souvenirs, et ne pouvant élever
aucun monument durable, il en est résulté
que Ton n'a pas beaucoup réfléchi sur tout
ce qui le compose. Rien n'est si facile que
d'exercer cet art médiocrement, mais ce
n'est pas à tort que dans sa perfection il
excite tant d'enthousiasme, et loin de dépré-
cier cette impression comme un mouvement
passager, je crois qu'on peut lui assigner de
justes causes. Rarement on parvient, dans
la vie, à pénétrer les sentiments secrets des
hommes : l'affectation et la fausseté, la froi-
deur et la modestie, exagèrent, altèrent, con-
tiennent ou voilent ce qui se passe au fond
du cœur. Un grand acteur met en évidence
les symptômes de la vérité dans les senti-
DE LA DÉCLAMATION. ^285
ments et dans les caractères, et nous montre
les signes certains des penchants et des émo-
tions vraies. Tant d'individus traversent
l'existence sans se douter des prissions et de
leur force, que souvent le théâtre révèle
l'homme à l'homme, et lui inspire une sainte
terreur des orages de Faine. En effet, quelles
paroles pourroient les peindre comme un
accent, un geste, un regard ! les paroles en
disent moins que l'accent, l'accent moins
que la physionomie, et l'inexprimable est
précisément ce qu'un sublime acteur nous
fait connoître.
Les mêmes différences qui existent entre
le système tragique des Allemands et celui
des Français se retrouvent aussi dans leur
manière de déclamer; les Allemands imitent
le plus qu'ils peuvent la nature, ils n'ont
d'affectation que celle de la simplicité; mais
c'en est bien quelquefois une aussi dans les
beaux-arts. Tantôt les acteurs allemands
touchent profondément le cœur, et tantôt ils
laissent le spectateur tout-à-fait froid; ils se
confient alors à sa patience, et sont sûrs de
ne pas se tromper. Les Anglais ont plus de
majesté que les Allemands dans leur ma-
nière de réciter les vers, mais ils n'ont pas
28fl LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
pourtant cette pompe habituelle que les
Français, et sur-tout les tragédies françaises,
exigent des acteurs; notre genre ne supporte
pas la médiocrité, car on n'v revient au na-
turel que par la beauté même de l'art. Les
acteurs du second ordre, en Allemagne, sont
froids et calmes; ils manquent souvent l'effet
tragique, mais ils ne sont presque jamais ri-
dicules : cela se passe sur le théâtre alle-
mand comme dans la société ; il y a là des
gens qui quelquefois vous ennuient, et voiià
tout; tandis que sur la scène française on
est impatienté quand on n'est pas ému : les
sons ampoulés et faux dégoûtent tellement
alors de la tragédie, qu'il n'y a pas de pa-
rodie, si vulgaire qu'elle soit, qu'on ne pré-
fère à la fade impression du maniéré.
Les accessoires de l'art, les machines et
les décorations doivent être plus soignées en
Allemagne qu'en France, puisque dans les
tragédies on y a plus souvent recours à ces
moyens. Iffland a su réunir à Berlin tout ce
(pie l'on peut désirer à cet égard ; mais a
Vienne on néglige même les moyens m
saires pour représenter matériellement bien
une tragédie. La mémoire est infiniment
plus cultivée par les acteurs français que
DE LA DÉCLAMATION. Wf
par les acteurs allemands. Le souffleur, à
Vienne, disoit d'avance à la plupart des
acteurs chaque mot de leur rôle; et je l'ai vu
suivant de coulisse en coulisse Othello pour
lui suggérer les vers qu'il devoit prononcer au
fond du théâtre en poignardant Desdémona.
Le spectacle de Weimar est infiniment
mieux ordonné sous tous les rapports. Le
prince, homme d'esprit, et l'homme de génie
connoisseur des arts qui y président, ont su
réunir le goût et l'élégance à la hardiesse
qui permet de nouveaux essais.
Sur ce théâtre, comme sur tous les autres
en Allemagne, les mêmes acteurs jouent les
rôles comiques et tragiques. On dit que
cette diversité s'oppose à ce qu'ils soient
supérieurs dans aucun. Cependant les pre-
miers génies du théâtre, Garrick et Talma,
ont réuni les deux genres. La flexibilité
d'organes, qui transmet également bien des
impressions différentes, me semble le cachet
du talent naturel, et dans la fiction comme
dans le vrai, c'est peut-être à la même source
que l'on puise la mélancolie et la gaieté.
D'ailleurs, en Allemagne, le pathétique et
la plaisanterie se succèdent et se mêlent si
souvent ensemble dans les tragédies, qu'il
288 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
faut bien que les acteurs possèdent le talent
d'exprimer l'un et l'autre ; et le meilleur
acteur allemand, Iffland, en donne l'exemple
avec un succès mérité. Je n'ai pas vu en
Allemagne de bons acteurs du haut comique,
des marquis, des fats, etc. Ce qui fait la
grâce de ce genre de rôle, c'est ce que les
Italiens appellent la disinvoltura, et ce qui
se traduiroit en français par l'air dégagé.
L'habitude qu'ont les Allemands de mettre
à tout de l'importance est précisément ce
qui s'oppose le plus à cette facile légèreté.
Mais il est impossible de porter plus loin
l'originalité, la verve comique et l'art de
peindre les caractères, que ne le fait Iffland
dans ses rôles, je ne crois pas que nous
ayons jamais vu au théâtre français un talent
plus varié ni plus inattendu que le sien, ni
un acteur qui se risque à rendre les défauts
et les ridicules naturels avec une expression
aussi frappante. 11 }r a dans la comédie des
modèles donnés, les pères avares, les fils
libertins, les valets fripons, les tuteurs dupés;
mais les rôles çTIffland, tels qu'il les conçoit,
ne peuvent entrer dans aucun de ces moules :
il faut les nommer tous parleur nom; car
ce sont des individus qui diffèrent singulière.
DE LA DÉCLAMATION. 289
ment l'un de l'autre, et dans lesquels Iffland
paraît vivre comme chez lui.
Sa manière de jouer la tragédie est aussi,
selon moi, d'un grand effet. Le calme et
la simplicité de sa déclamation dans le beau
rôle de Walstein ne peuvent s'effacer du
souvenir. L'impression qu'il produit est gra-
duelle: on croit d'abord que son apparente
froideur ne pourra jamais remuer l'ame ;
mais en avançant l'émotion s'accroît avec
une progression toujours plus rapide, et le
moindre mot exerce un grand pouvoir quand
il règne dans le ton général une noble tran-
quillité qui fait ressortir chaque nuance, et
conserve toujours la couleur du caractère au
milieu des passions.
Iffland, qui est aussi supérieur dans la
théorie que dans la pratique de son art, a
publié plusieurs écrits remarquablement
spirituels sur la déclamation ; il donne d'a-
bord une exquisse des différentes époques
de l'histoire du théâtre allemand, l'imitation
roide et empesée de la scène française, la
sensibilité larmoyante des drames dont le
naturel prosaïque avoit fait oublier jusqu'au
talent de dire des vers, enfin ie retour à la
poésie et à l'imagination qui constitue main-
TOME II. U
290 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
tenant le goût universel en Allemagne. II
n'y a pas un accent, pas un geste dont
Iffland ne sache trouver la cause en philo-
sophe et en artiste.
Un personnage de ses pièces lui fournit
les observations les plus fines sur le jeu
comique; c'est un homme âgé qui tout à
coup abandonne ses anciens sentiments et
ses constantes habitudes pour revêtir le cos-
tume etles opinions delà génération nouvelle*
Le caractère de cet homme n'a rien de
méchant, et cependant la vanité l'égaré
autant que s'il étoit vraiment pervers. Il a
laissé faire à sa fille un mariage raisonnable,
mais obscur, et tout à coup il lui conseille
de divorcer. Une badine à la main, souriant
gracieusement, se balançant sur un pied et
sur l'autre, il propose à son enfant de briser
les liens les plus sacrés: mais ce qu'on
aperçoit de vieillesse à travers une élégance
forcée, ce qu'il y a d'embarrassé dans son
apparente insouciance est saisi par Iffland
avec une admirable sagacité.
A propos de Franz Moor, frère du chef
des brigands de Schiller, Iffland examine de
quelle manière les rôles de scélérats doivent
être joués. " Il faut," dit-il, " que l'acteur
de la déclamation. 29*
" attache à faire sentir par quels motifs le
" personnage est devenu ce qu'il est, quelles
11 circonstances ont dépravé son ame, enfin
" Facteur doit être comme le défenseur offi-
" cieux du caractère qu'il représente/' En
effet, il ne peut y avoir de vérité, même dans
la scélératesse, que par les nuances qui
font sentir que l'homme ne devient jamais
méchant que par degrés.
Iffland rappelle aussi la sensation prodi-
gieuse que produisoit, dans la pièce d'Emilia
Galotti, Eckhoff, un ancien acteur allemand
très célèbre. Lorsqu'Odoard apprend par la
maîtresse du prince que l'honneur de sa
fille est menacé, il veut taire à cette femme,
qu'il n'estime pas, l'indignation et la douleur
qu'elle excite dans son ame, et ses mains à
son insçu arrachoient les plumes qu'il portoit
à son chapeau, avec un mouvement con-
vulsif dont l'effet étoit terrible. Les acteurs
qui succédèrent à Eckhoff avoient soin
d'arracher comme lui les plumes du chapeau ;
mais elles tomboient à terre sans que per-
sonne y fît attention ; car une émotion véri-
table ne donnoit pas aux moindres actions
cette vérité sublime qui ébranle l'ame des
spectateurs.
u2
392 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
La théorie d'Iffiand sur les gestes est très
ingénieuse. 11 se moque de ces bras en moulin
à vent qui ne peuvent servir qu'à déclamer
des sentences de morale; et croit que d'or-
dinaire les gestes en petit nombre et rap-
prochés du corps indiquent mieux les im-
pressions vraies ; mais, dans ce genre comme
dans beaucoup d'autres, il y a deux parties
très distinctes dans le talent, celle qui tient
à l'enthousiasme poétique et celle qui naît
de l'esprit observateur; selon la nature des
pièces ou des rôles, l'une ou l'autre doivent
dominer. Les gestes que la grâce et le sen-
timent du beau inspirent ne sont pas ceux
qui caractérisent tel ou tel personnage. La
poésie exprime la perfection en général
plutôt qu'une manière d'être ou de sentir
particulière. L'art de l'acteur tragique con-
siste donc à présenter dans ses attitudes
l'image de la beauté poétique, sans négliger
cependant ce qui distingue les différents
caractères : c'est toujours dans l'union de
l'idéal avec la nature (pie consiste tout le
domaine des arts.
Lorsque je vis la pièce du Vingt-quàtrç
février jouée par deux poètes célèbres, A. W.
Schlegel et W'crncr, je fus singulièrement
DE LA DÉCLAMATION. 293
frappée de leur genre de déclamation. Us
préparoient les effets long-temps d'avance, et
Ton voyoit qu'ils auraient été fâchés d'être
applaudis dès les premiers vers. Toujours
l'ensemble était présent à leur pensée, et le
succès de détail, qui auroit pu y nuire, ne leur
eût paru qu'une faute. Schlegel me fit décou-
vrir, par sa manière déjouer dans la pièce de
Werner, tout l'intérêt d'un rôle que j'avois
à peine remarqué à la lecture. C'étoit l'in-
nocence d'un homme coupable, le malheur
d'un honnête homme qui a commis un crime
à l'âge de sept ans, lorsqu'il ne savoit pas
encore ce que c'étoit que le crime, et qui,
bien qu'il soit en paix avec sa conscience,
n'a pu dissiper le trouble de son imagination.
Je jugeai l'homme qui étoit représenté de-
vant moi, comme on pénètre un caractère
dans la vie d'après des mouvements, des
regards, des accents qui le trahissent à son
insçu. En France, la plupart de nos acteurs
n'ont jamais l'air d'ignorer ce qu'ils font;
au contraire, il y a quelque chose d'étudié
dans tous les moyens qu'ils emploient, et
l'on en prévoit d'avance l'effet.
Schroeder, dont tous les Allemands parlent
comme d'un acteur admirable, ne pouvoit
2p4 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
supporter qu'on dît qu'il avoit bien joué tel
ou tel moment, ou bien déclamé tel ou tel
vers. — Ai-je bien joué le rôle ? demandoit-
il : ai-je été le personnage ? — Et en effet son
talent sembloit changer de nature chaque
fois qu'il changeoit de rôle. L'on n'oseroit
pas en France réciter, comme il le faisoit
souvent, la tragédie du ton habituel de la
conversation. Il y a une couleur générale,
un accent convenu qui est de rigueur dans
les vers alexandrins, et les mouvements les
plus passionnés reposent sur ce piédestal,
qui est comme la donnée nécessaire de l'art.
Les acteurs français d'ordinaire visent à l'ap-
plaudissement, et le méritent presque pour
chaque vers ; les acteurs allemands y pré-
tendent à la fin de la pièce, et ne l'obtiennent
guère qu'alors.
La diversité des scènes et des situations
qui se trouvent dans les pièces allemandes
donne lieu nécessairement à beaucoup plus
de variété dans le talent des acteurs. Le jeu
muet compte pour davantage, et la patience
des spectateurs permet une foule de détails
qui rendent le pathétique plus naturel. L'art
d'un acteur, en France, consiste presque en
entier dans la déclamation ; en Allemagne il
DE LA DÉCLAMATION. 295
y a beaucoup plus d'accessoires à cet art
principal, et souvent la parole est à peine
nécessaire pour attendrir.
Lorsque Schroeder, jouant le roi Lear,
traduit en allemand, étoit apporté endormi
sur la scène, on dit que ce sommeil du mal-
heur et de la vieillesse arrachoit des larmes
avant qu'il se fût réveillé, avant même que
ses plaintes eussent appris ses douleurs ; et
quand il portoit dans ses bras le corps de sa
jeune fille Cordélie, tuée parcequ'elle n'a pas
voulu l'abandonner, rien n'étoit beau comme
la force que lui donnoit le désespoir. Un
dernier doute le soutenoit, il essayoit si Cor-
délie respiroit encore : lui, si vieux, ne pou-
voit se persuader qu'un être si jeune avoit
pu mourir. Une douleur passionnée dans
lin vieillard à demi détruit produisoit l'émo-
tion la plus déchirante.
Ce qu'on peut reprocher avec raison aux
acteurs allemands en général, c'est de mettre
rarement en pratique la connoissance des arts
du dessin, si généralement répandue dans
leur pays : leurs attitudes ne sont pas belles;
l'excès de leur simplicité dégénère souvent
en gaucherie, et presque jamais ils n'égalent
les acteurs franc ais dans la noblesse et Télé-
296 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
gance de la démarche et des mouvements.
Néanmoins depuis quelque temps les actrices
allemandes ont étudie l'art des attitudes, et
se perfectionnent dans cette sorte de grâce si
nécessaire au théâtre.
On n'applaudit au spectacle, en Allemagne,
qu'à la fin des actes, et très rarement on in-
terrompt Facteur pour lui témoigner l'admi-
ration qu'il inspire. Les Allemands regar-
dent comme une espèce de barbarie de
troubler, par des signes tumultueux d'appro-
bation, l'attendrissement dont ils aiment à se
pénétrer en silence. Mais c'est une difficulté
de plus pour leurs acteurs; car il faut une
terrible force de talent pour se passer, en dé-
clamant, de l'encouragement donné par le
public. Dans un art tout démotion, les
hommes rassemblés font éprouver une élec-
tricité toute-puissante à laquelle rien ne peut
suppléer.
Une grande habitude de la pratique de
l'art peut faire qu'un bon acteur, en répé-
tant une pièce, repasse par les mêmes traces
et se serve des mêmes moyens sans que les
spectateurs l'animent de nouveau; mais l'in-
spiration première est presque toujours ve-
nue d'eux. Un contraste singulier mérite
DE LA DÉCLAMATION. 2<tf
d'être remarqué. Dans les beaux-arts, dont
la création est solitaire et réfléchie, on perd
tout naturel lorsqu'on pense au public, et
l'amour-propre seul y fait songer. Dans les
beaux-arts improvisés, dans la déclamation
sur-tout, le bruit des applaudissements agit
sur Famé comme le son de la musique mili-
taire. Ce bruit enivrant fait couler le sang
plus vite, ce n'est pas la froide vanité qu'il
satisfait.
Quand il paroît un homme de génie en
France, dans quelque carrière que ce soit, il
atteint presque toujours à un degré de per-
fection sans exemple; car il réunit l'audace
qui fait sortir de la route commune, au tact
du bon goût qu'il importe tant de conserver
lorsque l'originalité du talent n'en souffre
pas. Il me semble donc que Talma peut
être cité comme un modèle de hardiesse et
de mesure, de naturel et de dignité. Il pos-
sède tous les secrets des arts divers; ses at-
titudes rappellent les belles statues de l'anti-
quité ; son vêtement, sans qu'il y pense, est
drapé dans tous ses mouvements comme s'il
avoit eut le temps de l'arranger dans le plus
parfait repos. L'expression de son visage,
celle de son regard, doit être l'étude de tous
!*9S LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
les peintres. Quelquefois il arrive les yeux
à demi ouverts, et tout à coup le sentiment
en fait jaillir des rayons de lumière qui sem-
blent éclairer toute la scène.
Le son de sa voix ébranle dès qu'il parle,
avant que le sens même des paroles qu'il
prononce ait excité l'émotion. Lorsque
dans les tragédies il s'est trouvé par hasard
quelques vers descriptifs, il a fait sentir les
beautés de ce genre de poésie, comme si
Pindare avoit récité lui-même ses chants.
D'autres ont besoin de temps pour émou-
voir, et font bien d'en prendre; mais il y a
dans la voix de cet homme je ne sais quelle
magie qui, dès les premiers accents, réveille
toute la sympathie du cœur. Le charme de
la musique, de la peinture, de la sculpture,
de la poésie, et pardessus tout du langage de
l'a me, voilà ses moyens pour développer
dans celui qui l'écoute toute la puissance
des passions généreuses ou terribles.
Quelle connoissance du cœur humain il
montre dans sa manière de concevoir ses
rôles ! il en est une seconde fois l'auteur par
ses accents et par sa physionomie. Lorsque
Gùlipe raconte à Jocaste comment il a tué
Laïus, sans le connoître, son récit commence
D£ LA DÉCLAMATION. 299
ainsi: J'êtois jeune et superbe. La plupart
des acteurs, avant lui, croy oient devoir jouer
le mot superbe, et relevoient la tête pour le
signaler: Talma, qui sent que tous les sou-
venirs de Forgueilleux Œdipe commencent
à devenir pour lui des remords, prononce
d'une voix timide ces mots faits pour rap-
peler une confiance qu'il n'a déjà plus.
Phorbas arrive de Corinthe au moment où
Œdipe vient de concevoir des craintes sur sa
naissance : il lui demande un entretien se-
cret. Les autres acteurs, avant Talma, se
hâtoient de se retourner vers leur suite et de
l'éloigner avec un geste majestueux : Talma
reste Ijs yeux fixés sur Phorbas; il ne peut
le perdre de vue, et sa main agitée fait un
signe pour écarter ce qui l'entoure. Il n'a
rien dit encore, mais ses mouvements égarés
trahissent le trouble de son ame; et, quand
au dernier acte il s'écrie en quittant Jocaste?
Oui; Laïus est mon père et je suis votre fils,
on croit voir s'entr'ouvrir le séjour du Té-
nare, où le destin perfide entraîne les mortels.
Dans Andromaque, quand Hermione in-
sensée accuse Oreste d'avoir assassiné Pyr-
rhus sans son aveu, Oreste répond :
Et ne m'avez -vous pas
Vous-même ici tantôt ordonne son trépas ?
300 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
on dit que Le Kain, quand il récitoit ce
vers, appuyoit sur chaque mot, comme pour
rappeler à Hermione toutes les circonstances
de Tordre qu'il avoit reçu d'elle. Ce seroit
bien vis-à-vis d'un juge; mais quand il s'agit
de la femme qu'on aime, le désespoir de la
trouver injuste et cruelle est Tunique senti-
ment qui remplisse Tame. C'est ainsi que
Talma conçoit la situation: un cri s'échappe
du cœur d'Oreste; il dit les premiers mots
avec force, et ceux qui suivent avec un abat-
tement toujours croissant: ses bras tombent,
son visage devient en un instant pâle comme
la mort, et l'émotion des spectateurs s'aug-
mente à mesure qu'il semble perdre la force
de s'exprimer.
La manière dont Talma récite le mono-
logue suivant est sublime. L'espèce d'inno-
cence qui rentre dans Tame d'Oreste pour la
déchirer lorsqu'il dit ce vers,
J'assassine à regret un roi que je révère,
inspire une pitié que le génie même de Ra-
cine n'a pu prévoir toute entière. Les grands
acteurs se sont presque tous essayés dans les
fureurs d'Oreste; mais c'est là sur-tout que
la noblesse des gestes et des traits ajoute sin-
gulièrement à l'effet du désespoir. La puis-
sance de la douleur est d'autant pi us terrible
DE LA DÉCLAMATION. 301
qu'elle se montre à travers le calme même et
la dignité d'une belle nature.
Dans les pièces tirées de l'histoire romaine,
Talma développe un talent d'un tout autre
genre, mais non moins remarquable. On
comprend mieux Tacite après l'avoir vu
jouer le rôle de Néron ; il y manifeste un
esprit d'une grande sagacité ; car c'est tou-
jours avec de l'esprit qu'une ame honnête
saisit les symptômes du crime; néanmoins il
produit encore plus d'effet, ce me semble,
dans les rôles où l'on aime à s'abandonner,
en l'écoutant, aux sentiments qu'il exprime.
Il a rendu à Bayard dans la pièce de du
Belloy le service de lui ôter ces airs de fan-
faron que les autres acteurs croyoieht devoir
lui donner : ce héros gascon est redevenu,
grâce à Talma, aussi simple dans la tragédie
que dans l'histoire. Son costume dans ce
rôle, ses gestes simples et rapprochés, rap-
pellent les statues des chevaliers qu'on voit
dans les anciennes églises, et l'on s'étonne
qu'un homme qui a si bien le sentiment de
l'art antique sache aussi se transporter dans
le caractère du moyen âge.
Talma joue quelquefois le rôle de Pharan
dans une tragédie de Ducis, sur un sujet
302 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS,
arabe, Abuffar. Une foule de vers ravis-
sants répandent sur cette tragédie beau-
coup de charme; les couleurs de l'Orient,
la mélancolie rêveuse du midi asiatique, la
mélancolie des contrées où la chaleur con-
sume la nature au lieu de l'embellir, se font
admirablement sentir dans cet ouvrage. Le
même Talma, Grec, Romain et chevalier,
est un Arabe du désert, plein d'énergie et
d'amour ; ses regards sont voilés comme
pour éviter l'ardeur des rayons du soleil ; il
y a dans ses gestes une alternative admira-
ble d'indolence et d'impétuosité ; tantôt le
sort l'accable, tantôt il paroît plus puissant
encore que la nature, et semble triompher
d'elle : la passion qui le dévore, et dont une
femme qu'il croit sa sœur est l'objet, est ren-
fermée dans son sein; on diroit, à sa marche
incertaine, que c'est lui-même qu'il veut
fuir ; ses yeux se détournent de ce qu'il
aime, ses mains repoussent une image qu'il
croit toujours voir à ses côtés; et quand enfin
il presse Saléma sur son cœur, en lui disant
ce simple mot "J'ai froid" il sait exprimer
tout à la fois le frisson de Famé et la dévo-
rante ardeur qu'il veut cacher.
On peut trouver beaucoup de défauts dans
DE LA DÉCLAMATION. 30e
les pièces de Shakespear adaptées par Ducis
à nôtre théâtre ; mais il seroit bien injuste
de n'y pas reconnoître des beautés du pre-
mier ordre ; Ducis a son génie dans son
cœur, et c'est là qu'il est bien. Talma joue
ses pièces en ami du beau talent de ce noble
vieillard. La scène des sorcières, dans Mac-
beth, est mise en récit dans la pièce française.
Il faut voir Talma s'essayer à rendre quelque
chose de vulgaire et de bizarre dans l'accent
des sorcières, et conserver cependant dans
cette imitation toute la dignité que notre
théâtre exige.
Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux
S'appeloient tour à tour, s'applaudissoient entre eux,
S'approchoient, me montroient avec un ris ferouche:
Leur doigt mystérieux se posoit sur leur bouche.
Je leur parle, et dans l'ombre ils s'échappent soudain,
L'un avec un poignard, l'autre un sceptre à la main ;
L'autre d'un long serpent serroit le corps livide :
Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,
Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi,
M'ont laissé pour adieu ces mots : Tu seras roi.
La voix basse et mystérieuse de l'acteur
en prononçant ces vers, la manière dont il
plaçoit son doigt sur sa bouche comme la
statue du silence, son regard qui s'altéroit
pour exprimer un souvenir horrible et re-
304 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
poussant ; tout étoit combiné pour peindre
un merveilleux nouveau sur notre théâtre, et
dont aucune tradition antérieure ne pouvoit
donner ridée.
Othello n'a pas réussi dernièrement sur la
scène française ; il semble qu'Orosmane
empêche qu'on ne comprenne bien Othello;
rnais quand c'est Taira a qui joue cette pièce,
■le cinquième acte émeut comme si l'assas-
sinat se passoit sous nos yeux ; j'ai vu Talma
déclamer dans la chambre la dernière scène
avec sa femme, dont la voix et la figure con-
viennent si bien à Desdemona ; il lui suffi-
soit de passer sa main sur ses cheveux et de
froncer le sourcil pour être le Maure de
Venise, et la terreur saisissoit à deux pas de
lui comme si toutes les illusions du théâtre
l'avoient environné.
lïamlet est son triomphe parmi les tragé-
dies du genre étranger; les spectateurs ne
voient pas l'ombre du père d'Hamlet sur la
scène française, l'apparition se passe en
entier dans la physionomie de Talma, et
certes elle n'en est pas ainsi moins effrayante.
Quand, au milieu d'un entretien calme et
mélancolique, tout à coup il aperçoit le
DE LA DÉCLAMATION. 30.5
spectre, on suit tous ses mouvcmens dans les
yeux qui le contemplent, et Ton ne peut
douter de la présence du fantôme quand un
tel regard l'atteste.
Lorsque Hamlet arrive seul au troisième
acte sur la scène, et qu'il dit en beaux vers
français le fameux monologue To be or not
to be :
" La mort, c'est le sommeil, c'est un réveil peut-être,
u Peut-être. — Ah ! c'est le mot qui glace, épouvanté,
<€ L'homme, au bord du cercueil, par le doute arrêté ;
46 Devant ce vaste abîme, il se jette en arrière,
?* Ressaisit l'existence et s'attache à la terre."
Talma ne faisoit pas un geste, quelquefois
seulement il remuoit la tête pour question-
ner la terre et le ciel sur ce que c'est que la
mort! Immobile, la dignité de la médita-
tion absorboit tout son être. L'on vo}roit
un homme, au milieu de deux mille hommes
en silence, interroger la pensée sur le sort
des mortels! dans peu d'années tout ce
qui étoit là n'existera plus, mais d'autres
hommes assisteront à leur tour aux mêmes
incertitudes et se plongeront de même dans
l'abîme sans en connoître la profondeur.
Lorsqu' Hamlet veut faire jurer à sa mère,
sur l'urne qui renferme les cendres de son
TOME II. x
300 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
époux, qu'elle n'a point eu de part au crime
qui Ta fait périr, elle hésite, se trouble, et
finit par avouer le forfait dont elle est cou-
pable. Alors Hamlet tire le poignard que
son père lui commande d'enfoncer dans le
sein maternel ; mais au moment de frapper,
la tendresse et la pitié l'emportent, et se re-
tournant vers l'ombre de son père, il s'écrie:
Grâce, grâce, mon père ! avec un accent où
toutes les émotions de la nature semblent à
la fois s'échapper du cœur, et se jetant aux
pieds de sa mère évanouie, il lui dit ces deux
vers qui renferment une inépuisable pitié :
Votre crime est horrible, exécrable, odieux ;
Mais il n'est pas plus grand que la bonté des cieux.
Enfin on ne peut penser à Talma sans
se rappeler Manlius. Cette pièce faisoit
peu d'effet au théâtre : c'est le sujet de la
Venise sauvée, d'Otway, transporté dans un
événement de l'histoire romaine. Manlius
conspire contre le sénat de Rome, il confie
son secret à Servilius qu'il aime depuis
quinze ans: il le lui confie malgré les soup-
çons de ses autres amis qui se défient de la
foi blesse de Servilius et de son amour pour
sa femme, fille du consul. Ce que les con-
jurés on craint arrive. Servilius ne peut
DE LA DÉCLAMATION. 307
cacher à sa femme le danger de la vie de
son père ; elle court aussitôt le lui révéler.
Maniius est arrêté, ses projets sont décou-
verts, et le sénat le condamne à être pré-
cipité du haut de la roche Tarpéienne.
Avant Talma Ton n'avoit guère aperçu
dans cette pièce foiblement écrite la passion
d'amitié que Maniius ressent pour Servilius.
Quand un billet du conjuré Rutile apprend
que le secret est trahi et Test par Servilius,
Maniius arrive, ce billet à la main ; il s'ap-
proche de son coupable ami que déjà le re-
pentir dévore, et lui montrant les lignes qui
l'accusent il prononce ces mots : Qu'en dis-
tu? Je le demande à tous ceux qui les ont
entendus, la physionomie et le son de la voix
peuvent-ils jamais exprimer à la fois plus
d'impressions différentes; cette fureur qu'a-
mollit un sentiment intérieur de pitié, cette
indignation que l'amitié rend tour à tour
plus vive et plus foible, comment les faire
comprendre, si ce n'est par cet accent qui
va de Famé à l'aine sans l'intermédiaire
même des paroles ! Maniius tire son poi-
gnard pour en frapper Servilius, sa main
cherche son cœur et tremble de le trouver: le
souvenir de tant d'années pendant lesquelles
x 2
308 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Servilius lui fut cher élève comme un nuage
de pleurs entre sa vengeance et son ami.
On a moins parlé du cinquième acte, et
peut-être Talma y est-il plus admirable en-
core que dans le quatrième. Servilius a tout
bravé pour expier sa faute et sauver Man-
lius. Dans le fond de son cœur il a résolu,
si son ami périt, de partager son sort. La
douleur de Manlius est adoucie par les re-
grets de Servilius; néanmoins il n'ose lui
dire qu'il lui pardonne sa trahison effroya-
ble ; mais il prend à la dérobée la main de
Servilius et l'approche de son cœur ; ses
mouvemens involontaires cherchent l'ami
coupable qu'il veut embrasser encore avant
de le quitter pour jamais. Rien ou presque
rien dans la pièce n'indiquoit cette admira-
ble beauté de lame sensible, respectant une
longue affection malgré la trahison qui l'a
brisée. Les rôles de Pierre et de Jaffier
clans la pièce anglaise indiquent cette situa-
tion avec une grande force. Talma sait don-
ner à la tragédie de Manlius l'énergie qui lui
manque, et rien n'honore davantage son ta-
lent que la vérité avec laquelle il exprime
ce qu'il y a d'invincible dans l'amitié. La
passion peut haïr l'objet de son amour;
DE LA DECLAMATION. 309
mais quand le lien s'est formé par les rap-
ports sacrés de Famé, il semble que le crime
même ne sauroit l'anéantir, et qu'on attend
le remords comme après une longue absence
on attendroit le retour.
En parlant avec quelque détail de Talma,
je ne crois point m'être arrêtée sur un sujet
étranger à mon ouvrage. Cet artiste donne
autant qu'il est possible à la tragédie fran-
çaise ce qu'à tort ou à raison les Allemands
lui reprochent de n'avoir pas : l'originalité
et le naturel. Il sait caractériser les mœurs
étrangères dans les diverses pièces qu'il re-
présente, et nul acteur ne hasarde davantage
de grands effets par des moyens simples. Il
y a dans sa manière de déclamer Shakespear
et Racine artistement combinés. Pourquoi
les écrivains dramatiques n'essaieroient-ils
pas aussi de réunir dans leurs compositions
ce que l'acteur a su si bien amalgamer par
son jeu ?
310 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XXVIII.
Des Romans.
De toutes les fictions les romans étant la
plus facile, il n'est point de carrière dans la-
quelle les écrivains des nations modernes se
soient plus essayés. Le roman fait, pour
ainsi dire, la transition entre la vie réelle et
la vie imaginaire. L'histoire de chacun est,
à quelques modifications près, un roman
assez semblable à ceux qu'on imprime, et
les souvenirs personnels tiennent souvent à
cet égard lieu d'invention. On a voulu don-
ner plus d'importance à ce genre en y mê-
lant la poésie, l'histoire et la philosophie; il
me semble que c'est le dénaturer. Les ré-
flexions morales et l'éloquence passionnée
peuvent trouver place dans les romans; mais
l'intérêt des situations doit être toujours le
premier mobile de cette sorte d'écrits, et ja-
mais rien ne peut en tenir lieu. Si l'effet
DES ROMANS. 311
théâtral est la condition indispensable de
toute pièce représentée, il est également vrai
qu'un roman ne seroit ni un bon ouvrage, ni
une fiction heureuse, s'il n'inspiroit pas une
curiosité vive ; c'est en vain que Ton vou-
drait y suppléer par des digressions spiri-
tuelles, l'attente de l'amusement trompée
causeroit une fatigue insurmontable.
La foule des romans d'amour publiés en
Allemagne a fait tourner un peu en plaisan-
terie les clairs de lune, les harpes qui reten-
tissent le soir dans la vallée, enfin tous les
moyens connus de bercer doucement lame;
mais néanmoins il y a dans nous une dispo-
sition naturelle qui se plaît à ces faciles lec-
tures, c'est au génie à s'emparer de cette dis-
position qu'on voudroit en vain combattre.
11 est si beau d'aimer et d'être aimé, que
cet hymne de la vie peut se moduler à l'in-
fini, sans que le cœur en éprouve de lassi-
tude; ainsi l'on revient avec joie au motif
d'un chant embelli par des notes brillantes.
Je ne" dissimulerai pas cependant que les
romans, même les plus purs, font du mal ;
il nous ont trop appris ce qu'il y a de plus
secret dans les sentiments. On ne peut plus
rien éprouver sans se souvenir presque de
312 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
l'avoir lu, et tous les voiles du cœur ont été
déchirés. Les anciens n'auroient jamais fait
ainsi de leur ame un sujet de fiction ; il leur
restoit un sanctuaire où même leur propre
regard auroit craint de pénétrer; mais enfin
le genre des romans admis, il y fa' :; de l'in-
térêt, et c'est, e< nme 3e disoit ofl de
l'action dans l'orateur, la condition trois fois
nécessaire.
Les Allemands comme les Anglais sont
très féconds en romans qui peignent la vie
domestique. La peinture des mœurs est plus
élégante dans les romans anglais; elle a plus
de diversité dans les romans allemands. Il
y a en Angleterre, malgré l'indépendance des
caractères, une manière d'être générale don-
née par la bonne compagnie; en Allemagne
rien à cet éoard n'est convenu. Plusieurs de
ces romans fondés sur nos sentiments et. nos
mœurs, et qui tiennent parmi les livres le
rang des drames au théâtre, méritent d'être
cités, mais ce qui est sans égal et sans pareil,
c'est Werther: on voit là tout ce que le génie
de Goethe pouvoit produire quand il étoit
passionné. L'on dit qu'il attache mainte-
nant peu de prix à cet ouvrage de sa jeu-
nesse ; l'effervescence d'imagination, qui lui
DES ROMANS. 3;3
inspira presque de l'enthousiasme pour le
suicide, doit lui paroître maintenant blâma-
ble. Quand on est très jeune, la dégrada-
tion de l'être n'ayant en rien commencé, le
tombeau ne semble qu'une image poétique,
qu'un sommeil environné de figures à ge-
noux qui nous pleurent; il n'en est plus
ainsi même dès le milieu de la vie, et l'on
apprend alors pourquoi la religion, cette
science de l'ame, a mêlé l'horreur du meur-
tre à l'attentat contre soi-même.
Goethe néanmoins auroit grand tort de
dédaigner l'admirable talent qui se manifeste
dans Werther ; ce ne sont pas seulement les
souffrances de l'amour, mais les maladies de
l'imagination dans notre siècle, dont il a su
faire le tableau ; ces pensées qui se pressent
dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en
actes de la volonté; le contraste singulier
d'une vie beaucoup plus monotone que celle
des anciens, et d'une existence intérieure
beaucoup plus agitée, causent une sorte
d'étourdissement semblable à celui qu'on
prend sur le bord de l'abîme, et la fatigue
même qu'on éprouve après l'avoir long-temps
contemplé peut entraîner à s'y précipiter,
Goethe a su joindre à cette peinture des in-
314 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
quiétudes de l'ame, si philosophique dans
ses résultats, une fiction simple mais d'un
intérêt prodigieux. Si Ton a cru nécessaire
dans toutes les sciences de frapper les yeux
par les signes extérieurs, n'est-il pas naturel
d'intéresser le cœur pour y graver de grandes
pensées ?
Les romans par lettres supposent toujours
plus de sentiments que de faits; jamais les
anciens n'auroient imaginé de donner cette
forme à leurs fictions ; et ce n'est même que
depuis deux siècles que la philosophie s'est
assez introduite en nous-mêmes pour que
l'analyse de ce qu'on éprouve tienne une si
grande place dans les livres. Cette manière
de concevoir les romans n'est pas aussi poé-
tique, sans doute, que celle qui consiste
toute entière dans les récits; mais l'esprit
humain est maintenant bien moins avide des
événements même les mieux combinés, que
des observations sur ce qui se passe dans le
cœur. Cette disposition tient aux grands
changements intellectuels qui ont eu lieu
dans l'homme ; il tend toujours plus en
urnéral à se replier sur lui-même, et cherche
la religion, l'amour et la pensée dans le plus
intime de son Être.
DES ROMANS. 315
Plusieurs écrivains allemands ont com-
posé des contes de revenants et de sorcières,
et pensent qu'il y a plus de talent dans ces
inventions que dans un roman fondé sur
une circonstance de la vie commune: tout
est bien si Ton y est porté par des disposi-
tions naturelles; mais en général il faut des
vers pour les choses merveilleuses, la prose
n'y suffit pas. Quand les fictions repré-
sentent des siècles et des pays très différents
de ceux où nous vivons, il faut que le
charme de la poésie supplée au plaisir que
la ressemblance avec nous-mêmes nous
feroit goûter. La poésie est le médiateur
ailé qui transporte les temps passés et les
nations étrangères dans une région sublime
où l'admiration tient lieu de sympathie.
Les romans de chevalerie abondent en
Allemagne; mais on auroit dû les rattacher
plus scrupuleusement aux traditions an-
ciennes : à présent on recherche ces sources
précieuses ; et, dans un livre appelé Le livre
des héros, on a trouvé une foule d'aventures
racontées avec force et naïveté; il importe
de conserver la couleur de ce style et de ces
mœurs anciennes, et de ne pas prolonger,
par l'analyse des sentiments, les récits de ces
S 16 LA LITTÉRATURE ET LES AFT3.
temps où l'honneur et l'amour agissoient sur
le cœur de l'homme, comme la fatalité chez
les anciens, sans qu'on réfléchît aux motifs des
actions, ni que l'incertitude y fût admise.
Les romans philosophiques ont pris depuis
quelque temps, en Allemagne, le pas sur
tous les autres ; ils ne ressemblent point à
ceux des Français ; ce n'est pas comme dans
Voltaire une idée générale qu'on exprime
par un fait en forme d'apologue, mais c'est
un tableau de la vie humaine tout-à-fait im-
partial, un tableau dans lequel aucun intérêt
passionné ne domine; des situations diverses
se succèdent dans tous les rangs, dans tous
les états, dans toutes les circonstances, et
l'écrivain est là pour les raconter; c'est ainsi
que Goethe a conçu Wilhelin Meister, ou-
vrage très admiré en Allemagne, mais ailleurs
peu connu.
Wilhelm Meister est plein de discussions
ingénieuses et spirituelles ; on en feroit un
ouvrage philosophique du premier ordre,
s'il ne s'y mêloit pas une intrigue de roman,
dont l'intérêt ne vaut pas ce qu'elle fait
perdre; on y trouve des peintures très fines
et très détaillées d'une certaine classe de la
société, plus nombreuse en Allemagne que
DES ROMANS. 3iy
dans les autres pays; classe dans laquelle
les artistes, les comédiens et les aventuriers
se mêlent avec les bourgeois qui aiment la
vie indépendante, et avec les grands seigneurs
qui croient protéger les arts : chacun de ces
tableaux prisa part est charmant i mais il
n'y a d'autre intérêt dans l'ensemble de
l'ouvrage que celui qu'on doit mettre à
savoir l'opinion de Goethe sur chaque sujet:
Je héros de son roman est un tiers importun,
qu'il a mis, on ne sait pourquoi, entre son
lecteur et lui.
Au milieu de ces personnages de Wilhelm
Meister, plus spirituels que signifiants, et de
ces situations plus naturelles que saillantes,
un épisode charmant se retrouve djans plu-
sieurs endroits de l'ouvrage, et réunit tout
ce que la chaleur et l'originalité du talent
de Goethe peuvent faire éprouver de plus
animé. Une jeune fille italienne est l'enfant
de l'amour, et d'un amour criminel et terri-
ble, qui a entraîné un homme consacré par
serment au culte de la divinité; les deux
époux, déjà si coupables, découvrent après
leur hymen qu'ils étoient frère et sœur, et
que l'inceste est pour eux la punition du
313 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
parjure. La mère perd la raison, et le père
parcourt le monde comme un malheureux
errant qui ne veut d'asile nulle part. Le fruit
infortuné de cet amour si funeste, sans appui
dès sa naissance, est enlevé par des danseurs
de corde; ils Fexercent jusqu'à l'âge de dix
ans dans les misérables jeux dont ils tirent
leur subsistance: les cruels traitements qu'on
lui fait éprouver intéressent Wilhelm, et il
prend à son service cette jeune fille sous
l'habit de garçon, qu'elle a porté depuis
qu'elle est au monde.
x\lors se développe dans cette créature ex-
traordinaire un mélange singulier d'enfance
et de profondeur, de sérieux et d'imagina-
tion ; ardente comme les Italiennes, silen-
cieuse et persévérante comme une personne
réfléchie, la parole ne semble pas son langage.
Le peu de mots qu'elle dit cependant est
solennel, et répond à des sentiments bien
plus forts que son âge, et dont elle-même
n'a pas le secret. Elle s'attache à "Wilhelm
avec amour et respect; elle le sert comme
un domestique fidèle, elle l'aime comme
une femme passionnée : sa vie ayant toujours
été malheureuse, on diroit qu'elle n'a point
DES ROMANS. 3I§
connu l'enfance, et que, souffrant dans l'âge
auquel la nature n'a destine que des jouis-
sances, elle n'existe que pour une seule af-
fection avec laquelle les battements de son
cœur commencent et finissent.
Le personnage de Mignon (c'est le nom
de la jeune fille) est mystérieux comme un
rêve; elle exprime ses regrets pour l'Italie
dans des vers ravissants que tout le monde
sait par cœur en Allemagne : " Connois-tu
cette terre où les citronniers fleurissent, etc."
Enfin la jalousie, cette impression trop forte
pour de si jeunes organes, brise la pauvre
enfant, qui sentit la douleur avant que l'âge
lui donnât la force de lutter contre elle.
Il faudroit, pour comprendre tout l'effet de
cet admirable tableau, en rapporter chaque
détail. On ne peut se représenter sans émo-
tion les moindres mouvements de cette jeune
fille; il y a je ne sais quelle simplicité
magique en elle qui suppose des abîmes de
pensées et de sentiments ; l'on croit entendre
gronder l'orage au fond de son ame, lors
même que l'on ne sauroit citer ni une parole
ni une circonstance qui motive l'inquiétude
inexprimable qu'elle fait éprouver.
Malgré ce bel épisode, on aperçoit dans
320 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Wilhelra Meister le système singulier qui s'est
développé depuis quelque temps dans la
nouvelle école allemande: les récits des an-
ciens, et même leurs poèmes, quelque animés
qu'ils soient dans le fond, sont calmes par la
forme; et Ton s'est persuadé que les mo-
dernes feroient bien d'imiter la tranquillité
des écrivains antiques : mais en fait d'ima-
gination, ce qui n'est commandé que par la
théorie ne réussit guère dans la pratique. S'il
s'agit d'événements tels que ceux de l'Iliade,
ils intéressent deux-mêmes, et moins le sen-
timent personnel de l'auteur s'aperçoit, plus
le tableau fait impression : mais si l'on se
met à peindre les situations romanesques
avec le calme impartial d'Homère, le ré-
sultat n'en sauroit être très attachant.
Goethe vient de faire paroître un roman
intitulé, Les affinités de choir, qu'on peut ac-
cuser sur-tout, ce me semble, du défaut que
je viens d'indiquer. Un ménage heureux
s'est retiré à la campagne; les deux époux
invitent, l'un son ami, l'autre sa nièce, à par-
tager leur solitude ; l'ami devient amoureux
de la femme, et l'époux, de la jeune fille
nièce de sa femme. 11 se livre à l'idée de
recourir au divorce pour s'unir à ce qu'il
DES ROMANS. 321
aime; la jeune fille est prête à y consentir:
des événements malheureux la ramènent au
sentiment du devoir; mais quand elle re-
connoît la nécessité de sacrifier son amour,
elle en meurt de douleur, et celui qu'elle
aime ne tarde pas à la suivre.
La traduction des Affinités de choix n'a
point eu de succès en France, pareeque
l'ensemble de cette fiction n'a rien de carac-
térisé, et qu'on ne sait pas dans quel but
elle a été conçue; ce n'est point un tort en
Allemagne que cette incertitude : comme les
événements de ce monde ne présentent sou-
vent que des résultats indécis, l'on consent à
trouver dans les romans qui les peignent les
mêmes contradictions et les mêmes doutes.
Il y a dans l'ouvrage de Goethe une foule
de pensées et d'observations fines; mais il
est vrai que l'intérêt y languit souvent, et
qu'on trouve presqu'autant de lacunes dans
ce roman que dans la vie humaine telle
qu'elle se passe ordinairement. Un roman
cependant ne doit pas ressembler à des mé-
moires particuliers; car tout intéresse dans
ce qui a existé réellement, tandis qu'une
fiction ne peut égaler l'effet de la vérité
qu'en la surpassant, c'est-à-dire en ayant
TOME II. y
322 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
plus de force, plus d'ensemble et plus d'ac-
tion qu'elle.
La description du jardin du baron et des
embellissements qu'y fait la baronne ab-
sorbe plus du tiers du roman ; et Ton a peine
à partir de là pour être ému par une catas-
trophe tragique : la mort du héros et de l'hé-
roïne ne semble plus qu'un accident fortuit,
pareeque le cœur n'est pas préparé long-
temps d'avance à sentir et à partager la
peine qu'ils éprouvent. Cet écrit offre un
singulier mélange de l'existence commode
et des sentiments orageux ; une imagination
pleine de grâce et de force s'approche des
plus grands effets pour les délaisser tout à
coup, comme s'il ne valoit pas la peine de
les produire ; et l'on diroit que l'émotion fait
du mal à l'écrivain de ce roman, et que, par
paresse de cœur, il met de côté la moitié de
son talent, de peur de se faire souffrir lui-
même en attendrissant les autres.
Une question plus importante, c'est de
savoir si un tel ouvrage est moral, c'est-à
dire, si l'impression qu'on en reçoit est favo-
rable au perfectionnement de l'aine; les
événements ne sont de rien à cet éiiard dans
une fiction ; on sait si bien qu'ils dépendent
DES ROMANS. 32t
de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent
réveiller la conscience de personne : la mo-
ralité d'un roman consiste donc dans les sen-
timents qu'il inspire. On ne sauroit nier
qu'il y a dans le livre de Goethe une pro-
fonde connoissance du cœur humain, mais
une connoissance décourageante; la vie y
est représentée comme une chose assez in-
différente, de quelque manière qu'on la
passe ; triste quand on l'approfondit, assez
agréable quand on l'esquive, susceptible de
maladies morales qu'il faut guérir si Ton
peut, et dont il faut mourir si Ton n'en peut
guérir. — Les passions existent, les vertus ex-
istent; il y a des gens qui assurent qu'il faut
combattre les unes par les autres; il y en a
d'autres qui prétendent que cela ne se peut
pas; voyez et jugez, semble dire l'écrivain
qui raconte, avec impartialité, les arguments
que le sort peut donner pour et contre
chaque manière de voir. —
Onauroit tort cependant de se figurer que
ce scepticisme soit inspiré par la tendance
matérialiste du dix-huitième siècle; les opi-
nions de Goethe ont bien plus de profon-
deur, mais elles ne donnent pas plus de con-
solations à lame. On aperçoit dans ses écrits
y 2
324 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
une philosophie dédaigneuse qui dit au bien
comme au mal : — cela doit être, puisque cela
est; — un esprit prodigieux qui domine toutes
les autres facultés, et se lasse du talent même,
comme ayant quelque chose de trop invo-
lontaire et de trop partial ; enfin, ce qui
manque sur-tout à ce roman, c'est un senti-
ment religieux ferme et positif: les princi-
paux personnages sont plus accessibles à la
superstition qu'à la croyance; et Ton sent
que dans leur cœur, la religion, comme
l'amour, n'est que l'effet des circonstances et
pourvoit varier avec elles.
Dans la marche de cet ouvrage, l'auteur
se montre trop incertain ; les figures qu'il des-
sine et les opinions qu'il indique ne laissent
que des souvenirs vacillants; il faut en con-
venir, beaucoup penser conduit quelquefois
à tout ébranler dans le fond de soi-même ;
Riais un homme de génie tel que Goethe doit
servir de guide à ses admirateurs dans une
route assurée. Jl n'est plus temps de douter,
il n'est plus temps de mettre, à propos do
toutes choses, des idées ingénieuses dans les
deux côtés de la balance; il faut se livrer à
la confiance, à l'enthousiasme, à l'admiration
que la jeunesse immortelle de lame peut
DES ROMANS. 325
toujours entretenir en nous-mêmes ; cette
jeunesse renaît des cendres mêmes des pas-
sions : c'est le rameau d'or qui ne peut se
flétrir, et qui donne à la Sybille l'entrée dans
les champs éiysiens.
Tieck mérite d'être cité dans plusieurs
genres; il est l'auteur d'un roman, Stern-
bald, dont la lecture est délicieuse; les évé-
nements y sont en petit nombre, et ce qu'il
y en a n'est pas même conduit jusqu'au dé-
nouement ; mais on ne trouve nulle part, je
crois, une si agréable peinture de la vie d'un
artiste; l'auteur place son héros dans le beau
siècle des arts, et le suppose écolier d'Albert
Durer, contemporain de Raphaël. 11 le fait
voyager dans diverses contrées de l'Europe,
et peint avec un charme tout nouveau le
plaisir que doivent causer les objets exté-
rieurs quand on n'appartient exclusivement
à aucun pays, ni à aucune situation, et qu'on
se promène librement à travers la nature
pour y chercher des inspirations et des mo-
dèles. Cette existence voyageuse et rêveuse
tout à la fois n'est bien sentie qu'en /Alle-
magne. Dans les romans français nous dé-
crivons toujours les mœurs et les relations
sociales ; mais il y a un grand secret de
32(5 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
bonheur dans cette imagination qui plane
sur la terre en la parcourant, et ne se mêle
point aux intérêts actifs de ce monde.
Ce que le sort refuse presque toujours aux
pauvres mortels, c'est une destinée heureuse
dont les circonstances se succèdent et s'en*
chaînent selon nos souhaits; mais les im-
pressions isolées sont pour la plupart assez
douces, et le présent, quand on peut le con-
sidérer à part des souvenirs et des craintes,
est encore le meilleur moment de Fhomme.
Il y a donc une philosophie poétique très
sage dans ces jouissances instantanées dont
Fexistence d'un artiste se compose; les sites
nouveaux, les accidents de lumière qui les
embellissent sont pour lui des événements
qui commencent et finissent le même jour,
et n'ont rien à faire avec le passé ni avec
l'avenir; les affections du cœur dérobent
l'aspect de la nature, et l'on s étonne en li-
sant le roman de Tieck de toutes les mer-
veilles qui nous environnent à notre insçu.
L'auteur a mêlé à cet ouvrage des poésies
détachées, dont quelques unes sont des chefs-
d'œuvre. Lorsqu'on met des vers dans un
roman français, presque toujours ils inter-
rompent l'intérêt et détruisent l'harmonie
DES ROMANS. 327
del'ensemble. Il n'en est pas ainsi dans
Stcrnbald ; le roman est si poétique en lui-
même, que la prose y paroît comme un réci-
tatif qui succède au chant, ou le prépare.
On y trouve entre autres quelques stances
sur le retour du printemps qui sont eni-
vrantes comme la nature à cette époque.
L'enfance y est présentée sous mille formes
différentes ; l'homme, les plantes, la terre, le
ciel, tout y est si jeune, toute y est si riche
d'espérance, qu'on diroit que le poëte cé-
lèbre les premiers beaux jours et les pre-
mières fleurs qui parèrent le monde.
Nous avous en français plusieurs romans
comiques, et l'un des plus remarquables
c'est Gil-Blas. Je ne crois pas qu'on puisse
citer chez les Allemands un ouvrage où l'on
se joue si spirituellement des choses de la
vie. Ils ont à peine un monde réel, com-
ment pourroient-ils déjà s'en moquer ? La
gaieté sérieuse qui ne tourne rien en plai-
santerie, mais amuse sans le vouloir, et fait
rire sans avoir ri; cette gaieté, que les An-
glais appellent humour, se trouve aussi dans
plusieurs écrits allemands; mais il est presque
impossible de les traduire. Quand la plai-
santerie consiste dans une pensée philoso-
328 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
phique heureusement exprimée, comme le
Gulliver de Swift, le changement de langue
n'y fait rien ; mais Tristram Shandy de Sterne
perd en français presque toute sa grâce. Les
plaisanteries qui consistent dans les formes du
langage en disent peut-être à l'esprit mille
foisplusquelcs idées, et cependant on ne peut
transmettre aux étrangers ces impressions si
vives, excitées par des nuances si 6nes.
Ciaudius est un des auteurs allemands qui
a le plus de cette gaieté nationale, partage
exclu- if de chaque littérature étrangère. Il
a publié un recueil composé de plusieurs
pièces détachées sur différents sujets ; il en
est quelques unes de mauvais goût, quel-
ques autres de peu d'importance, mais il y
règne une originalité et une vérité qui ren-
dent les moindres choses piquantes. Cet
écrivain, dont le style est revêtu d'une appa-
rence simple, et quelquefois même vulgaire,
pénètre jusqu'au fond du coeur, par la sin-
cérité de ses sentiments. 11 vous fait pleurer
comme il vous fait rire, pareequ'il excite en
vous la sympathie, et que vous reconnoissez
un semblable et un ami dans tout ce qu'il
éprouve. On ne peut rien extraire des écrits
de Ciaudius, son talent agit comme une sen-
DES ROMANS. 329
sation, il faut l'avoir éprouvée pour en par-
ler. Il ressemble à ces peintres flamands
qui s'élèvent quelquefois à représenter ce
qu'il y a de plus noble dans la nature, ou à
l'Espagnol Murillos qui peint des pauvres et
des mendiants avec une vérité parfaite, mais
qui leur donne souvent, même à son insçu,
quelques traits d'une expression noble et
profonde. Il faut, pour mêler avec succès
le comique et le pathétique, être éminem-
ment naturel dans l'un et dans l'autre ; dès
que le factice s'aperçoit, tout contraste fait
disparate; mais un grand talent plein de
bonhomie peut réunir avec succès ce qui n'a
du charme que sur le visage de l'enfance, le
sourire au milieu des pleurs.
Un autre écrivain plus moderne et plus
célèbre que Claudius s'est acquis une grande
réputation en Allemagne par des ouvrages
qu'on appelleroit des romans, si une déno-
mination connue pouvoit convenir à des
productions si extraordinaires. J. Paul
Richter a sûrement plus d'esprit qu'il n'en
faut pour composer un ouvrage qui intéres-
seroit les étrangers autant que les Allemands,
et néanmoins rien de ce qu'il a publié ne
peut sortir de l'Allemagne. Ses admirateurs
330 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
diront que cela tient à l'originalité même de
son génie; il me semble que ses défauts en
sont autant la cause que ses qualités. Il
faut, dans nos temps modernes, avoir Fesprit
européen; les Allemands encouragent trop
dans leurs auteurs cette hardiesse vagabonde
qui, toute audacieuse qu'elle paroît, n'est pas
toujours dénuée d'affectation. Madame de
Lambert disoit à son fils : — Mon ami, ne
vous permettez que les sottises qui vous fe-
ront un grand plaisir. — On pourroit prier
J. Paul de n'être bizarre que malgré lui:
tout ce qu'on dit involontairement répond
toujours à la nature de quelqu'un ; mais
quand l'originalité naturelle est gâtée par la
prétention à l'originalité, le lecteur ne jouit
pas complètement même de ce qui est vrai,
par le souvenir et la crainte de ce qui ne
l'est pas.
On trouve cependant des beautés admira-
bles dans les ouvrages de J. Paul ; mais l'or-
donnance et le cadre de ses tableaux sont si
défectueux, que les traits de génie les plus
lumineux se perdent dans la confusion de
l'ensemble. Les écrits de J. Paul doivent
être considérés sous deux points de vue, la
plaisanterie et le sérieux ; car il mêle con-
DES ROMANS. 331
stamment Tune à l'antre. Sa manière d'ob-
server le cœur humain est pleine de finesse
et de gaieté, mais il ne connoît guère que le
cœur humain tel qu'on peut le juger d'après
les petites villes d'Allemagne, et il y a sou-
vent dans la peinture de ces mœurs quelque
chose de trop innocent pour notre siècle.
Des observations si délicates et presque si
minutieuses sur les affections morales rappel-
lent un peu ce personnage des contes de
Fées, surnommé Fine Oreille, parcequ'il en-
tendoit les plantes pousser. Sterne a bien
à cet égard quelque analogie avec J. Paul;
mais si J. Paul lui est très supérieur dans la
partie sérieuse et poétique de ses ouvrages,
Sterne a plus de goût et d'élégance dans la
plaisanterie, et l'on voit qu'il a vécu dans
une société dont les rapports étoient plus
étendus et plus brillants.
Ce seroit un ouvrage bien remarquable
néanmoins que des pensées extraites des
ouvrages de J. Paul ; mais on s'aperçoit, en
Je lisant, de l'habitude singulière qu'il a de
Tecueillir partout, dans des vieux livres in-
connus, dans des ouvrages de sciences, etc.,
des métaphores et des allusions. Les rap-
prochements qu'il en tire sont presque tou-»
332 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
jours très ingénieux : mais quand il faut de
l'étude et de l'attention pour saisir une plai-
santerie, il n'y a guère que les Allemands
qui consentent à rire à la longue et se don-
nent autant de peine pour comprendre ce
qui les amuse que ce qui les instruit.
Au fond de tout cela Ton trouve une foule
d'idées nouvelles, et si Ton y parvient, Ton
s'y enrichit beaucoup; mais l'auteur a né-
gligé l'empreinte qu'il falloit donner à ces
trésors. La gaieté des Français vient de
l'esprit de société ; celle des Italiens, de
l'imagination ; celle des Anglais, de l'origi-
nalité du caractère; la gaieté des Allemands
est philosophique. Us plaisantent avec les
choses et avec les livres plutôt qu'avec leurs
semblables. Il y a dans leur tête un chaos
de connoissanecs qu'une imagination indé-
pendante et fantasque combine de mille ma-
nières, tantôt originales, tantôt confuses ;
mais où la vigueur de l'esprit et de lame se
fait toujours sentir.
L'esprit de J. Paul ressemble souvent à
celui de Montagne. Les auteurs français de
l'ancien temps ont en général plus de rap-
port avec les Allemands que les écrivains du
siècle de Louis XIV; car c'est depuis ce
DES ROMANS. 333
temps-là que la littérature française a pris
une direction classique,
Paul Richter est souvent sublime dans la
partie sérieuse de ses ouvrages ; mais la .
mélancolie continuelle de son langage
ébranle quelquefois jusqu'à la fatigue.
Lorsque l'imagination nous balance trop
long-temps dans le vague, à la fin les cou-
leurs se confondent à nos regards, les con-
tours s'effacent, et il ne reste de ce qu'on a.
lu qu'un retentissement au lieu d'un souve-
nir. La sensibilité de J. Paul touche lame,
mais ne la fortifie pas assez. La poésie de
son style ressemble aux sons de l'harmonica,
qui ravissent d'abord et font mal au bout
de quelques instants, parceque l'exaltation
qu'ils excitent n'a pas d'objet déterminé.
L'on donne trop d'avantage aux caractères
arides et froids quand on leur présente la
sensibilité comme une maladie, tandis que
c'est de toutes les facultés morales la plus
énergique, puisqu'elle donne le désir et la
puissance de se dévouer aux autres.
Parmi les épisodes touchants qui abon-
dent dans les romans de Jean Paul, dont le
fond n'est presque jamais qu'un assez foibie
prétexte pour les épisodes, j'en vais citer
334 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
trois, pris au hasard, pour donner l'idée du
re.>te. Un seigneur anglais devient aveugle
par une double cataracte; il se fait faire
l'opération sur un de ses yeux ; on la
manque, et cet œil est perdu sans ressource.
Son fils, sans le lui dire, étudie chez un ocu-
liste, et, au bout d'une année, il est jugé ca-
pable d'opérer l'œil que l'on peut encore
sauver à son père. Le père, ignorant l'in-
tention de son fils, croit se remettre entre
les mains d'un étranger, et se prépare, avec
fermeté, au moment qui va décider si le
reste de sa vie se passera dans les ténèbres ;
il recommande même qu'on éloigne son fils
de sa chambre, afin qu'il ne soit pas trop
ému en assistant à cette redoutable décision.
Le fils s'approche en silence de son père ; sa
main ne tremble pas; car la circonstance
est trop forte pour les signes ordinaires de
l'attendrissement. Toute l'ame se concentre
dans une seule pensée, et l'excès môme de
la tendresse donne cette présence d'esprit
surnaturelle, à laquelle succéderait 1 égare-
ment, si l'espoir étoit perdu. Enfin l'opé-
ration réussit, et le père, en recouvrant la
lumière, aperçoit le fer bienfaisant dans la
main de son propre fils !
DES ROMANS. 335
Un autre roman du même auteir» présente
aussi une situation très touchante. Un jeune
aveugle demande qu'on lui décrive le cou-
cher du soleil dont il sent les rayons doux
et purs dans l'atmosphère, comme l'adieu
d'un ami. Celui qu'il interroge lui raconte
la nature dans toute sa beauté; mais il mêle
à cette peinture une impression de mélan-
colie qui doit consoler l'infortuné privé de la
lumière. Sans cesse il en appelle à la Divi-
nité, comme à la source vive des merveilles
du monde; et, ramenant tout à cette vue
intellectuelle, dont l'aveugle jouit peut-être
plus intimement encore que nous, il lui fait
sentir dans l'ame ce que ses yeux ne peuvent
plus voir.
Enfin, je risquerai la traduction d'un
morceau très bizarre, mais qui sert à faire
connoître le génie de Jean Paul.
Bayle a dit quelque part que l'athéisme ne
devroit pas mettre à l'abri de la crainte des
souffrances éternelles : c'est une grande pensée,
et sur laquelle on peut réfléchir long-temps
Le songe de J. Paul, que je vais citer, peut
être considéré comme cette pensée mise en
action.
La vision dont il s'agit ressemble un peu
i 6
336 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
au délire de la fièvre, etdoit être jugée comme
telle. Sous tout autre rapport que celui de
l'imagination, elle seroit singulièrement at-
taquable.
Le but de cette fiction/' dit Jean Paul,
en excusera la hardiesse. Si mon cœur
étoit jamais assez malheureux, assez dessé-
ché pour que tous les sentiments qui
" affirment Fexistence d'un Dieu y fussent
" anéantis, je relirois ces pages; j'en serois
" ébranlé profondément, et j'y retrouverois
" mon salut et ma foi. Quelques hommes
" nient l'existence de Dieu avec autant d'in-
" diîférence que d'autres l'admettent ; et tel
" y a cru pendant vingt années, qui n'a ren-
" contré que dans la vingt-unième, la minute
" solennelle, où il a découvert avec ravisse-
" ment le riche apanage de cette croyance,
" la chaleur vivifiante de cette fontaine de
" naphte.
Un Songe.
" Lorsque, dans l'enfance, on nous raconte
" que vers minuit, à l'heure où le sommeil
" atteint notre ame de si près, les songes
" deviennent plus sinistres, les morts se re-
" lèvent, et, dans les églises solitaires, eon-
" trefont les pieuses pratiques des vivants, la
DES ROMANS. 337
u mort nous effraie à cause des morts.
" Quand l'obscurité s'approche, nous dé-
" tournons nos regards de l'église et de ses
" noirs vitraux; les terreurs de l'enfance,
" plus encore que ses plaisirs, reprennent
" des ailes pour voltiger autour de nous
" pendant la nuit légère de l'ame assoupie,
" Ah ! n'éteignez pas ces étincelles ; laissez-
" nous nos songes, même les plus sombres.
" Ils sont encore plus doux que notre ex-
" istence actuelle; ils nous ramènent à cet
" âge où le fleuve de la vie réfléchit encore
" le ciel.
" Un soir d'été, j'étois couché sur le
" sommet d'une colline, je m'y endormis, et
" je rêvai que je me réveiîlois au milieu de
" la nuit dans un cimetière. L'horloge
" sonnoit onze heurçs. Toutes les tombes
" étoient entrouvertes, et les portes de fer
" de l'église, agitées par une main invisible,
" s'ouvroient et se refermoient à grand bruit.
" Je voyois sur les murs s'enfuir des ombres,
" qui n'y étoient projetées par aucun corps :
" d'autres ombres livides s elevoient dans les
" airs, et les enfans seuls reposoient encore
" dans les cercueils. 11 y avoit dans le ciel
" comme un nuage grisâtre, lourd, étouffant,
tome ii. z
338 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" qu'un fantôme gigantesque serroit et pres-
" soit à longs plis. Au-dessus de moi j'en-
u tendois la chute lointaine des avalanches,
" et sous mes pas la première commotion
" d'un vaste tremblement de terre. Toute
" l'église vacilloit, et l'air étoit ébranlé par
" des sons déchirants qui cherchoient vai-
" nement à s'accorder. Quelques pâles
" éclairs jetoient une lueur sombre. Je me
" sentis poussé, par la terreur même, à
"chercher un abri dans le temple: deux
" basilics étincelants étoient placés devant
" ses portes redoutables.
" J'avançai parmi la foule des ombres in-
u connues, sur qui le sceau des vieux siècles
" étoit imprimé; toutes ces ombres se pres-
" soient autour de l'autel dépouillé, et leur
" poitrine seule respiroit et s'agitoit avec
" violence ; un mort seulement, qui depuis
" peu étoit enterré dans l'église, reposoit
" sur son linceul ; il n'y avoit point encore
" de battement dans son sein, et un songe
" heureux faisoit sourire son visage; mais à
" l'approche d'un vivant il s'éveilla, cessa
" de sourire, ouvrit avec un pénible effort
" ses paupières engourdies ; la place de l'œil
étoit vide, et à celle du cœur il n'y avoit
«
DES ROMANS. 339
11 qu'une profonde blessure; il souleva ses
"mains, les joignit pour prier; niais ses
" bras s'alongèrent, se détachèrent du corps,
" et les mains jointes tombèrent à terre.
" Au haut de la voûte de Féglise étoit le
" cadran de l'éternité ; on n'y voyoit ni
" chiffres ni aiguilles, mais une main noire
a en faisoit le tour avec lenteur, et les morts
" s'efforçoient d'y lire le temps.
" Alors descendit des hauts lieux sur l'autel
" une figure rayonnante, noble, élevée, et
" qui portoit l'empreinte d'une impérissable
" douleur ; les morts s'écrièrent : — O Christ !
" n'est-il point de Dieu? — il répondit: — Il
"n'en est point. — Toutes les ombres se
" prirent à trembler avec violence, et le
" Christ continua ainsi : — J'ai parcouru les
" mondes, je me suis élevé au-dessus des
" soleils, et là aussi il n'est point de Dieu ;
" je suis descendu jusqu'aux dernières limites
" de l'univers, j'ai regardé dans l'abîme et je
" eae suis écrié: — Père, où es-tu? — mais je n'ai
" entendu que la pluie qui tomboit goutte à
" goutte dans l'abîme, et l'éternelle tempête,
" que nul ordre ne régit, m'a seule répondu.
" Relevant ensuite mes regards vers la voûte
z 2
340 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" des cieux, je n'y ai trouvé qu'un orbite
" vide, noir et sans fond. L'éternité reposoit
" sur le chaos et le rongeoit et se dévoroit len-
" tement elle-même : redoublez vos plaintes
" amères et déchirantes ; que des cris aigus
11 dispersent les ombres, car c'en est fait. —
" Les ombres désolées s'évanouirent comme
" la vapeur blanchâtre que le froid a con-
" densée ; l'église fut bientôt déserte; mais
" tout à coup, spectacle affreux, les enfants
" morts, qui s'étoient réveillés à leur tour
" dans le cimetière, accoururent et se pros-
" ternèrent devant la figure majestueuse qui
" étoit sur l'autel, et dirent: — Jésus, n'avons-
" nous pas de père ? — et il répondit, avec
11 un torrent de larmes : — Nous sommes tous
" orphelins, moi et vous nous n'avons point
" de père. — A ces mots, le temple et les
" enfants s'abîmèrent, et tout l'édifice du
" monde s'écroula devant moi dans son im-
" mensité."
Je n'ajouterai point de réflexions à ce
morceau, dont l'effet dépend absolument du
genre d'imagination des lecteurs. Le sombre
talent qui s'y manifeste m'a frappée, et il
me paroît beau de transporter ainsi au-delà
DES ROMANS. 341
de la tombe l'horrible effroi que doit éprouver
la créature privée de Dieu.
On n'en finiroit point si Ton vouloit ana-
lyser la foule de romans spirituels et tou-
chants que l'Allemagne possède. Ceux de
La Fontaine en particulier, que tout le
monde lit au moins une fois avec tant de
plaisir, sont en général plus intéressants
par les détails que par la conception même
du sujet. Inventer devient tous les jours
plus rare, et d'ailleurs il est très difficile que
les romans qui peignent les mœurs puissent
plaire d'un pays à l'autre. Le grand avan-
tage donc qu'on peut retirer de l'étude de la
littérature allemande, cest le mouvement
d'émulation qu'elle donne; il faut y chercher
des forces pour composer soi-même, plutôt
que des ouvrages tout faits qu'on puisse
transporter ailleurs.
342 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XXIX.
Des Historiens allemands, et de J. de Millier
en particulier.
L'histoire est dans la littérature ce qui
touche de plus près à la connoissance des
affaires publiques; c'est presque un homme
d'état qu'un grand historien; car il est diffi-
cile de bien juger les événements politiques,
sans être, jusqu'à v,n certain point, capable
de les diriger soi-même ; aussi voit-on que
la plupart des historiens sont à la hauteur
du gouvernement de leur pays, et n'écri-
vent guère que comme ils pourraient agir.
Les historiens de l'antiquité sont les pre-
miers de tous, pareequ'il n'est point d'époque
où les hommes supérieurs aient exerce plus
d'ascendant sur leur patrie. Les historiens
anglais occupent le second rang ; c'est lu
DES HISTORIENS ALLEMANDS. 343
nation en Angleterre, plus encore que tel ou
tel homme, qui a de la grandeur; aussi les
historiens y sont-ils inoins dramatiques, mais
plus philosophes que les anciens. Les idées
générales ont chez les Anglais plus d'impor-
tance que les individus. En Italie le seul
Machiavel, parmi les historiens, a considéré
les événements de son pays d'une manière
universelle mais terrible; tous les autres ont
vu le monde dans leur ville: ce patriotisme,
quelque resserré qu'il soit, donne encore de
l'intérêt et du mouvement aux écrits des
Italiens*. On a remarqué de tout temps
que les mémoires valoient beaucoup mieux
en France que les histoires; les intrigues des
cours disposoient jadis du sort du royaume,
il étoit donc naturel que dans un tel pays
les anecdotes particulières renfermassent le
secret de l'histoire.
C'est sous le point de vue littéraire qu'il
faut considérer les historiens allemands ;
l'existence politique du pays n'a point eu
jusqu'à présent assez de force pour donner
* M. de Sismondi a su faire revivre ces intérêts partiels
des républiques italiennes en les rattachant aux grandes
questions qui intéressent l'humanité toute entière.
344 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
en ce genre un caractère national aux
écrivains. Le talent particulier à chaque
homme et les principes généraux de Fart
d'écrire l'histoire ont seuls influé sur les
productions de l'esprit humain dans cette
carrière. On peut diviser, ce me semble,
en trois classes principales les différents
écrits historiques publiés en Allemagne:
l'histoire savante, l'histoire philosophique,
et l'histoire classique, en tant que l'acception
de ce mot est bornée à l'art de raconter tel
que les anciens l'ont conçu.
L'Allemagne abonde en historiens savants
tels que Mascou, Schopflin, Schlozer, Gat-
terer, Schmidt, etc. Ils ont fait des re-
cherches immenses, et nous ont donné des
ouvrages où tout se trouve pour qui sait les
étudier; mais de tels écrivains ne sont bons
qu'à consulter, et leurs travaux scroient les
plus estimables et les plus généreux de tous,
s'ils avoient eu seulement pour but d'épargner
de la peine aux hommes de génie qui veulent
écrire l'histoire.
Schiller est à la tête des historiens philoso-
phiques, c'est-à-dire de ceux qui considèrent
les laits comme des raisonnements à l'appui
de leurs opinions. La révolution des Pays-
DES HISTORIENS ALLEMANDS. 345
Bas se lit comme un plaidoyer plein d'in-
térêt et de chaleur- La guerre de trente
ans est Tune des époques dans laquelle la
nation allemande a montré le plus d'énergie.
Schiller en a fait l'histoire avec un sentiment
de patriotisme et d'amour pour les lumières
et la liberté qui honore tout à la fois son
ame et son génie ; les traits avec lesquels il
caractérise les principaux personnages sont
d'une étonnante supériorité, et toutes ses
réflexions naissent du recueillement d'une
ame élevée ; mais les Allemands reprochent
à Schiller de n'avoir pas assez étudié les faits
dans leurs sources ; il ne pouvoit suffire à
toutes les carrières auxquelles ses rares
talents l'appeloient, et son histoire n'est pas
fondée sur une érudition assez étendue. Ce
sont les Allemands, j'ai souvent eu occasion
de le dire, qui ont senti les premiers tout le
parti que l'imagination pouvoit tirer de l'éru-
dition; les circonstances de détail donnent
seules de la couleur et de la vie à l'histoire;
on ne trouve guère à la superficie des cqn-
noissances qu'un prétexte pour le raisonne-
ment et l'esprit.
L'histoire de Schiller a été écrite dans
cette époque du dix-huitième siècle où l'on
34(5 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
faisoit de tout des armes, et sou style se sent
un peu du genre polémique qui régnoit alors
dans la plupart des écrits. Mais quand le
but qu'on se propose est la tolérance et la
liberté, et que Ton y tend par des moyens et
des sentiments aussi nobles que ceux de
Schiller, on compose toujours un bel ouvrage,
quand même on pourroit désirer dans la part
accordée aux faits et aux réflexions quelque
chose de plus ou de moins étendu*.
Par un contraste singulier, c'est Schiller, le
grand auteur dramatique, qui a mis peut-
être trop de philosophie, et par conséquent
trop d'idées générales dans ses récits, et c'est
Millier, le plus savant des historiens, qui a
été vraiment poète dans sa manière de
peindre les événements et les hommes. Il
faut distinguer dans l'histoire de la Suisse
l'érudit et l'écrivain d'un grand talent : ce
n'est qu'ainsi, ce me semble, qu'on peut
parvenir à rendre justice à Miiller. C'étoit
un homme d'un savoir inouï, et ses facultés
* On ne peut oublier, parmi les historiens philosophique,
M. Ileeren, qui vient de publier des Considérations sur les
croisades, dans lesquelles une parfaite impartialité est le
résultat des eonnoissances les plus rares et de la force rie la
raison.
DES HISTORIENS ALLEMANDS. 347
en ce genre faisoient vraiment peur. On ne
conçoit pas comment la tête d'un homme a
pu contenir ainsi un monde de faits et de
dates. Les six mille ans à nous connus
étoient parfaitement ranges dans sa mé-
moire, et ses études avoient été si profondes
qu'elles étoient vives comme des souvenirs.
Il n'y a pas un village de Suisse, pas une
famille noble dont il ne sût l'histoire. Un
jour, en conséquence d'un pari, on lui de-
manda la suite des comtes souverains du
Bugey ; il les dit à l'instant même, seulement
il ne se rappeloit pas bien si l'un de ceux
qu'il nommoit avait été régent ou régnant
en titre, et il se faisoit sérieusement des re-
proches d'un tel manque de mémoire. Les
hommes de génie, parmi les anciens, n'é-
toient point asservis à cet immense travail
d'érudition qui s'augmente avec les siècles,
et leur imagination n'étoit point fatiguée
par l'étude. 11 en coûte plus pour se di-
stinguer de nos jours, et Ton doit du re-
spect au labeur immense qu'il faut pour se
mettre en possession du sujet que Ton veut
traiter.
La mort de ce Muîîer, dont la vie peut
être diversement jugée, est une perte irrér-
348 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
parable, et l'on croit voir périr plus qu'un
homme quand de telles facultés s'éteignent*.
Miiller, qu'on peut considérer comme le
véritable historien classique d'Allemagne,
lisoit habituellement les auteurs grecs et la-
tins dans leur langue originale ; il cultivoit
la littérature et les arts pour les faire servir
à l'histoire. Son érudition sans bornes, loin
de nuire à sa vivacité naturelle, étoit comme
la base d'où son imagination prenoit l'essor,
et la vérité vivante de ses tableaux tenoit à
leur fidélité scrupuleuse; mais s'il savoit ad-
mirablement se servir de l'érudition, il igno-
roit l'art de s'en dégager quand il le falloit.
Son histoire est beaucoup trop longue ; il
n'en a pas assez resserré l'ensemble. Les
détails sont nécessaires pour donner de l'in-
térêt au récit des événements; mais on doit
* Parmi les disciples de Mùller, le baron de Hormayr, qui
a écrit le Plutarque autrichien, doit être considéré comme l'un
des premiers ; on sent que son histoire est composée, non
d'après des livres, mais sur les manuscrits originaux. Le doc-
teur Decarro, un savant Genevois établi à Vienne, et dont
l'activité bienfaisante a porté la découverte de la vaccine
jusqu'en Asie, va faire paroître une traduction de ces Vies îles
Grands Hommes d'Autriche, qui doit exciter le pins grand in-
térêt.
DES HISTORIENS ALLEMANDS. 349
choisir parmi les événements ceux qui méri-
tent d'être racontés.
I/ouvrage de Muller est une chronique
éloquente; si pourtant toutes les histoires
étoient ainsi conçues, la vie de l'homme se
consumeroit toute entière à lire la vie des
hommes. Il seroit donc à souhaiter que
Muller ne se fût pas laissé séduire par l'éten-
due même de ses connoissances. Néanmoins
les lecteurs, qui ont d'autant plus de temps
à donner qu'ils l'emploient mieux, se péné-
treront toujours avec un plaisir nouveau de
ces illustres annales de la Suisse. Les dis-
cours préliminaires sont des chefs-d'œuvre
d'éloquence. Nul n'a su mieux que Muller
montrer dans ses écrits le patriotisme le plus
énergique; et maintenant qu'il n'est plus,
c'est par ses écrits seuls qu'il faut l'ap-
précier.
Il décrit en peintre la contrée où se sont
passés les principaux événements de la con-
fédération helvétique. On auroit tort de se
faire l'historien d'un pays qu'on n'auroit pas
vu soi-même. Les sites, les lieux, la nature
sont comme le fond du tableau, et les faits,
quelque bien racontés qu'ils puissent être,
n'ont pas tous les caractères de la vérité
350 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
quand on ne vous fait pas voir les objets
extérieurs dont les hommes étoient envi-
ronnés.
L'érudition qui a induit Miiller à mettre
trop d'importance à chaque fait lui est bien
utile quand il s'agit d'un événement vrai-
ment digne d'être animé par l'imagination.
Il le raconte alors comme s'il s'étoit passé la
veille, et sait lui donner l'intérêt qu'une cir-
constance encore présente feroit éprouver.
Il faut, autant qu'on le peut, dans l'histoire
comme dans les fictions, laisser au lecteur
le plaisir et l'occasion de pressentir lui-même
les caractères et'la marche des événements.
Il se lasse facilement de ce qu'on lui dit,
mais il est ravi de ce qu'il découvre; et
l'on assimile la littérature aux intérêts de
la vie, quand on sait exciter par le récit
l'anxiété de l'attente: le jugement du lec-
teur s'exerce sur un mot, sur une action qui
fait tout à coup comprendre un homme, et
souvent l'esprit même d'une nation et d'un
siècle.
La conjuration du Rïitli, telle qu'elle est
racontée dans l'histoire de Miiller, inspire
un intérêt prodigieux. Cette vallée paisible
où des hommes, paisibles aussi comme elle,
DES HISTORIENS ALLEMANDS. 351
se déterminèrent aux plus périlleuses actions
que la conscience puisse commander; le
calme dans la délibération, la solennité du
serment: l'ardeur dans l'exécution: l'irré-
vocable qui se fonde sur la volonté de
l'homme, tandis qu'au dehors tout peut
changer, quel tableau ! Les images seules y
font naître les pensées : les héros de cet évé-
nement, comme l'auteur qui le rapporte,
sont absorbés par la grandeur même de
l'objet. Aucune idée générale ne se pré-
sente à leur esprit, aucune réflexion n'altère
la fermeté de l'action ni la beauté du récit.
A la bataille de Granson, dans laquelle le
duc de Bourgogne attaqua la foibie armée
des cantons suisses, un trait simple donne la
plus touchante idée de ces temps et de ces
mœurs. Charles occupoit déjà les hauteurs,
et se croyoit maître de l'armée qu'il voyoit
de loin dans la plaine ; tout à coup, au lever
du soleil, il aperçut les Suisses qui, suivant
la coutume de leurs pères, se mettoient tous
à genoux pour invoquer avant le combat la
protection du Seigneur des seigneurs ; les
Bourguignons crurent qu'ils se mettoient à
genoux ainsi pour rendre les armes, et pous-
sèrent des cris de triomphe; mais tout à
352 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
coup ces chrétiens, fortifiés par la prière, se
relèvent, se précipitent sur leurs adversaires,
et remportent à la fin la victoire dont leur
pieuse ardeur les avoit rendus dignes. Des
circonstances de ce genre se retrouvent sou-
vent dans l'histoire de Muller, et son langage
7 © ©
ébranle l'ame, lors même que ce qu'il dit
n'est point pathétique: il y a quelque chose
de grave, de noble et de sévère dans son
style, qui réveille puissamment le souvenir
des vieux siècles.
C'étoit cependant un homme mobile avant
tout que Muller; mais le talent prend toutes
les formes, sans avoir pour cela un moment
d'hypocrisie. Il est ce qu'il paroît, seule-
ment il ne peut se maintenir toujours dans
la même disposition, et les circonstances
extérieures le modifient. C'est sur-tout à
la couleur de son style que Muller doit sa
puissance sur l'imagination ; les mots an-
ciens dont il se sert si à propos ont un air
de loyauté germanique qui inspire de la
confiance. Néanmoins il a tort de vouloir
quelquefois mêler la concision de Tacite à
la naïveté du moyen âge: ces deux imita-
tions se contredisent. Il n'y a même que
Muller à qui les tournures du vieux aile-
DES HISTORIENS ALLEMANDS, S5t
mand réussissent quelquefois ; pour tout au-
tre ce seroit de l'affectation. Salluste seul,
parmi les écrivains de l'antiquité, a imaginé
d'employer les formes et les termes d'un
temps antérieur au sien; en général le na-
turel s'oppose à cette sorte d'imitation ; ce-
pendant les chroniques du moyen âge
étoient si familières à Millier, que c'est
spontanément qu'il écrit souvent du même
style. Il faut bien que ses expressions
soient vraies, puisqu'elles inspirent ce qu'il
veut faire éprouver.
On est bien aise de croire, en lisant Mill-
ier, que parmi toutes les vertus qu'il a si
bien senties il en est qu'il a possédées. Son
testament qu'on vient de publier est au
moins une preuve de son désintéressement.
Il ne laisse point de fortune, et il demande
que l'on vende ses manuscrits pour payer
ses dettes. 11 ajoute que si cela suffit pour
les acquitter, il se permet de disposer de sa
montre en faveur de son domestique. " Ce
" n'estpas sans attendrissement,"dit-il, "qu'il
" recevra la montre qu'il a montée pendant
" vingt années.*' La pauvreté d'un homme
d'un si grand talent est toujours une hono-
rable circonstance de sa vie; la millième
TOME II. 2 A
354 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
partie de l'esprit qui rend illustre suffiroit
assurément pour faire réussir tous les calculs
de l'avidité. Il est beau d'avoir consacré
ses facultés au culte de la gloire, et l'on res-
sent toujours de l'estime pour ceux dont le
but le plus cher est au-delà du tombeau.
HERDER, %5$
CHAPITRE XXX
Herder.
Les hommes de lettres, en Allemagne, sont
à beaucoup d'égards la réunion la plus re-
spectable que le monde éclairé puisse offrir,
et parmi ces hommes, Herder mérite encore
une place à part : son ame, son génie et sa
moralité tout ensemble ont illustré sa vie.
Ses écrits peuvent être considérés sous trois
rapports différents, l'histoire, la littérature et
la théologie. Il s'étoit fort occupé de l'an-
tiquité en général, et des langues orientales
en particulier. Son livre intitulé La Philo-
sophie de V Histoire est peut-être le livre alle-
mand écrit avec le plus de charme. On ny
trouve pas la même profondeur d'observa-
tions politiques que dans l'ouvrage de Mon-
tesquieu, sur les causes de la grandeur et de
la décadence des Romains; mais comme
2 a 2
356 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Herder s'attachoit à pénétrer le génie des
x temps les plus reculés, peut-être que la qua-
lité qu'il possédoit au suprême degré, l'ima-
gination, servoit mieux que toute autre à les
faire connoître. Il faut ce flambeau pour
marcher dans les ténèbres : c'est une lecture
délicieuse que les divers chapitres de Herder
sur Persépolis et Babylone, sur les Hébreux
et sur les Egyptiens ; il semble qu'on se
promène au milieu de l'ancien monde avec
un poète historien qui touche les ruines de
sa baguette et reconstruit à nos yeux les
édifices abattus.
On exige en Allemagne, même des hommes
du plus grand talent, une instruction si éten-
due, que des critiques ont accusé Herder de
n'avoir pas une érudition assez approfondie.
Mais ce qui nous frapperoit, au contraire,
c'est la variété de ses connoissanccs ; toutes
les langues lui étoient connues, et celui de
tous ses ouvrages où l'on reconnoît le plus
jusqu'à quel point il portoit le tact des na-
tions étrangères, c'est son Essai sur la po<
hébraïque. Jamais on n'a mieux exprimé le
génie d'un peuple prophète, pour qui l'in-
spiration poétique étoit un rapport intime
avec la divinité. La vie errante de ce peu-
HERDER. 35;
pie, ses mœurs, les pensées dont il étoit ca-
pable, les images qui iui étoient habituelles,
sont indiquées par Herder avec une éton-
nante sagacité. A l'aide des rapproche-
ments les plus ingénieux il cherche à don-
ner Tidée de la symétrie du verset des Hé-
breux, de ce retour du même sentiment ou
de la même image en des termes diffé-
rents dont chaque stance offre l'exemple.
Quelquefois il compare cette brillante régu-
larité à deux rangs de perles qui entourent
la chevelure d'une belle femme. " L'art et
" la nature/' dit-il, " conservent toujours
" une imposante uniformité à travers leur
" abondance." A moins de lire les psaumes
des Hébreux dans l'original, il est impossible
de mieux pressentir leur charme que par ce
qu'en dit Herder. Son imagination étoit à
l'étroit dans les contrées de l'occident ; il se
plaisoit à respirer les parfums de l'Asie, et
transmettoit dans ses ouvrages le pur encens
que son ame y avoit recueilli.
C'est lui qui le premier a fait connoître en
Allemagne les poésies espagnoles et portu-
gaises ; les traductions de W. Schlegel les y
ont depuis naturalisées. Herder a publié
un recueil intitulé Chansons populaires; ce
358 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
recueil contient les romances et les poésies
détachées où sont empreints le caractère na-
tional et l'imagination des peuples. On y
peut étudier la poésie naturelle, celle qui
précède les lumières. La littérature cultivée
devient si promptement factice, qu'il est bon
de retourner quelquefois à l'origine de toute
poésie, c'est-à-dire à l'impression de la na-
ture sur l'homme avant qu'il eût analysé
l'univers et lui-même. La flexibilité de l'al-
lemand permet seule peut-être de traduire
ces naïvetés du langage de chaque pays,
sans lesquelles on ne reçoit aucune impres-
sion des poésies populaires ; les mots dans
ces poésies ont par eux-mêmes une certaine
grâce qui nous émeut comme une fleur que
nous avons vue, comme un air que nous
avons entendu dans notre enfance: ces im-
pressions singulières contiennent non seule-
ment les secrets de l'art, mais ceux de l'aine
où l'art les a puisés. Les Allemands, en lit-
térature, analysent jusqu'à l'extrémité des
sensations, jusqu'à ces nuances délicates qui
se refusent à la parole, et l'on pourrait leur
reprocher de s'attacher trop en tout genre à
faire comprendre l'inexprimable.
Je parlerai dans la quatrième partie de
HERDER. 350
cet ouvrage des écrits de Herder sur la théo-
logie; l'histoire et la littérature s'y trouvent
aussi souvent réunies. Un homme d'un
génie aussi sincère que Herder devoit mêler
la religion à toutes ses pensées, et toutes ses
pensées à la religion. On a dit que ses écrits
ressembloient à une conversation animée: il
est vrai qu'il n'a pas dans ses ouvrages la
forme méthodique qu'on est convenu de
donner aux livres. C'est sous les portiques
et dans les jardins de l'académie que Platon
expliquoit à ses disciples le système du
monde intellectuel. On retrouve dans Her-
der cette noble négligence du talent toujours
impatient de marcher à des idées nouvelles.
C'est une invention moderne que ce qu'on
appelle un livre bien fait. La découverte
de l'imprimerie a rendu nécessaires îes divi-
sions, les résumés, tout l'appareil enfin de la
logique. La plupart des ouvrages philoso-
phiques des anciens sont des traités ou des
dialogues qu'on se représente comme des
entretiens écrits. Montagne aussi s'aban-
donnoit de même au cours naturel de ses
pensées. 11 faut, il est vrai, pour un tel
laisser aller la supériorité la plus décidée:
Tordre supplée à la richesse, et si la médiq-
360 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
crité marchoit au hasard, elle ne feroit d'or-
dinaire que nous ramener au même point,
avec la fatigue de plus ; mais un homme de
génie intéresse davantage quand il se montre
tel qu'il est, et que ses livres semblent plu-
tôt improvisés que composés.
Herder avoit, dit-on, une conversation ad-
mirable, et Ton sent dans ses écrits que cela
devoit être ainsi. L'on y sent bien aussi, ce
que tous ses amis attestent, c'est qu'il n'étoit
point d'homme meilleur. Quand le talent
littéraire peut inspirer à ceux qui ne nous
connoissent point encore, du penchant à
nous aimer, c'est le présent du ciel dont on
recueille les plus doux fruits sur la terre.
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL, 361
CHAPITRE XXXI.
Des Richesses littéraires de V Allemagne* et de
ses Critiques les plus renommés, A. IV. et
F. Schtegel.
Dans le tableau que je viens de présenter
de la littérature allemande, j'a tâché de dé-
signer les ouvrages principaux ; mais il m'a
fallu renoncer même à nommer un grand
nombre d'hommes, dont les écrits moins con-
nus servent plus efficacement à l'instruction
de ceux qui les lisent qu'à la gloire de leurs
auteurs.
Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages
d'érudition et de philosophie, quoiqu'ils
n'appartiennent pas immédiatement à la lit-
térature, doivent pourtant être comptés par-
mi ses richesses. Il y a dans cette Allemagne
des trésors d'idées et de connoissances que
le reste des nations de l'Europe n'épuisera
pas de long-temps.
362 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Le génie poétique, si le ciel nous le rend,
pourrait aussi recevoir une impulsion heu-
reuse de l'amour pour la nature, les arts et
la philosophie qui fermente dans les contrées
germaniques; mais au moins j'ose affirmer
que tout homme qui voudra se vouer main-
tenant à quelque travail sérieux que ce soit,
sur l'histoire, la philosophie ou l'antiquité,
ne sauroit se passer de connoître les écri-
vains allemands qui s'en sont occupés.
La France peut s'honorer d'un grand nom-
bre d'érudits de la première force, mais rare-
ment les connoissances et la sagacité philo-
sophique y ont été réunies, tandis qu'en Al-
lemagne elles sont maintenant presque insé-
parables. Ceux qui plaident en faveur de
l'ignorance, comme un garant de la grâce,
citent un grand nombre d'hommes de beau-
coup d'esprit qui n'avoient aucune instruc-
tion ; mais ils oublient que ces hommes ont
profondément étudié le cœur humain tel
qu'il se montre dans le monde, et que c'étoit
sur ce sujet qu'ils avoient des idées. Mais
si ces savants, en fait de société, voûtaient
juger la littérature sans la connoître, ils se-
roient ennuyeux comme les bourgeois quand
ils parlent de la cour.
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. S65
Lorsque j'ai commence Fétude de l'alle-
mand, il m'a semble que j'entrois dans une
sphère nouvelle où se manifestoient les lu-
mières les plus frappantes sur tout ce que je
sentois auparavant d'une manière confuse.
Depuis quelque temps on ne lit guère en
France que des mémoires ou des romans, et
ce n'est pas tout-à-fait par frivolité qu'on
est deveriu moins capable de lectures plus
sérieuses, c'est pareeque les événements de
la révolution ont accoutumé à ne mettre de
prix qu'à la connoissance des faits eC des
hommes : on trouve dans les livres allemands,
sur les sujets les plus abstraits, le genre d'in-
térêt qui fait rechercher les bons romans,
c'est-à-dire ce qu'ils nous apprennent sur
notre propre cœur. Le caractère distinctif
de la littérature allemande est de rapporter
tout à l'existence intérieure ; et comme c'est
là le mystère des mystères, une curiosité
sans bornes s'y attache.
Avant de passer à la philosophie qui fait
toujours partie des lettres dans les pays où
la littérature est libre et puissante, je dirai
quelques mots de ce qu'on peut considérer
comme la législation de cet empire, la cri-
tique. Il n'est point de branche de la litté-
364 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
rature allemande qui ait été portée plus loiri,-
et comme clans de certaines villes Ton trouve
plus de médecins que de malades, il y a
quelquefois en Allemagne encore plus de
critiques que d'auteurs ; mais les analyses
de Lessing, le créateur du style dans la prose
allemande, sont faites de manière à pouvoir
être considérées comme des ouvrages.
Kant, Goethe, J. de Millier, les plus
grands écrivains de l'Allemagne, en tout
genre, ont inséré dans les journaux ce
qu'ils appellent les recensions des divers
écrits qui ont paru, et ces recensions ren-
ferment la théorie philosophique et les con-
noissances positives les plus approfondies.
Parmi les écrivains plus jeunes, Schiller et
les deux Schlegel se sont montrés de beau-
coup supérieurs à tous les autres critiques.
Schiller est le premier parmi les disciples
de Kant qui ait appliqué sa philosophie
à la littérature ; et en effet, partir de lame
pour juger les objets extérieurs, ou des ob-
jets extérieurs pour savoir ce qui se passe
dans l'ame, c'est une marche si différente
que tout doit s'en ressentir. Schiller a écrit
deux traités sur le naïf et le sentimental, dans
lesquels le talent qui s'ignore et le talent qui
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 365
s'observe lui-même sont analysés avec une
sagacité prodigieuse; mais dans son essai
sur la grâce et la dignité, et dans ses lettres
sur l'Esthétique, c'est-à-dire la théorie du
beau, il y a trop de métaphysique. Lorsqu'on
veut parler des jouissances des arts dont
tous les hommes sont susceptibles, il faut
s'appuyer toujours sur les impressions qu'ils
ont reçues, et ne pas se permettre les formes
abstraites qui font perdre la trace de ces
impressions. Schiller tenoit à la littérature
par son talent, et à la philosophie par" son
penchant pour la réflexion ; ses écrits en
prose sont aux confins des deux régions ;
mais il empiète trop souvent sur la plus
haute, et revenant sans cesse à ce qu'il y a
de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne
l'application comme une conséquence inu-
tile des principes qu'il a posés.
La description animée des chefs-d'œuvre
donne bien plus d'intérêt à la critique que
les idées générales qui planent sur» tous les
sujets sans en caractériser aucun. La méta-
physique est pour ainsi dire la science de
l'immuable; mais tout ce qui est soumis à
Ja succession du temps ne s'explique que
S6Ô LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
par le mélange des faits et des réflexions :
les Allemands voudroient arriver sur tous
les sujets à des théories complètes, et tou-
jours indépendantes des circonstances; mais
comme cela est impossible, il ne faut pas
renoncer aux faits, dans la crainte qu'ils ne
circonscrivent les idées; et les exemples
seuls dans la théorie comme dans la pratique,
gravent les préceptes dans le souvenir.
La quintessence de pensées que présentent
certains ouvrages allemands ne concentre
pas comme celle des fleurs les parfums les plus
odoriférants; on diroit au contraire qu'elle
n'est qu'un reste froid d'émotions pleines de
vie. On pourroit extraire cependant de ces
ouvrages une foule d'observations d'un grand
intérêt; mais elles se confondent les unes
dans les autres. L'auteur, à force de pousser
son esprit en avant, conduit ses lecteurs à ce
point où les idées sont trop fines pour qu'on
dût essayer de les transmettre.
Les écrits de A. W. Schlegel sont moins
abstraits que ceux de Schiller; comme il pos-
sède en littérature des connoissanecs rares,
même dans sa patrie, il est ramené -;in^
cosse à l'application par le plaisir qu'il
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 267
trouve à comparer les diverses langues et
les différentes poésies entre elles ; un point
de vue aussi universel devroit presque être
considéré comme infaillible, si la partialité
ne Faltéroit pas quelquefois; mais cette par-
tialité n'est point arbitraire, et j'en indiquerai
la marche et le but; cependant, comme il
y a des sujets dans lesquels elle ne se fait
point sentir, c'est d'abord de ceux-là que
je parlerai.
W. Schlegel a donné à Vienne un cours
de littérature dramatique qui embrasse ce
qui a été composé de plus remarquable pour
le théâtre depuis les Grecs jusqu'à nos jours;
ce n'est point une nomenclature stérile des
travaux des divers auteurs, l'esprit de chaque
littérature y est saisi avec l'imagination d'un
poète ; l'on sent que, pour donner de tels
résultats, il faut des études extraordinaires;
mais l'érudition ne s'aperçoit dans cet ouvrage
que par la connoissance parfaite des chefs-
d'œuvre. On jouit en peu de pages du
travail de toute une vie; chaque jugement
porté par Fauteur, chaque épithète donnée
aux écrivains dont il parle, est belle et juste,
précise et animée. W, Schlegel a trouvé
l'art de traiter les chefs-d'œuvre de la poésie
368 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
comme des merveilles de la nature, et de les
peindre avec des couleurs vives qui ne
nuisent point à la fidélité du dessein ; car,
on ne saurait trop le répéter, l'imagination,
loin d'être ennemie de la vérité, la fait res-
sortir mieux qu'aucune autre faculté de
l'esprit, et tous ceux qui s'appuient d'elle
pour excuser des expressions exagérées ou
des termes vagues, sont au moins aussi dé-
pourvus de poésie que de raison.
L'analyse des principes sur lesquels se fon-
dent la tragédie et la comédie est traitée
dans le cours de W. Schlegel avec une grande
profondeur philosophique; cegenrede mérite
se retrouve souvent parmi les écrivains alle-
mands ; mais Schlegel n'a point d'égal dans
l'art d'inspirer de l'enthousiasme pour les
grands génies qu'il admire; il se montre en
général partisan d'un goût simple et quel-
quefois même d'un goût rude ; mais il fait
exception à cette façon de voir en faveur
des peuples du midi. Leurs jeux de mots
et leurs concetti ne sont point l'objet de sa
censure; il déteste le maniéré qui naît de
l'esprit de société, mais celui qui vient du
luxe de l'imagination lui plaît en poésie,
comme la profusion des couleurs et de*
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 300
parfums dans la nature. Schlegel, après
s'être acquis une grande réputation par sa
traduction de Shakespear, a pris; pour Cal-
deron un amour aussi vif, mais d'un genre
très différent de celui que Shakespear peut
inspirer; car autant Fauteur anglais est
profond et sombre dans la connoissance du
cœur humain, autant le poète espagnol
s'abandonne avec douceur et charme à la
beauté de la vie, à la sincérité de la foi, à
tout Téclat des vertus que colore le soleil
de Famé.
J'étois à Vienne quand W. Schlegel y
donna son cours public. Je n'attendois que
de l'esprit et de l'instruction dans des leçons
qui avoient l'enseignement pour but; je fus
confondue d'entendre un critique éloquent
comme un orateur, et qui, loin de s'acharner
aux défauts, éternel aliment de la médio-
crité jalouse, cherchoit seulement à faire
revivre le génie créateur.
La littérature espagnole est peu connue,
c'est elle qui fut l'objet d'un des plus beaux
morceaux prononcés dans la séance à la-
quelle j'assistai. W. Schlegel nous peignit
cette nation chevaleresque dont les poëtes
étoient guerriers, et les guerriers poëtes. Il
TOME ii. 2 B
370 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
cita ce comte Ercilla, " qui composa, sous
une tente, son poème de l'Araucana,
tantôt sur les plages de l'océan, tantôt
au pied des Cordillières, pendant qu'il
faisoit la querre aux sauvages révoltés.
Garcilasse, un des descendants des Incas,
écrivoit des poésies d'amour sur les ruines
de Carthage, et périt à l'assaut de Tunis.
Cervantes fut grièvement blessé à la bataille
de Lépante ; Lopès de Yega échappa
comme par miracle à la défaite de la flotte
invincible; et Calderon servit en intrépide
soldatdanslesguerresde Flandre et d'Italie.
" La religion et la guerre se mêlèrent chez
les Espagnols plus que dans toute autre
nation ; ce sont eux qui, par des combats
continuels, repoussèrent les Maures de leur
sein, et Ton pou voit les considérer comme
Favant-garde de la Chrétienté européenne ;
ils conquirent leurs églises sur les Arabes,
un acte de leur culte étoit un trophée
pour leurs armes, et leur foi triomphante,
quelquefois portée jusqu'au fanatisme,
s'aillioit avec le sentiment de l'honneur, et
donnoit à leur caractère une imposante di-
gnité. Cette gravité mêlée d'imagination,
cette gaieté même, qui ne fait rien perdre
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 37 1
m au sérieux de toutes les affections pro-
" fondes, se montre dans la littérature espa-
" gnole toute composée de fictions et de
11 poésies, dont la religion, l'amour et les
u exploits guerriers sont l'objet. On eût dit
" que dans ces temps où le Nouveau-Monde
" fut découvert, les trésors d'un autre hé-
" misphère servoient aux richesses de l'ima-
" gination aussi bien qu'à celles de l'état, et
" que dans l'empire de la poésie, comme
H dans celui de Charles-Quint, le soleil ne
" cessoit jamais d'éclairer l'horizon."
Les auditeurs de W. Schlegel furent vive-
ment émus par ce tableau, et la langue alle-
mande, dont il se servoit avec élégance, en-
touroit de pensées profondes et d'expressions
sensibles, les noms retentissants de l'espa-
gnol, ces noms qui ne peuvent être prononcés
sans que déjà l'imagination croie voir les
orangers du royaume de Grenade et les palais
des rois maures*.
* Wilhem Schlegel que je cite ici comme le premier critique
littéraire de l'Allemagne, est l'auteur d'une brochure en fran-
çois nouvellement publiée sous le titre de Réflexions sur le
Système continental. — Ce même W. Schlegel a fait aussi im-
primer à Paris il y a quelques années une comparaison de la
2b2
%71 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
On peut comparer la manière de W.
Schlegel, en parlant de poésie, à celle de
Winkelmann, en décrivant les statues, et
c'est ainsi seulement qu'il est honorable
d'êt»e un critique; tous les hommes du
métier suffisent pour enseigner les fautes ou
les négligences qu'on doit éviter : mais après
le génie, ce qu'il y a de plus semblable à lui,
c'est la puissance de le connoître et de
l'admirer.
Frédéric Schlegel, s'étant occupé de philo-
sophie, s'est voué moins exclusivement que
son frère à la littérature; cependant le mor-
ceau qu'il a écrit sur la culture intellectuelle
des Grecs et des Romains rassemble en un
court espace des aperçus et des résultats du
premier ordre. Frédéric Schlegel est l'un
des hommes célèbres de l'Allemagne dont
l'esprit a le plus d'originalité, et loin de se
fier à cette originalité qui lui promettoit tant
de succès, il a voulu l'appuyer sur des études
immenses : c'est une grande preuve de
Phèdre d'Euripide et de celle de Racine : elle excita une grande
rumeur parmi les littérateurs Parisiens, mais personne ne put
nier que W. Schlegel, quoique Allemand, écrirait assez bien
le françois pour qu'il lui fut permis de parler de Racine.
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 373
respect pour l'espèce humaine que de ne
jamais lui parler d'après soi seul, et sans
s'être informé consciencieusement de tout
ce que dos prédécesseurs nous ont laissé
pour héritage. Les Allemands, dans les
richesses de l'esprit humain, sont de vérita-
bles propriétaires : ceux qui s'en tiennent à
leurs lumières naturelles ne sont que des
prolétaires en comparison d'eux.
Après avoir rendu justice aux rares talents
des deux Schlegel, il faut examiner pourtant
en quoi consiste la partialité qu'on leur re-
proche, et dont il est vrai que plusieurs de
leurs écrits ne sont pas exempts; ils pen-
chent visiblement pour le moyen âge, et
pour les opinions de cette époque; la cheva-
lerie sans taches, la foi sans bornes, et la
poésie sans réflexions leur paroissent in-
séparables, et ils s'appliquent à tout ce qui
pourroit diriger dans ce sens les esprits et
les âmes. W. Schlegel exprime sou admira-
tion pour le moyen âge dans plusieurs de
ses écrits, et particulièrement dans deux
stances dont voici la traduction :
" 1/ Europe étoit une dans ces grands
" siècles, et le sol de cette patrie universelle
" étoit fécond en généreuses pensées qui
374 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
" peuvent servir de guide dans la vie et dans
" la mort. Une même chevalerie chano;eoit
" les combattants en frères d'armes : c'étoit
" pour défendre une même foi qu'ils s'ar-
" moient; un même amour inspirait tous les
ç< cœurs, et la poésie qui chantoit cette
" alliance exprimoit le même sentiment dans
" des lan^ai^es divers/'
" Ah ! la noble énergie des â^es anciens
" est perdue : notre siècle est l'inventeur
" d'une étroite sagesse, et ce que les hommes
" foibles nesauroient concevoir n'est à leurs
" yeux qu'une chimière; toutefois rien de
" divin ne peut réussir entrepis avec un cœur
" profane. Hélas! nos temps ne connoissent
" plus ni la foi, ni l'amour; comment pour-
" roit-il leur rester l'espérance ! "
Des opinions dont la tendance est si mar-
quée doivent nécessairement altérer l'impar-
tialité des jugements sur les ouvrages de
l'art: sans doute, et je n'ai cessé de le ré-
péter dans le cours de cet écrit, il est à
désirer que la littérature moderne soit fondre
sur notre histoire et sur notre croyance :
néanmoins il ne s'ensuit pas que les produc-
tions littéraires du moyen âge puissent être
considérées comme vraiment bonnes. Leur
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 3/5
énergique simplicité, le caractère pur et
loyal qui s y manifeste excite un vif intérêt;
mais la connoissance de l'antique et les pro-
grès de la civilisation nous ont valu des
avantages qu'on ne doit pas dédaigner. Il
rie s'agit pas de faire reculer l'art, mais de
réunir autant qu'on le peut les qualités
diverses développées dans l'esprit humain à
différentes époques.
On a fort accusé les deux Schlegel de ne
pas rendre justice à la littérature française,
il n'est point d'écrivains cependant qui aient
parlé avec plus d'enthousiasme du génie de
nos troubadours, et de cette chevalerie fran-
çaise sans pareille en Europe, lorsqu'elle
réunissoit au plus haut point l'esprit et la
loyauté, la grâce et la franchise, le courage
et la gaieté, la simplicité la plus touchante
et la naïveté la plus ingénieuse; mais les
critiques allemands ont prétendu que les
traits distinctifs du caractère français s'étoient
effacés pendant le cours du règne de Louis
XIV: la littérature, disent-ils, dans les siècles
appelés classiques, perd en originalité ce
qu'elle gagne en correction; ils ont attaqué
nos poètes en particulier avec une grande
force d'arguments et de moyens. L'esprit
376 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
général de ces critiques est le même que
celui de Rousseau dans sa lettre contre la
musique française. Ils croient trouver dans
plusieurs de nos tragédies l'espèce d'affecta-
tion pompeuse que Rousseau reproche à
Lully et à Rameau, et ils prétendent que le
même goût qui faisoit préférer Coypel et
Boucher dans la peinture, et le Chevalier
Bernin dans la sculpture, interdit à ia poésie
Télan qui seul en fait une jouissance divine;
enfin ils seroient tentés d'appliquer à notre
manière de concevoir et d'aimer les beaux-
arts ces vers tant cités de Corneille :
Othon à la princesse a fait un compliment
Plus en homme d'esprit qu'en véritable amant.
W.Schlegel rend hommage cependant à la
plupart de nos grands auteurs; mais ce qu'il
s'attache à prouver seulement, c'est que
depuis le milieu du dix-septième siècle le
genre maniéré a dominé dans toute l'Eu-
rope, et que cette tendance a fait perdre la
verve audacieuse qui animoit les écrivains
et les artistes à la renaissance des lettres.
Dans les tableaux et les bas-reliefs où Louis
XIV est peint, tantôt en Jupiter, tantôt en
Hercule, il est représenté nu, ou revêtu
seulement d'une peau de lion, mais avec sa
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 377
grande perruque sur la tête. Les écrivains
de la nouvelle école prétendent que Ton
pourroit appliquer cette grande perruque à
la physionomie des beaux-arts dans le dix-
septième siècle: il s'y mêloit toujours une
politesse affectée dont une grandeur factice
étoit la cause.
Il est intéressant d'examiner cette manière
de voir, malgré les objections sans nombre
qu'on peut y opposer; ce qui est certain au
moins, c'est que les aristarques allemands
sont parvenus à leur but, puisqu'ils sont de
tous les écrivains, depuis Lessing, ceux qui
ont le plus efficacement contribué à rendre
l'imitation de la littérature française tout-à-
fait hors de mode en Allemagne; mais de
peur du goût français, ils n'ont pas assez per-
fectionné le goût allemand, et souvent ils
ont rejeté des observations pleines de justesse,
seulement parceque nos écrivans les avoient
faites.
On ne sait pas faire un livre en Allemagne,
rarement on y met Tordre et la méthode qui
classent les idées dans la tête du lecteur; et
ce n'est point parceque les Français sont
impatients, mais parcequ'ils ont l'esprit
juste, qu'ils se fatiguent de ce défaut; les
s;s IA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
fictions ne sont pas dessinées dans les poésies
allemandes avec ces contours fermes et précis
qui en assurent l'effet, et le vague de l'ima-
gination correspond à l'obscurité de la pensée.
Enfin si les plaisanteries bizarres et vulgaires
de quelques ouvrages prétendus comiques
manquent de goût, ce n'est pas à force de
naturel, c'est parecque l'affectation de l'é-
nergie est au moins aussi ridicule que celle
de la grâce. Je me fuis vij] disoit un Alle-
mand en sautant parla fenêtre: quand on
se fait, on n'est rien : il faut recourir au
bon goût français, contre la vigoureuse exa-
gération de quelques Allemands, comme à
la profondeur des Allemands, contre la fri-
volité dogmatique de quelques Français.
Les nations doivent se servir de guide les
unes aux autres, et toutes auroient tort de
se priver des lumières qu'elles peuvent mu-
tuellement se prêter. 11 y a quelque chose
de très singulier dans la différence d'un peu-
ple à un autre: le climat, l'aspect de la
nature, la langue, le gouvernement, enfin
sur-tout les événements de l'histoire, puis-
sance plus extraordinaire encore que toutes
les autres, contribuent à ces diversités, et
nul homme, quelque supérieur qu'il soit, ne
LES CRITIQUES A. W. ET F. SCHLEGEL. 379
peut deviner ce qui se développe naturclle-
ment dans l'esprit de celui qui vit sur un
autre sol et respire un autre air: on se trou-
vera donc bien en tout pays d'accueillir les
pensées étrangères; car, dans ce genre, l'hos-
pitalité fait la fortune de celui qui reçoit.
JSO LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
CHAPITRE XXXÎI.
Des Beaux-Arts en Allemagne.
Les Allemands en général conçoivent mieux
l'art qu'ils ne le mettent en pratique; à peine
ont-ils une impression, qu'ils en tirent une
foule d'idées. Ils vantent beaucoup le mys-
tère, mais c'est pour le révéler, et l'on ne
peut montrer aucun genre d'originalité en
Allemagne, sans que chacun vous explique
comment cette originalité vous est venue ;
c'est un grand inconvénient, sur-tout pour
les arts, où tout est sensation ; ils sont ana-
lysés avant d'être sentis, et Ton a beau dire
après qu'il faut renoncer à l'analyse, Ton a
goûté du fruit de l'arbre de la science, et
l'innocence du talent est perdue.
Ce n'est pas assurément que je conseille,
relativement aux arts, l'ignorance que je n'ai
cessé de blâmer en littérature; mais il faut
distinguer les études relatives à la pratique
DES BEAUX- ARTS EN ALLEMAGNE. 58 1
de l'art, de celles qui ont uniquement pour
objet )a théorie du talent; celles-ci, poussées
trop loin, étouffent l'invention ; Ton est trou-
blé par le souvenir de tout ce qui a été dit
sur chaque chef-d'œuvre, on croit sentir entre
soi et l'objet que Ton veut peindre une foule
de traités sur la peinture et la sculpture,
Tidéal et le réel, et l'artiste n'est plus seul
avec la nature. Sans doute l'esprit de ces di-
vers traités est toujoursl'encouragement; mais
à force d'encouragement on lasse le génie,
comme à force de gêne on l'éteint, et dans tout
ce qui tient à l'imagination, il faut une si
heureuse combinaison d'obstacles et de faci-
lités, que des siècles peuvent s'écouler sans
que l'on arrive à ce point juste qui fait éclore
l'esprit humain dans toute sa force.
Avant l'époque de la réformation, les Al-
lemands avoient une école de peinture que
ne dédaignoit pas l'école italienne. Albert
Durer, Lucas Cranach, Holbein, ont, dans
leur manière de peindre, des rapports avec
les prédécesseurs de Raphaël, Perugin, André
Mantegne, etc. Holbein se rapproche da-
vantage de Léonard de Vinci ; en général
cependant il y a plus de dureté dans l'école
allemande que dans cçlle des Italiens, mais
%S2 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
non moins d'expression et de recueillement
dans les physionomies. Les peintres du
quinzième siècle avoient peu de connoissance
des moyens de Fart, mais une bonne foi et
une modestie touchantes se faisoient re-
marquer dans leurs ouvrages ; on n'y voit
pas de prétentions à d'ambitieux effets, Ton
n'y sent que cette émotion intime pour la-
quelle tous les hommes de talent cherchent
un langage afin de ne pas mourir sans avoir
fait part de leur ame à leurs contemporains.
Dans ces tableaux du quatorzième et du
quinzième siècle, les plis des vêtemens sont
tout droits, les coiffures un peu roides, les
attitudes très simples ; mais il y a quelque
chose dans l'expression des figures qu'on ne
se lasse point de considérer. Les tableaux
inspirés par la religion chrétienne produisent
une impression semblable à celle de ces
psaumes qui mêlent avec tant de charme la
poésie à la piété.
La seconde et la plus belle époque de la
peinture fut celle où les peintres conservè-
rent la vérité du moyen âge, en y joignant
toute la splendeur de l'art : rien ne corres-
pond chez les Allemands nu siècle de Léon X.
Vers la tin du dix-septième siècle et jusqu'au
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 3S3
milieu du dix-huitième, les beaux-arts tom-
bèrent presque par-tout dans une singulière
décadence, le goût étoit dégénéré en affec-
tation ; Winkelmann alors exerça la plus
grande influence, non seulement sur son
pays, mais sur le reste de l'Europe, et ce
furent ses écrits qui tournèrent toutes les
imaginations artistes vers l'étude et l'ad-
miration des monumens antiques : il s'cn-
tendoit bien mieux en sculpture qu'en pein-
ture; aussi porta-t-il les peintres à mettre
dans leurs tableaux des statues colorioes
plutôt que de faire sentir en tout la nature
vivante. Cependant la peinture perd la plus
grande partie de son charme en se rappro-
chant de la sculpture; l'illusion nécessaire à
Tune est directement contraire aux formes-
immuables et prononcées de l'autre. Quand
les peintres prennent exclusivement la beauté
antique pour modèle, comme ils ne la con-
noissent que par des statues, il leur arrive ce
qu'on reproche à la littérature classique des
modernes, ce n'est point dans leur propre in-
spiration qu'ils puisent les effets de l'art.
Mengs, peintre allemand, s'est montré un
penseur philosophique dans ses écrits sur son
art : ami de Winkelmann, il partagea son*
384 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
admiration pour l'antique ; mais néanmoins
il a souvent évité les défauts qu'on peut re-
procher aux peintres formés par les écrits de
Winkelmann, et qui se bornent pour la plu-
part à copier les chefs-d'œuvre anciens.
Mengs s'étoit aussi proposé Le Corrège pour
modèle, celui de tous les peintres qui s'é-
loigne le plus dans ses tableaux du genre de
la sculpture, et dont le clair obscur rappelle
les vagues et délicieuses impressions de la
mélodie.
Les artistes allemands avoient presque
tous adopté les opinions de Winkelmann
jusqu'au moment où la nouvelle école litté-
raire a étendu son influence aussi sur les
beaux-arts. Goethe, dont nous retrouvons
par-tout l'esprit universel, a montré dans ses
ouvrages qu'il comprenoit le vrai génie de
la peinture biea mieux que Winkelmann ;
toutefois convaincu comme lui que les sujets
du christianisme ne sont pas favorables à
l'art, il cherche à faire revivre l'enthousiasme
pour la mythologie, et c'est une tentative
dont les succès est impossible ; peut-être ne
sommes-nous capables, en fait de beaux-
arts, ni d'être chrétiens ni d'être païens;
mais si clans un temps quelconque l'imagi-
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 385
nation créatrice renaît chez les hommes, ce
ne sera sûrement pas en imitant les anciens
qu elle se fera sentir.
La nouvelle école soutient dans les beaux-
arts le même système qu'en littérature, et
proclame hautement le christianisme comme
la source du génie des modernes; les écri-
vains de cette école caractérisent aussi d'une
façon toute nouvelle ce qui dans l'architec-
ture gothique s'accorde avec les sentiments
religieux des chrétiens. Il ne s'ensuit pas
que les modernes puissent et doivent con-
struire des églises gothiques ; ni l'art ni la na-
ture ne se répètent: ce qu'il importe seule-
ment, dans le silence actuel du talent, c'est
de détruire le mépris qu'on a voulu jeter sur
toutes les conceptions du moyen âge; sans
doute il ne nous convient pas de les adopter,
mais rien ne nuit davantage au développe-
ment du génie que de considérer comme
barbare quoi que ce soit d'original.
J'ai déjà dit, en parlant de l'Allemagne,
qu'il y avoit peu d'édifices modernes remar-
quables ; on ne voit guère dans le nord en
général que des monuments gothiques, et la
nature et la poésie secondent les dispositions
de l'ame que ces monuments font naître.
TOME II. 2 c
385 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
Un écrivain allemand, Gorres, a donné
une description intéressante d'une ancienne
église: "On voit" dit-il, "des figures de
" chevaliers à genoux sur un tombeau, les
" mains jointes ; au-dessus sont placées
" quelques raretés merveilleuses de l'Asie,
" qui semblent là pour attester, comme des
" témoins muets, les voyages du mort dans
" la Terre-Sainte. Les arcades obscures de
" Téglise couvrent de leur ombre ceux qui
"reposent; on se croiroit au milieu d'une
" forêt dont la mort a pétrifié les branches
" et les feuilles, de manière qu'elles ne peu-
" vent plus ni se balancer ni s'agiter, quand
" les siècles comme le vent des nuits s'en-
" gouffrent sous leurs voûtes prolongées.
" L'orgue fait 'entendre ses sons majestueux
" dans l'église ; des inscriptions en lettres
" de bronze, à demi détruites par l'humide
" vapeur du temps, indiquent confusément
" les grandes actions qui redeviennent de la
" fable après avoir été si long-temps d'une
" éclatante vérité."
En s'occupant des arts, en Allemagne, on
est conduit à parler plutôt des écrivains que
des artistes. Sous tous les rapports, les Al-
lemands sont plus forts dans la théorie que
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 28?
dans la pratique, et le nord est si peu favo-
rable aux arts qui frappent les yeux, qu'on
diroit que l'esprit de réflexion lui a été don-
né seulement pour qu'il servît de spectateur
au midi.
On trouve en Allemagne un grand nombre
de galeries de tableaux et de collections de
dessins qui supposent l'amour des arts dans
toutes les classes. Il y a chez les grands
seigneurs et les hommes de lettres du pre-
mier rang de très-belles copies des chefs-
d'œuvre de l'antiquité; la maison de Goethe
est à cet égard fort remarquable ; il ne re-
cherche pas seulement le plaisir que peut
causer la vue des statues et des tableaux des
grands maîtres, il croit que le génie et l'ame
s'en ressentent. — J'en deviendrois meilleur,
disoit-il, si favois sous les yeux la tête du
Jupiter Olympien que les anciens ont tant
admirée. — Plusieurs peintres distingués sont
établis à Dresde ; les chefs-d'œuvre de la ga-
lerie y excitent le talent et l'émulation.
Cette Vierge de Raphaël, que deux enfants
contemplent, est à elle seule un trésor pour
les arts : il y a dans cette figure une éléva-
tion et une pureté qui est l'idéal de la re-
ligion et de la force intérieure de Famé. La
2 c 2
S83 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
perfection des traits n'est dans ce tableau
qu'un symbole; les longs vêtements, expres-
sion de la pudeur, reportent tout l'intérêt
sur le visage, et la physionomie, plus admi-
rable encore que les traits, est comme la
beauté suprême qui se manifeste à travers ia
beauté terrestre. Le Christ que sa mère
tient dans ses bras est tout au plus âgé de
deux ans : mais le peintre a su merveilleuse-
ment exprimer la force puissante de l'être
divin dans un visage à peine formé. Le re-
gard des anges enfants qui sont placés au
bas du tableau est délicieux ; il n'y a que
l'innocence de cet âge qui ait encore du
charme à côté de la céleste candeur; leur
étonnement à l'aspect de la Vierge rayon-
nante ne rcsemble point à la surprise que
les hommes pourroient éprouver ; ils ont
l'air de l'adorer avec confiance, pareequ'ils
reconnoissent en elle une habitante de ce
ciel qu'ils viennent naguère de quitter.
La Nuit du Corrège est. après la Vierge de
Raphaël, le plus beau chef-d'œuvre de la
galerie de Dresde. On a représenté bien
souvent l'adoration des bergers; mais comme
la nouveauté du sujet n'est presque de rien
dans le plaisir que cause la peinture, il suffit
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 389
de la manière dont le tableau du Corrège
est conçu pour l'admirer: c'est au milieu de
la nuit que l'enfant sur les genoux de sa
mère reçoit les hommages des pâtres étonnés,
la lumière qui part de la sainte auréole dont
sa tête est entourée a quelque chose de sub-
lime ; les personnages placés dans le fond
du tableau, et loin de l'enfant divin, sont
encore dans les ténèbres, et l'on diroit que
cette obscurité est l'emblème de la vie hu-
maine avant que la révélation l'eût éclairée.
Parmi les divers tableaux des peintres
modernes à Dresde, je me rappelle une tête
du Dante qui avoit un peu le caractère de
la figure d'Ossian dans le beau tableau de
Gérard. Cette analogie est heureuse : Le
Dante et le fils de Fingal peuvent se donner
la main à travers les siècles et les nuages.
Un tableau d'Hartmann représente la vi*
site de Magdeleine et de deux femmes nom-
mées Marie au tombeau de Jésus-Christ ;
Tange leur apparoît pour leur annoncer qu'il
est ressuscité ; ce cercueil ouvert qui ne ren-
ferme plus des restes mortels, ces femmes
d'une admirable beauté levant les yeux
vers le ciel pour y apercevoir celui qu'elles
venoient chercher dans les ombres du sépul-
390 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
cre, forment un tableau pittoresque et dra-
matique tout à la fois.
Schtqk, un autre artiste allemand, mainte-
nant établi à Rome, y a composé un tableau
qui représente le premier sacrifice de Noé
après le déluge; la nature, rajeunie par les
eaux, semble avoir acquis une fraîcheur nou-
velle ; les animaux ont l'air d'être familiari-
sés avec le patriarche et ses enfants, comme
ayant échappé ensemble au déluge universel.
La verdure, les fleurs et le ciel sont peints
avec des couleurs vives et naturelles qui re-
tracent la sensation causée par les paysages
de l'Orient. Plusieurs autres artistes s'essai-
ent, de même que Schick, à suivre en pein-
ture le nouveau système introduit, ou plu-
tôt renouvelé dans la poétique littéraire;
mais les arts ont besoin de richesses, et les
grandes fortunes sont dispersées dans les
différentes villes de l'Allemagne. D'ailleurs,
jusqu'à présent, le véritable progrès qu'on a
fait en Allemagne, c'est de sentir et de co-
pier les anciens maîtres selon leur esprit: le
génie original ne s'y est pas encore forte-
ment prononcé.
La sculpture n'a pas été cultivée avec un
grand succès chez les Allemands, d'abord
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 391
parcequ'il leur manque le marbre qui rend
les chefs-d'œuvre immortels, et parcequ'ils
n'ont guère le tact ni la grâce des attitudes
et des gestes, que la gymnastique ou la
danse peuvent seules rendre faciles; néan-
moins un Danois, Thorwaldsen, élevé en
Allemagne, rivalise maintenant à Rome avec
Canova, et son Jason ressemble à celui que
décrit Pindare, comme le plus beau des
hommes; une toison est sur son bras gauche;
il tient une lance à la main, et le repos de
la force caractérise le héros.
J'ai déjà dit que la sculpture en général
perdoit à ce que la danse fût entièrement né-
gligée ; le seul phénomène qu'il y ait dans cet
art en Allemagne, c'est Ida Brunn, une jeune
fille que son existence sociale exclut de la
vie d'artiste ; elle a reçu de la nature et de sa
mère un talent inconcevable pour représen-
ter par de simples attitudes les tableaux les
plus touchants, ou les plus belles statues;
sa danse n'est au'une suite de chefs-d'œuvre
K
passagers, dont on voudroit fixer chacun
pour toujours : il est vrai que la mère d'Ida
a conçu, dans son imagination, tout ce que
sa fille sait peindre aux regards. Les poé-
sies de madame Brunn font découvrir dan»
$92 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
l'art et la nature nulle richesses nouvelles
que les regards distraits n'avoient point
aperçues. J'ai vu la jeune Ida encore en-
fant représenter Althée prête à brûler le
tison auquel est attachée la vie de son fils
Aïéléagre ; elle exprimoit, sans paroles, la
douleur, les combats et la terrible résolution
d'une mère; ses regards animés scrvoient,
sans doute, à faire comprendre ce qui se
passoit dans son cœur; mais l'art de varier
ses gestes, et de draper en artiste le manteau
de pourpre dont elle étoit revêtue, produi-
soit au moins autant d'effet que sa physio-
nomie même; souvent elle s'arrêtoit long-
temps dans la même attitude, et chaque
fois un peintre n'auroit pu rien inventer de
mieux que le tableau qu'elle improvisoit;
un tel talent est unique. Cependant je crois
qu'on réussiroit plutôt en Allemagne à la
danse pantomime qu'à celle qui consiste
uniquement, comme en France, dans la
grâce et dans l'agilité du corps.
Les Allemands excellent dans la musique
instrumentale ; les connoissances qu'elle
exige, et la patience qu'il faut pour la bien
exécuter, leur sont tout-à-fait naturelles ;
ils ont aussi des compositeurs d'une imagina-
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 3g9
tion très variée et très féconde ; je ne ferai
qu'une objection à leur génie, comme mu-
siciens ; ils mettent trop d'esprit dans leurs
ouvrages, ils réfléchissent trop à ce qu'ils
font. 11 faut dans les beaux-arts plus
d'instinct que de pensée; les compositeurs
allemands suivent trop exactement le sens
des paroles ; c'est un grand mérite, il est vrai,
pour ceux qui aiment plus les paroles que la
musique, et d'ailleurs Ton ne sauroit nier
que le désaccord entre le sens des unes et
l'expression de l'autre seroit désagréable:
mais les Italiens, qui sont les vrais musiciens
de la nature, ne conforment les airs aux
paroles que d'une manière générale. Dans
les romances, dans les vaudevilles, comme
il n'y a pas beaucoup de musique, on peut
soumettre aux paroles le peu qu'il y en a ;
niais dans les grands effets de la mélodie, il
faut aller droit à l'âme par une sensation
immédiate.
Ceux qui n'aiment pas beaucoup la pein-
ture en elle-même attachent une grande im-
portance aux sujets des tableaux ; ils vou-
droient y retrouver les impressions que
produisent les scènes dramatiques: il en est
de même en musique; quand on la sent
394 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
forblement on exige qu'elle se conforme avec
fidélité aux moindres nuances des paroles;
mais quand ci!e émeut jusqu'au fond de
lame, toute attendu h ce qui n'est
pas elle ne serait qu'une distraction impor-
tune, et pourvu qu'il n'y ait pers d'opposition
entre le poëme et la musique, on s'abandonne
à l'art qui doit toujours l'emporter sur tous
les autres. Car la rêverie délicieuse dans
laquelle il nous plonge anéantit les pensées
que les mots peuvent exprimer, et la musique
réveillant en nous le sentiment de l'infini,
tout ce qui tend à particulariser l'objet de la
mélodie doit en diminuer l'effet.
Gluck, que les Allemands comptent avec
raison parmi leurs hommes de génie, a su
merveilleusement adapter le chant aux pa-
roles, et dans plusieurs de ses opéras il a
rivalisé avec le poète par l'expression de sa
musique. Lorsqu'Alceste a résolu de mourir
pour Ad mè te, et que ce sacrifice, secrètement
G t aux dieux, a rendu son époux à la vie,
le contraste des airs joyeux qui célèbrent la
convalescence du roi, et des gémissements
étouffés de la reine condamnée à le quitter,
'un grand effet tragique. On ste, dans
Jphigénie en Tauride, dit: Le calme rentre
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 2g5
dans mon ame,- — et Pair qu'il chante exprime
ce sentiment; mais l'accompagnement de
cet air est sombre et agité. Les musiciens,
étonnés de ce contraste, vouloient adoucir
l'accompagnement en l'exécutant, Gluck s'en
irritoit et leur crioit: " N'écoutez pas Oreste,
" il dit qu'il est calme, il ment." Le Poussin,
en peignant les danses des bergères, place
dans le paysage le tombeau d'une jeune fille,
sur lequel est écrit : Et mol aussi je vécus en
Arcadie. Il y a de le pensée dans cette
manière de concevoir les arts, comme dans
les combinaisons ingénieuses de Gluck ; mais
les arts sont au-dessus de la pensée: leur
langage ce sont les couleurs ou les formes,
ou les sons. Si l'on pouvoit se figurer les
impressions dont notre ame seroit suscepti-
ble, avant qu'elle connût la parole, on con-
cevrait mieux l'effet de la peinture et de la
musique.
De tous les musiciens peut-être, celui qui
a montré le plus d'esprit dans le talent de
marier la musique avec les paroles, c'est
Mozart. 11 fait sentir dans ses opéras, et
sur-tout dans le Festin de Pierre, toutes les
gradations des scènes dramatiques; léchant
est plein de gaieté, tandis que l'accompagne-
3Ç)6 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
ment bizarre et fort semble indiquer le sujet
fantasque et sombre de la pièce. Cette spi-
rituelle alliance du musicien avec le poëte
donne aussi un genre de plaisir, mais un plaisir
qui naît de la réflexion, et celui-là n'appar-
tient pas à la sphère merveilleuse des arts.
J'ai entendu à Vienne la Création de
Haydn, quatre cents musiciens l'exécutèrent
à la fois, c'étoit une digne fête en l'honneur
de Fœuvre qu'elle célébroit ; mais Haydn
aussi nuisoit quelquefois à son talent par
son esprit même; à ces paroles du texte
Dieu dit que la lumière soit, et la lumière fut,
les instruments jouoient d'avance très douce-
ment, et se faisoient à peine entendre, puis
tout à coup ils partoient tous avec un bruit
terrible, qui devoit signaler l'éclat du jour.
Aussi un homme d'esprit disoit-il que) l'ap-
parition de la lumière il falloit se boueher les
oreilles.
Dans plusieurs autres morceaux de la
Création la même recherche d'esprit peut
être souvent blâmée; la musique se traîne
quand les serpents sont créés; elle redevient
brillante avec le chant des oiseaux, et dans
les Saisons aussi de Haydn ces allusions se
multiplient plus encore. Ce sont des con-
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 39?
cetti en musique que des effets ainsi pré-
pares; sans doute de certaines combinaisons
de l'harmonie peuvent rappeler des merveilles
de la nature, mais ces analogies ne tiennent
en rien à l'imitation qui n'est jamais qu'un
jeu factice. Les ressemblances réelles des
beaux-arts entre eux et des beaux-arts avec
la nature dépendent des sentiments du même
genre qu'ils excitent dans notre ame par des
moyens divers.
L'imitation et l'expression diffèrent extrê-
mement dans les beaux-arts : l'on est assez
généralement d'accord, je crois, pour exclure
la musique imitative; mais il reste toujours
deux manières de voir sur la musique ex-
pressive; les uns veulent trouver en elle la
traduction des paroles, les autres, et ce
sont les Italiens, se contentent d'un rapport
général entre les situations de la pièce et
l'intention des airs, et cherchent les plaisirs
del'artuniquementen lui-même. Lamusique
des Allemands est plus variée que celle des
Italiens, et c'est en cela peut-être qu'elle
est moins bonne; l'esprit est condamné à la
variété, c'est sa misère qui en est la cause ;
niais les arts, comme le sentiment, ont ung
395 LA LITTÉRATURE ET LES ARTS.
admirable monotonie, celle dont on voudroit
faire un moment éternel.
La musique d'église est moins belle en
Allemagne qu'en Italie, parceque les instru-
ments y dominent toujours. Quand on a
entendu à Rome le Miserere, chanté par des
voix seulement, toute musique instrumentale,
même celle de la chapelle de Dresde, paroît
terrestre. Les violons et les trompettes font
partie de l'orchestre de Dresde pendant le
service divin, et la musique y est plus
guerrière que religieuse ; le contraste des
impressions vives qu'elle fait éprouver avec
le recueillement d'une église n'est pas
agréable; il ne faut pas aniiner la vie auprès
des tombeaux: la musique militaire porte à
sacrifier l'existence, mais non à s'en détacher.
La musique de la chapelle de Vienne mé*
rite aussi d'être vantée; celui de tous les arts
que les Viennois apprécient le plus, c'est la
musique ; cela fait espérer qu'un jour ils de-
viendront poètes, car, malgré leurs goûts
un peu prosaïques, quiconque aime la mu-
sique est enthousiaste, sans le savoir, de
tout ce qu'elle rappelle. J'ai entendu à
Vienne le Requiem que Mozart a composé
DES BEAUX-ARTS EN ALLEMAGNE. 3gg
quelques jours avant de mourir, et qui fut
-chanté |ans l'église le jour de ses obsèques;
il n'est jms assez solennel pour la situation,
et l'on y retrouve encore de l'ingénieux,
comme dans tout ce qu'a fait Mozart; néan-
moins, qu'y 9-t-il ci'* plus touchant qu'un
homme ci m taleit supérieur, célébrant
ainsi ses propres, iinérailles, inspiré tout à la
fois par le sentiincnt de sa mort et de son
immortalité ! Les souvenirs de la vie doivent
décorer les tombeaux, les «rtnes d'un guerrier
y sont suspendues, et le chefs-d'œuvre de
Fart causent une impres^Pn solennelle dans
le temple où reposent les restes de l'artiste.
I
1?IN BU TOME SECOND*
»e C Imprima ie de Richard el d'Arthur Tay>^ Shje-Lane, à Londres
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéance
The Library
University of Ottawa
Dote due
«3 39 00 3 0 09 Sk
CLQ7
■■&&
\\
m*